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Full text of "Harmonies économiques par m. Fr. Bastiat"

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HARMONIES 
ÉCONOMIQUES 
PAR M. FR. 



BASTIAT 



Frédéric Bastiat 



m 

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HARMONIES 



HARMONIES 

ECONOMIQUES 



M. FB. BASTIAT 

Mtmbrt carr»t«ndiinl rtf l'Imiilul. Bpprtitnnnl Sa Ptuplt 
k l'A»«mblte LétflUlire, 



BRUXELLES. 

SIELINE, CANS ET COMPAGNIE. 



1850 



A LA JEUNESSE FRANÇAISE. 



Amour de l'étude, besoin de croyances, esprit dégagé de 
préventions invétérées, cœur libre de haine, zèle de propa- 
gande, ardentes sympathies, désintéressement, dévoue- 
ment, bonne foi, enthousiasme de tout ce qui est bon, 
beau, simple, grand, honnête, religieux, tels sont les pré- 
cieux attributs de la jeunesse. C'est pourquoi je lui dédie 
ce livre. C'est une semence qui n'a pas en elle le principe 
de vie si elle ne germe pas sur le sol généreux auquel je 
la confie. 

J'aurais voulu vous offrir un tableau , je ne vous livre 
qu'une ébauche; pardonnez-moi; qui peut achever une 
œuvre de quelque importance en ce temps-ci? Voici l'es- 
quisse. En la voyant, puisse l'un d'entre vous s'écrier 
comme le grand artiste : Ânch' ïo son pittorel et, saisissant 
le pinceau, jeter sur celle toile informe la couleur et la 
chair, l'ombre et la lumière, le sentiment et la vie. 

Jeunes gens, vous trouverez le litre de ce livre bien 
ambitieux. Harmonies économiques! Aurais-jecu la préten- 
tion de révéler le plan de la Providence dans Tordre social, 
et le mécanisme de toutes les forces dont elle a pourvu 
l'humanité pour la réalisation du progrès? 



S HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

Non certes; mois je voudrais vous mellre sur la voie de 
cette vérité ; Tous les intérêts légitimes sont harmoniques. 
C'est l'idée dominante de cet écrit, et il est impossible d'en 
méconnaître l'importance. 

Il a pu être de mode, pendant un temps, de rire de ce 
qu'on appelle le problème social, et, il faut le dire, quelques- 
unes des solutions proposées ne justifiaient que trop cette 
hilarité railleuse. Mais, quant nu problème lui-même, il n'a 
certes rien de risible; c'est l'ombre de Banque au banquet 
de Macbeth ; seulement ce n'est pas une ombre muette, et, 
d'une voix formidable, elle crie a la société épouvantée : 
Une solution ou la mort! 

Or, cette solution, vous le comprendrez aisément, doit 
être toute différente selon que les intérêts sont naturelle- 
ment harmoniques ou antagoniques. 

Dans le premier cas, il faut la demander à la liberté; 
dans le second, à la contrainte. Dans l'un, il suffit de ne 
pas contrarier; dans l'autre, il faut nécessairement con- 
trarier. 

Hais la liberté n'a qu'une forme. Quand on est bien 
convaincu que chacune des molécules qui composent un 
liquide porte en elle-même la force d'où résulte le niveau 
général, en en conclut qu'il n'y a pas àc moyen plus simple 
et plus sûr pour obtenir ce niveau que de ne pas s'en mêler. 
Tous ceux donc qui adopteront ce point de départ : Les 
intérêts sont harmoniques, seront aussi d'accord sur la 
solution pratique du problème social : s'abstenir de con- 
trarier et de déplacer les intérêts. 

La contrainte peut se manifester, au contraire, par des 
formes et selon des vues en nombre infini. Les écoles qui 
partent de celte donnée : Les intérêt» sont antagoniques^ 
n'ont donc encore rien fait pour la solution du problème, 
si ce n'est qu'elles ont exclu la liberté. Il leur reste encore 



A LA JEUNESSE FRANÇAISE. 3 
à chercher, parmi les formes infinies de la contrainte, 
quelle est la bonne, si tant est qu'une le soit. Et puis, pour 
dernière difficulté, il leur restera à faire accepter univer- 
sellement par des hommes, par des agents libres, cette 
forme préférée de la contrainte. 

Mais, dans cette hypothèse, si les intérêts humains sont 
poussés par leur nature vers un choc fatal, si ce choc ne 
peut être évité que par l'invention contingente d'un ordre 
social artificiel, le sort de l'humanité est bien chanceux et 
l'on se demande avec effroi : 

1° Serencontrera-t-il un homme qui trouve une forme 
satisfaisante de la contrainte? 

2" Cet homme ramènera-t-il à son idée les écoles innom- 
brables qui auront conçu des formes différentes? 

3° L'humanité se laissera-t-elle plier à cette forme, 
laquelle, selon l'hypothèse, contrariera tous les intérêts 
individuels? 

4° En admettant que l'humanité se laisse affubler de ce 
vêtement, qu'arrivera t-il si un nouvel inventeur se pré- 
sente avec un vêtement plus perfectionné? Devra-t-ellc 
persévérer dans une mauvaise organisation, la sachant 
mauvaise, ou se résoudre à changer tous les matins d'orga- 
nisation selon les caprices de la mode et la fécondité des 
inventeurs ? 

b" Tous les inventeurs, dont le plan aura été rejeté, ne 
s'uniront-ils pas contre le plan préféré, avec d'autant plus 
de chances de troubler la société que ce plan, par sa nature 
et son but, froisse tous les intérêts? 

6° Et en définitive, y a-t-il une force humaine capable 
de vaincre un antagonisme qu'on suppose être l'essence 
même des forces humaines? 

le pourrais multiplier indéfiniment ces questions , et 
proposer, par exemple, cette difficulté : 



i HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

Si l'intérêt individuel est opposé à l'intérêt général, où 
placercz-vous le principe d'action de la contrainte? Où sera 
le point d'appui? Sera-ce en dehors de l'humanité? Il le 
faudrait pour échapper aux conséquences de votre loi. Car 
si vous couliez l'arbitraire à des hommes, prouvez donc 
que ces homrrics sont pétris d'un autre limon que nous, 
qu'ils ne seront pas mus aussi par le fatal principe de l'in- 
térêt, et que, placés dans une situation qui exclut l'idée de 
tout frein, de toute résistance efficace, leur esprit sera 
exempt d'erreurs, leurs mains de rapacité et leur cœur de 
convoitise ? 

Ce qui sépare radicalement les diverses écoles socialistes 
(j'entends ici celles qui cherchent dans une organisation 
artificielle la solution du problème social) de l'école écono- 
miste, ce n'est pas telle ou telle vue de détail, telle ou telle 
combinaison gouvernementale, c'est le point de départ, 
c'est cette question préliminaire et dominante : Les intérêts 
humains, laissés h eux-mêmes, sont-ils harmoniques ou 
antagoniques? 

11 est clair que les socialistes n'ont pu se mettre en quête 
d'une organisation artificielle que parce qu'ils ont jugé 
l'organisation naturelle mauvaise ou insuffisante, et ils 
n'ont jugé celle-ci insuffisante et mauvaise que parce qu'ils 
ont cru voir dans les intérêts un antagonisme rndkal, car 
sans cela ils n'auraient pas eu recours à la contrainte. Il 
n'est pas nécessaire de contraindre a l'harmonie ce qui est 
harmonique de soi. 

Aussi ils ont vu l'antagonisme partout : 

Entre le propriétaire et le prolétaire. 

Entre le capital et le travail. 

Entre le peuple et la bourgeoisie. 

Entre l'agriculture et la fabrique. 

Entre le campagnard et le citadin. 



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A LA JEUNESSE FRANÇAISE. 8 
Entre le regnicole et l'étranger. 
Entre le producteur et le consommateur. 
Entre la civilisation et l'organisation. 
Et, pour tout dire, en un mot : 
Entre la liberté et l'harmonie. 

Et ceci explique comment il se fait qu'encore qu'une 
sorte de philanthropie scntïmenlalislc habite leur cœur, la 
haine découle de leurs lèvres. Chacun d'eux réserve tout 
son amour pour la société qu'il a rêvée ; mais quant à celle 
où il nous a été donné de vivre, elle ne saurait s'écrouler 
trop tôt à leur gré afin que sur ses débris s'élève la Jérusa- 
lem nouvelle. 

J'ai dit que l'école économiste, partant de la naturelle 
harmonie des intérêts, concluait à la liberté. 

Cependant, je dois en convenir, si les économistes, en 
général, concluent à la liberté, il n'est malheureusement 
pas aussi vrai que leurs principes établissent solidement le 
point de départ ; l'harmonie des intérêts. 

Avant d'aller plus loin, et afin de vous prémunir contre 
les inductions qu'on ne manquera pas de tirer de cet aveu, 
je dois dire un mot de la situation respective du socialisme 
et de l'économie politique. 

Il serait insensé fi moi de dire que le socialisme n'a jamais 
rencontré une vérité, que l'économie politique n'est jamais 
tombée dans une erreur. 

Ce qui sépare profondément les deux écoles, c'est la 
différence des méthodes. L'une, comme l'astrologie et l'al- 
chimie, procède par l'imagination; l'autre, comme l'astro- 
nomie et la chimie, procède par l'observation. 

Deux astronomes, observant le même fait, peuvent ne pas 
arriver au même résultat. 

Malgré cette dissidence passagère, ils se sentent liés par 
le procédé commun qui tôt ou tard la fera cesser. Ils se 



g HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

reconnaissent de la même communion. Mais entre l'astro- 
nome qui observe et l'astrologue qui imagine, l'abîme est 
infranchissable, encore que, par hasard, ils se puissent 
quelquefois rencontrer. 

II en est ainsi de l'économie politique et du socia- 
lisme. 

Les économistes observent l'homme, les lois de son orga- 
nisation et lc3 rapports sociaux qui résultent de ces lois. 
Les socialistes imaginent une société de fantaisie et ensuite 
un cœur humain assorti à cette société. 

Or, si la science ne se trompe pas, les savants se trom- 
pent. Je ne nie donc pas que les économistes ne puissent 
faire de fausses observations, et j'ajoute même qu'ils ont 
nécessairement dû commencer par là. 

Mais voici ce qui arrive. Si les intérêts sont harmoniques, 
il s'ensuit que toute observation mal faite conduit logique- 
ment a l'antagonisme. Quelle est donc la tactique des socia- 
listes? C'est de ramasser dans les écrits des économistes 
quelques observations mal faites, d'en exprimer toutes les 
conséquences et de montrer qu'elles sont désastreuses. 
Jusque-là ils sont dans leur droit. Ensuite ils s'élèvent 
contre l'observateur qui s'appellera, je suppose, Malthus ou 
Ricardo. Ils sont dans leur droit encore. Mais ils ne s'en 
tiennent pas là. Ils se tournent contre la science, l'accusant 
d'être impitoyable et de vouloir le mal. En ceci ils heur- 
tent la raison et la justice, car la science n'est pas respon- 
sable d'une observation mal faite. Enfin, ils vont bien plus 
loin encore, Ils s'en prennent à la société elle-même, ils 
menacent de la détruire pour la refaire, et pourquoi? Parce 
que, disent-ils, il est prouvé par la science que la société 
actuelle est poussée vers un abîme. En cela ils choquent 
le bon sens, car, ou la science ne trompe pas, et alors 
pourquoi l'attaquent- ils? ou elle se trompe, et, en ce cas, 



L.'h Iizod by Goo- 



A LA JEUNESSE FRANÇAISE. 7 
qu'ils laissent la société en repos, puisqu'elle n'est pas 
menacée. 

Mais celte tactique, tant illogique qu'elle est, n'en est 
pas moins funeste à la science économique, surtout si ceux 
qui la cultivent avaient la malheureuse pensée, par une 
bienveillance bien naturelle, de se rendre solidaires les uns 
des autres et de leurs devanciers. La science est une reine 
dont les allures doivent être franches et libres. L'atmo- 
sphère de la coterie la tue. 

Je l'ai déjà dit : il n'est pas possible en économie poli- 
tique que l'antagonisme ne soit au bout de toute proposition 
erronée. D'un autre coté, il n'est pas possible que les nom- 
breux écrits des économistes, même les plus éminents, ne 
renferment quelque proposition fausse. C'est à nous à les 
signaler et h les reclilicr dans l'intérêt de la science et de 
la société. Nous obstiner à les soutenir, pour l'honneur du 
corps, ce serait nous exposer, ce qui est peu de chose, mais 
exposer la vérité même, ce qui est plus grave, aux coups 
du socialisme. 

Je reprends donc et je dis : La conclusion des économistes 
est la liberté. Mais, pour que cette conclusion obtienne 
l'assentiment des intelligences et attire à elle les cœurs, il 
faut qu'elle soit solidement fondée sur celte prémisse : Les 
intérêts, abandonnés à eux-mêmes, tendent à des combi- 
naisons harmoniques, à la prépondérance progressive du 
bien général. 

Or, plusieurs d'entre eux, parmi ceux qui font autorité, 
ont émis des propositions qui, de conséquence en consé- 
quence, conduisent logiquement au mal absolu, it l'injustice 
nécessaire, à l'inégalité fatale et progressive, au paupérisme 
inévitable, etc. 

Ainsi, il en est bien peu, à ma connaissance, qui n'aient 
attribué de la valeur aux agents naturels, aux dons que 



8 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

Dieu avait prodigues gratuitement a sa créature. Le mol 
valeur implique que ce qui en est pourvu, nous ne le cédons 
que moyennant rémunération. Voilà donc des hommes, et, 
en particulier, les proprié In ires du sol, vendant contre du 
travail effectif les bienfaits de Dieu , et recevant une récom- 
pense pour des utilités auxquelles leur travail est resté 
étranger. Injustice évidente, mais nécessaire, disent ces 
écrivains. 

Vient ensuite la célèbre théorie de Ri car do. Elle se ré- 
sume ainsi : Le prix des subsistances s'établit sur le travail 
qu'il en coûte pour les produire sur le sol le plus ingrat au- 
quel le progrès de la population oblige de recourir. Or, ce 
progrés obHgedc recourirà des sols de plus en plus ingrats. 
Donc l'humanité tout entière (moins les propriétaires) est 
forcée de donner une somme de travail toujours croissante 
contre une égale quantité de subsistances; ou, ce qui re- 
vient au même, de recevoir une quantité toujours décrois- 
sante de subsistances contre une somme égale de travail ; 
tandis que les possesseurs du sol voient grossir leurs rentes 
chaque fois qu'on attaque une terre de qualité inférieure. 
Conclusion : — Opulence progressive des hommes de loi- 
sir; misère progressive des hommes de travail, — soit : Iné- 
galité fatale. 

Apparaît enfin la théorie plus célèbre encore de Mallhus: 
La population tend ù s'accroître plus rapidement que les 
subsistances, et cela, à chaque moment donné de la vie de 
l'humanité. Or, les hommes ne peuvent être heureux et 
vivre en paix s'ils n'ont pas de quoi se nourrir. Il n'y a que 
deux obstacles à cet excédant toujours menaçant de popu- 
lation, la diminution des naissances ou l'accroissement de 
mortalité dans toutes les horribles formes qui l'accompa- 
gnent et la réalisent. La contrainte 1 -aie, pour être effi- 
cace, devrait être universelle, et nul n'y compte. Il ne 



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A U JEUNESSE FRANÇAISE. 0 
reste donc que l'obstacle répressif, le vice, la misère, la 
guerre, la peste, la famine et la mortalité, soit : paupé- 
risme inévitable. 

Je ne mentionnerai pas d'autres systèmes d'une portée 
moins générale et qui aboutissent aussi à une désespérante 
impasse. Par exemple, M. de Tocquevïlle et beaucoup 
d'autres comme lui disent : Si on admet le droit de primo- 
géniturc, on arrive à l'aristocratie la plus concentrée; si 
on ne l'admet pas, on arrive a la pulvérisation et à l'impro- 
ductivité du territoire, 

Et ce qu'il y a de remarquable, c'est que ces quatre 
désolants systèmes ne se heurtent nullement. S'ils se heur- 
taient, nous pourrions nous consoler en pensant qu'ils sont 
tous faux puisqu'ils se détruisent l'un par l'autre. Mais 
non, ils concordent, ils font partie d'une même théorie 
générale, laquelle, appuyée de faits nombreux et spécieux, 
paraissant expliquer l'état convulsif de la société moderne, 
et forte de l'assentiment de plusieurs maîtres de la science, 
se présente à l'esprit découragé et confondu, avec une 
autorité effrayante. 

II reste à comprendre comment les révélateurs de cette 
triste théorie ont pu poser comme principe l'harmonie des 
intérêts, et comme conclusion la liberté. 

Car, certes, si l'humanité est fatalement poussée par les 
lois de la valeur vers l'injustice, par les lois de la rente 
vers l'inégalité, par les lois de la population vers la misère, 
et par les lois de l'hérédité vers Ja stérilisation , il ne faut 
pas dire que Dieu a fait du monde social, comme du monde 
matériel, une œuvre harmonique ; il faut avouer, en cour- 
bant la tète , qu'il s'est plu à le fonder sur une dissonance 
révoltante et irrémédiable. 

II ne faut pas croire, jeunes gens, que les socialistes aient 
réfute et rejeté ce que j'appellerai, pour ne blesser per- 

. IMIUUUIEB ÉCOilOMIQÏES. "2 



10 HARMONIES ÉCONOMIQUES, 

sonne, la théorie des dissonantes. Non, quoi qu'ils en 
disent, ils l'ont tenue pour vraie, et c'est justement parce 
qu'ils la tiennent pour vraie qu'ils proposent de substituer 
la contrainte à la liberté, l'organisation artificielle à l'or- 
ganisation naturelle, l'œuvre de leur invention à l'œuvre de 
Dieu. Us disent à leurs adversaires (et en cela je ne sais s'ils 
ne sont pas plus conséquents qu'eux) : Si , comme vous 
l'aviez annoncé, les intérêts humains laissés à eux-mêmes 
tendaient à se combiner harmonieusement, nous n'aurions 
rien de mieux à foire qu'à accueillir et glorifier, comme 
vous, la liberté. Mais vous avez démontré d'une manière 
invincible que les intérêts, si on les laisse se développer 
librement, poussent l'humanité vers l'injustice, l'inégalité, 
le paupérisme et la stérilité. Eh bien, nous réagissons 
contre votre théorie précisément parce qu'elle est vraie; 
nous voulons briser la société actuelle précisément parce 
qu'elle obéit aux lois fatales que vous avez décrites ; nous 
voulons essayerde notre puissance, puisque la puissance de 
Dieu a échoué. 

Ainsi, on s'accorde sur le point de départ, on ne se sépare 
que sur la conclusion. 

Les économistes auxquels j'ai fait allusion disent : Les 
grandes lois providentielles précipitent lu suct'étévers le mal, 
mais il faut se garder de troubler leur action, parce qu'elle 
est heureusement contrariée par d'autres lois secondaires 
qui retardent la catastrophe finale, et toute intervention ar- 
bitraire ne ferait qu'affaiblir la digue sans arrêter l'éléva- 
tion fatale du flot. 

Les socialistes disent : Les grandes lois providentielles 
précipitent la société vers le mal; il faut les abolir et en 
choisir d'autres dans notre inépuisable arsenal. 

Les catholiques disent : Les grandes lois providentielles 
précipitent la société vers le mal; il faut leur échapper en 



A LA JEUNESSE FRANÇAISE. 11 

renonçant aux intérêts humains, en se réfugiant dans l'ab- 
négation, le sacrifice, l'ascétisme et la résignation. 

Et, au milieu de ce tumulte, de ces cris d'angoisse et de 
détresse, de ces appels à la subversion ou au désespoir ré- 
signé, j'essaye de faire entendre celte parole devant laquelle, 
si elle est justifiée, toute dissidence doit s'effacer : II n'est 
pas vrai que les grandes lois providentielles précipitent la 
société vers le mal. 

Ainsi , toutes les écoles se divisent et combattent à pro- 
pos des conclusions qu'il faut tirer de leur commune pré- 
misse. Je nie la prémisse. N'est-ce pas le moyen de faire 
cesser la division et le combat? 

L'idée dominante de cet écrit, l'harmonie des intérêts, 
est simple, La simplicité n'est-clle pas la pierre de touche 
de lavéritéîLcs lois de la lumière, du son, du mouvement, 
nous semblent d'autant plus vraies qu'elles sont plus sim- 
ples, pourquoi n'en serait-il pas de même de la loi des in- 
térêts? 

Elle est conciliante. Quoi de plus conciliant que ce qui 
montre l'accord des industries, des classes, des nations cl 
même des doctrines ! 

Elle est consolante, puisqu'elle signale ce qu'il y a de faux 
dans les systèmes qui ont pour conclusion le mal progressif. 

Elle est religieuse, car elle nous dit que ce n'est pas seu- 
lement la mécanique céleste, mais aussi la mécanique 
sociale qui révèle la sagesse de Dieu et raconte sa gloire. 

Elle est pratique, et l'on ne peut certes rien concevoir de 
plus aisément pratique que ceci : laissons les hommes tra- 
vailler, échanger, apprendre, s'associer, agir et réagir les 
uns sur les autres, puisqu'aussi bien, d'après les décrets pro- 
videntiels, il ne peut jaillir de leur spontanéité intelligente 
qu'ordre, harmonie, progrès, le bien, le mieux, le mieux 
encore, le mieux 6 l'infini. 



12 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

— Voilà bien, direz- vous, ro|ilimismc des économistes ! 
Ils sont tellement esclaves île leurs propres systèmes qu'ils 
ferment les yeux flux faits de peur de les voir. En face de 
toutes les misères, de toutes les injustices, de toutes les op- 
pressions qui désolent l'humanité, ils nient imperturbable- 
ment le mal. L'odeur de la poudre des insurrections n'at- 
teint pas leurs sens blasés; les pavés des barricades n'ont 
pas pour eux de langage ; et la société s'écroulera qu'ils ré- 
péteront encore : « Tout est pour le mieux dans le meilleur 
des mondes. » 

Non, certes, nous ne pensons pas que tout soit, pour le 
mieux. 

J'ai une foi entière dans la sagesse des lois providen- 
tielles, cl, par ce motif, j'ai foi dans la liberté. 

La question est de savoir si nous avons la liberté. 

La question est de savoir si ces lois agissent dans leur 
plénitude, si leur action n'est pas profondément troublée 
par l'action opposée des institutions humaines. 

Nier le mal ! nier la douleur ! qui le pourrait? 11 faudrait 
oublier qu'on parle de l'homme. Il faudrait oublier qu'on 
est homme soi-même. Pour que les lois providentielles 
soient tenues pour harmoniques, il n'est pas nécessaire 
qu'elles excluent le mal. Il suffit qu'il ait son explication et 
sa mission, qu'il se serve de limite à lui-même, qu'il se dé- 
truise par sa propre action, et que chaque douleur pré- 
vienne une douleur plus grande en réprimant sa propre 
cause. 

La société a pour élément l'homme, qui est une force 
libre. Puisque l'homme est libre, il peut choisir; puisqu'il 
peut choisir, il peut se tromper; puisqu'il peut se tromper, 
il peut souffrir. 

Je dis plus : il doit se tromper et souffrir, car son point 
de départ est l'ignorance, et devant l'ignorance s'ouvrent des 



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A LA JEUNESSE FRANÇAISE. 13 

roules infinies et inconnues qui, tantes, hors une, mènent 
h l'erreur. 

Or, toute erreur engendre souffrance. Ou la souffrance 
retombe sur celui qui s'est égard, et alors elle met en œuvre 
la responsabilité. Ou elle va frapper des êtres innocents de 
la faute, et, en ce cas, elle fait vibrer le merveilleux appa- 
reil réactif de la solidarité. 

Or l'action de ces lois, combinée avec le don qui nous a 
été fait de lier les effets aux causes, doit nous ramener, par 
la douleur même, dans la voie du bien et de la vérité. 

Ainsi, non-seulement nous ne nions pas le mal, mais 
nous lui reconnaissons une mission, dans l'ordre social 
comme dans l'ordre matériel. 

Mais pour qu'il la remplisse, cette mission, il ne faut pas 
étendre artificiellement la solidarité de manière à détruire 
la responsabilité; en d'autres termes, il faut respecter la 
liberté. 

Que si les institutions humaines viennent contrarier en 
cela les lois divines, le mal n'en suit pas moins l'erreur, 
seulement il se déplace. Il frappe qui il ne devait pas frap- 
per; il n'avertit plus; il n'est plus un enseignement; il ne 
tend plus à se limiter et il se détruire par sa propre action; 
il persiste, il s'aggrave, comme il arriverait dans l'ordre 
physiologique, si les imprudences et les excès commis par 
les hommes d'un hémisphère ne faisaient ressentir leurs 
tristes effets que sur les hommes de l'hémisphère opposé. 

Or c'est précisément là la tendance non-sculemcnt de la 
plupart de nos institutions gouvernementales, mais encore 
et surtout de celles qu'on cherche à faire prévaloir comme 
remèdes aux maux qui nous afiligent. Sous le philanthro- 
pique prétexte de développer entre les hommes une soli- 
darité factiee, on rend la responsabilité de plus en plus 
inerte et inefficace. On altère, par une intervention abusive 
s. 



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tl lUnstONlfiS tfCONOMlQlIES. 

île I» force publique, le rapport du travail fi sn récompense, 
on [rouble les lois de l'industrie et lie rechange, on vio- 
lente le développement naturel de l'instruction, on dévoie 
les capitaux et les bras, on fausse les idées, on enflamme 
les prétentions absurdes, on fait briller aux yeux des espé- 
rances ehiniériques, on occasionne une déperdition inouïe 
de forces humaines, on déplace les centres de population, 
on frappe d'inefficacité l'expérience même, bref on donne 
à tous les intérêts des bases factices, on les met aux prises 
et pois l'on s'écrie : « Voyez, les intérêts sont antagoniques. 
C'est la liberté qui fait tout le mal. Maudissons et étouffons 
la liberté. » 

Et cependant comme ce mot sacré a encore la puissance 
do faire palpiter les cœurs, on dépouille la liberté de son 
prestige en lui arrachant son nom, et c'est sous le nom de 
concurrence que la triste victime est conduite à l'autel, aux 
applaudissements de la foule tendant ses bras aux liens de 
la servitude. 

II ne suffisait donc pas d'exposer, dans leur majestueuse 
harmonie, les lois naturelles de l'ordre social, il fallait en- 
core montrer les causes perturbatrices qui en paralysent 
l'action. C'est ce que j'ai essayé de faire dans la seconde 
partie de ce livre. 

Je me suis efforcé d'éviter la controverse. C'était perdre, 
sans doute, l'occasion de donner aux principes que je vou- 
lais faire prévaloir cette stabilité qui résulte d'une discus- 
sion approfondie. Mais l'attention attirée sur les digressions 
n'aurait-elle pas été détournée de l'ensemble? Si je montre 
l'édifice tel qu'il est, qu'importe comment d'autres l'ont vu 
alors même qu'ils m'auraient appris h le voir? 

Et maintenant je fais appel, avec confiance, aux hommes 
de toutes les écoles qui mettent la justice, le bien général et 
la vérité au-dessus de leurs systèmes. 



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A LA JEUNESSE FRANÇAISE. 1S 

Économistes, comme vous, je conclus à In liberté, et sî 
j'ébranle quelques-unes de ces prémisses qui attristent vos 
cœurs généreux, peut-être y verrez-vous un motif de plus 
pour aimer et servir notre sainte couse. 

Socialistes, vous avez foi dans l'association. Je vous ad- 
jure de dire, après avoir lu cet écrit, si la société actuelle, 
moins ses abus et ses entraves, c'est-à-dire sous la condition 
de la liberté, n'est pas la plus belle, la plus complète, la 
plus durable, la plus universelle, la plus équitable de toutes 
les associations. 

Égalitaircs, vous n'admettez qu'un principe, la mutualité 
des services. Que les transactions humaines soient libres, et 
je dis qu'elles ne sont et ne peuvent être autre chose qu'un 
échange réciproque de services toujours décroissants en t'tt- 
fewr, toujours croissants en utilité. 

Communistes, vous voulez que les hommes, devenus 
frères, jouissent en commun des biens que la Providence 
leur a prodigués. Je prétends démontrer que la société ac- 
tuelle n'a qu'à conquérir la liberté pour réaliser et dépasser 
vos vœux et vos espérances; car tout y est commun à tous, 
à la seule condition que chacun se donne la peine de re- 
cueillir les dons de Dieu, ce qui est bien naturel, ou resti- 
tue librement cette peine à ceux qui la prennent pour lui, 
ce qui est bien juste. 

Chrétiens de toutes les communions, à moins que vous ne 
soyez les seuls qui mettiez en doute la sagesse divine, mani- 
festée dans la plus magnifique de celle de ses œuvres qu'il 
nous soit donné de connaître, vous ne trouverez pas une 
expression dans cet écrit qui heurte votre morale la plus 
sévère ou vos dogmes les plus mystérieux. 

Propriétaires, quelle que sc-H l'étendue de vos possessions, 
si je prouve que le droit qui vous est aujourd'hui contesté, 
se borne, comme celui du plus simple manœuvre, à rece- 



1G HARMONIES ÉCONOMIQUES, 

voir des services contre des services réels, par vous on vos 
pères positivement rendus, ce droit reposera désormais sur 
une base inébranlable. 

Prolétaires, je me fais fort de démontrer que vous obtenez 
les fruits du champ que vous ne possédez pas, avec moins 
d'efforts et de peine que si vous étiez obligés de les faire 
croître par votre travail direct, que si on vous donnait ce 
champ à son état primitif et tel qu'il était avant d'avoir été 
préparé, pnr le travail, à la production. 

Capitalistes et ouvriers, je me crois en mesure d'établir 
celte loi : « A mesure que les capitaux s'accumulent, le 
prélèvement absolu du capital dans le résultat total de la 
production augmente , et son prélèvement proportionnel 
diminue ; le travail voit augmenter sa part relative et à plus 
forte raison sa part absolue. L'effet inverse se produit quand 
les capitaux se dissipent » Si cette loi est établie, il en 
résulte clairement l'harmonie des intérêts entre les travail- 
leurs et ceux qui les emploient. 

Disciples de Multhus, philanthropes sincères et calomniés 
dont le seul tort est de prémunir l'humanité contre une loi 
fatule, la croyant fatale, j'aurai à vous soumettre une autre 
loi plus consolante : " Toutes choses égales d'ailleurs, la 
densité croissante de population équivaut h une facilité crois- 
sante de production. » Et s'il en est ainsi, certes, ce ne 
sera pas vous qui vous affligerez de voir tomber du front de 
noire science chérie sa couronne d'épines. 

* Je rendrai celle toi sensible pnr des chiffres. Soienl Irois époques pen- 
dant lesquelles le cnpilal s'utl accru, le Iravnil rchlnnl le mime. Sait la 
pro.liieiion lololc nox Irois époques, com»,o : 80 — 1O0 - f2u. Le partage 
se fera ainsi : 

Pl ri du M pilai. Plrldu Irinll. Tolul. 

Première époque : M 3S HO 

DcMiiiéniQ époque: SU 50 100 

Troisième époque : Sli 65 130 

Bien entendu, ces proportions n'ool d'autre Lut que d'élucider lu pensée. 



L' : J IO:"J il 1 : 



A LA JEUNESSE FRANÇAISE. 17 
Hommes de spoliation, vous qui, de force ou de ruse, nu 
mépris des lois ou par l'intermédiaire des lois, vous engrais- 
sez de la substance des peuples; vous qui vivez des erreurs 
que vous répandez, de l'ignorance que vous entretenez, des 
guerres que vous allumez , des entraves que vous imposez 
aux transactions ; vous qui taxez le travail après l'avoir stéri- 
lisé, et lui faites perdre plus de gerbes que vous ne lui 
arrachez d'épis ; vous qui vous faites payer pour créer des 
obstacles, afin d'avoir ensuite l'occasion de vous faire payer 
pour en lever une partie; manifestations vivantes de l'c- 
goïsme dans son mauvais sens, excroissances parasites de 
la fausse politique, préparez l'encre corrosive de votre cri- 
tique; a vous seuls je ne puis faire appel, car ce livre a pour 
but de vous sacrifier ou plutôt de sacrifier vos prétentions 
injustes. On a beau aimer la conciliation, il est deux prin- 
cipes qu'on ne saurait concilier : la liberté et la contrainte. 

Si les lois providentielles sont harmoniques, c'est quand 
elles agissent librement, sans quoi elles ne seraient pas 
harmoniques par elles-mêmes. Lors donc que nous remar- 
quons un défaut d'harmonie dans le monde, il ne peut cor- 
respondre qu'à un défaut de liberté, à une justice absente. 
Oppresseurs , spoliateurs , contempteurs de la justice , vous 
ne pouvez donc entrer dans l'harmonie universelle puisque 
c'est vous qui la troublez. 

Est-ce dire que ce livre pourra avoir pour effet d'affaiblir 
le pouvoir, d'ébranler sa stabilité, de diminuer son auto- 
rité? J'ai en vue le but directement contraire. Mais enten- 
dons-nous. 

La science politique consiste à discerner ce qui doit être 
ou ce qui ne doit pas être dans les attributions de l'État, 
et, pour faire ce grand départ, il ne faut pas perdre de vue 
que l'État agit toujours par l'intermédiaire de la force. Il 
impose tout à la fois et les services qu'il rend et les services 



18 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

qu'il se fui! payer en rcloup, sous le nom de contributions. 

La question revient donc a ceci : Quelles sont les choses 
nue les hommes ont le droit de s'imposer les uns aux autres 
par la force? Or, je n'en sais qu'une dans ce eas, c'est la 
justice. Je n'ai pas le droit de forcer qui que ce soit à être 
religieux, charitable, instruit, laborieux, mais j'ai le droit 
de le forcer à être juste ; c'est le cas de légitime défense. 

Or, il ne peut exister, dans la collection des individus, 
aucun droit qui ne préexiste dans les individus eux-mêmes. 
Si donc l'emploi de la force individuelle n'est justifie que 
parla légitime défense, il suffit de reconnaître que l'action 
gouvernementale se manifeste toujours par la force, pour en 
conclure qu'elle est essentiellement bornée à faire régner 
l'ordre, la sécurité, la justice. 

Toute action gouvernementale en dehors de celte limite 
est une usurpation de la conscience, de l'intelligence, du 
travail, en un mot de la liberté humaine. 

Cela posé, nous devons nous appliquer sans relâche et 
sans pitié h dégager des empiétements du pouvoir le do- 
maine entier de l'activité privée. C'est a cette condition seu- 
lement que nous aurons conquis la liberté ou le libre jeu 
des lois harmoniques que Dieu a préparées pour le déve- 
loppement et le progrès de l'humanité. 

Le pouvoir sera-t-il pour cela affaibli? Perdra-t-il de sa 
stabilité parce qu'il aura perdu de son étendue? Aura-t-il 
moins d'autorité parce qu'il aura moins d'attributions? 
S'attirera-t-il moins de respects parce qu'il s'attirera moins 
de plaintes? Sera-t-il davantage le jouet des factions, quand 
on aura diminué ces budgets énormes et cette influence si 
convoitée qui sont l'appât des factions? Courra-l-il plus de 
dangers quand il aura moins de responsabilité? 

Il me semble évident, au contraire, que renfermer ta 
force publique dans sa mission unique, mais essentielle, 



A LA JEUNESSE FRANÇAISE, 13 
incontestée, bienfaisante, désirée, acceptée <lc tous, c'est 
lui concilier le respect et le concours universels. Je ne vois 
plus alors d'où pourraient venir les oppositions systématiques, 
lesluttcsparlemcntaires,les insurrections des rues, les révo- 
lutions, les péripéties, les factions, les illusions, les prêtent ions 
de tous à gouverner sous toutes les formes, ces systèmes 
aussi dangereux qu'absurdes qui enseignent au peuple à tout 
attendre du gouvernement, cette diplomatie compromet- 
tante, ces guerres toujours en perspective ou ces paix armées 
presque aussi funestes , ces taxes écrasantes et impossibles à 
répartir équitablement, cette immixtion absorbante et si 
peu naturelle de la politique en toutes eboses, ces grands 
déplacements factices de capital et de travail , source de 
frottements inutiles, de fluctuations, de crises et de chô- 
mages. Toutes ces causes et mille autres de troubles , d'irri- 
tation, de désaffection , de convoitise et de désordre n'au- 
raient plus de raison d'être , et les dépositaires du pouvoir , 
au lieu de la troubler, concourraient à l'universelle harmo- 
nie. Harmonie qui n'exclut pas le mal , mais ne lui laisse 
que la place de plus en plus restreinte que lui font l'igno- 
rance et la perversité de notre faible nature, que sa mission 
est de prévenir ou de châtier. 

Jeunes gens , dans ce temps où un douloureux scepti- 
cisme semble être l'effet et le châtiment de l'anarchie des 
idées, je m'estimerais heureux si la lecture de ce livre fai- 
sait arriver sur vos lèvres , dans l'ordre des idées qu'il agile, 
ce mot si consolant , ce mot d'une saveur si parfumée, ce 
mot qui n'est pas seulement un refuge , mais une force , 
puisqu'on a pu dire de lui qu'il remue les montagnes , ce 
mot qui ouvre le symbole des chrétiens : Je crois. — « Je 
crois , non d'une foi soumise et aveugle , car il ne s'agit pas 
du mystérieux domaine de la révélation, mais d'une foi 
scientifique et raisonnée , comme il convient à propos des 



SI HARMONIES ECONOMIQUES, 

clioscs laissées aux investigations de l'homme. Je crois 
que celui qui a arrange le monde matériel n'a pas voulu 
rester étranger aux arrangements du monde social; je 
crois qu'il a su combiner et faire mouvoir harmonieusement 
des agents libres aussi bien que des molécules inertes. Je 
crois que sa providence éclate au moins autant, si ce n'est 
plus, dans les lois auxquelles il a soumis les intérêts et les 
volontés que dans celles qu'il a imposées aux pesanteurs et 
aux vitesses. — Je crois que tout dans la société est cause de 
perfectionnement et de progrès , même ce qui la blesse. — 
Je crois que le mal aboutit au bien et le provoque , tandis 
que le bien ne peut aboutir au mal , d'où il suit que le bien 
doit finir par dominer. — Je crois que l'invincible tendance 
sociale est une approximation constante des hommes vers 
un commun niveau physique, intellectuel et moral, en 
même temps qu'une élévation progressive et indéfinie de ce 
niveau. — Je crois qu'il suffit nu développement graduel et 
paisible de l'humanité que ses tendances ne soient pas trou- 
blées et qu'elles reconquièrent la liberté de leurs mouve- 
ments. — Je crois ces choses, non parce que je les désire et 
qu'elles satisfont mon cœur, mais parce que mon intelli- 
gence leur donne un assentiment réfléchi. » 

Ah! si jamais vous prononcez celte parole : Je caoïs, vous 
serci ardents à la propager , et le problème social sera bien- 
tôt résolu , car il est , quoi qu'on en dise , facile à résou- 
dre. — Les intérêts sont harmoniques, donc la solution est 
tout entière dans ce mot : Liberté. 



ORGANISATION NATURELLE. 

ORGANISATION ARTIFICIELLE. 



Est-il bien certain que le mécanisme social, comme le 
mécanisme céleste, comme le mécanisme du corps humain, 
obéisse à des lois générales? Est-il bien certain que ce soit 
un ensemble harmonieusement organise? Ce qui s'y fuit 
remorquer surtout, n'est-ce pas l'absence de toute organi- 
sation? N'est-ce pas précisément une organisation que 
recherchent aujourd'hui tous les hommes de cœur et 
d'avenir, tous les publicistes avancés, tous les pionniers de 
la pensée? Ne sommes-nous pas une pure juxtaposition 
d'individus agissant en dehors de lout concert, livrés aux 
mouvements d'une liberté anarchique? Nos masses innom- 
brables, après avoir recouvré péniblement et l'une après 
l'autre toutes les libertés, n'atlendcnt-elles pas qu'un grand 
génie les coordonne dans un ensemble harmonieux? Après 
avoir détruit, ne faut-il pas fonder? 

Si ces questions n'avaient d'autre portée que celle-ci : La 
société peut-elle se passer de lois écrites, de règles, de 
mesures répressives? Chaque homme peut-il faire un usage 
illimité de ses facultés, alors même qu'il porterait atteinte 
aux libertés d autrui, ou qu'il infligerait un dommage à la 
3 



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aa HARMOMES ÉCONOMIQUES, 

communauté tout entière?En un mot, faut-il voir dans cette 
maxime : laissez faire, laissez passer, la formule absolue 
de l'économie politique? 

Si, dîs-je. c'était là la question, la solution ne pourrait 
être douteuse pour personne. Les économistes ne disent pas 
qu'un homme peut tuer, saccager, incendier, que la so- 
ciété n'a qu'à le laisser faire; ils disent que la résistance 
sociaic à de tels actes se manifesterait de fait, même en 
l'absence de tout code; que, par conséquent, cette résis- 
tance est une loi générale de l'humanité ; ils disent que les 
lois civiles ou pénales doivent régulariser et non contrarier 
l'action de ces lois générales qu'elles supposent. Il y a loin 
d'une organisation sociale fondée sur les lois générales 
de l'humanité à une organisation artificielle, imaginée, 
inventée, qui ne tient aucun compte de ces lots, les nie ou 
■les dédaigne, telle enfin que semblent vouloir l'imposer 
plusieurs écoles modernes. 

Car, s'il y a des lois générales qui agissent indépendam- 
ment des lois écrites, et dont celles-ci ne doivent que régu- 
lariser l'action, il faut étudier ces lois générales; elles peu- 
vent être l'objet d'une science, et l'économie politique 
existe. Si, au contraire, la société est une invention 
humaine, si les hommes ne sont que de la matière inerte, 
auxquels un grand génie, comme dit Rousseau, doit donner 
le sentiment et la volonté, le mouvement et la vie, alors il 
n'y a pas d'économie politique; il n'y a qu'un nombre 
indéfini d'arrangements possibles et contingents, et le sort 
des nations dépend du fondateur auquel le hasard aura 
confié leurs destinées. 

Pour prouver que la société est soumise à des lois géné- 
rales, je ne me livrerai pas à de longues dissertations. Je 
roc bornerai à signaler quelques faits qui, pour être un peu 
vulgaires, n'en sont pas moins importants. 



ORGANISATION NATURELLE. 23 
Rousseau a dit : « Il faut beaucoup de philosophie pour 
observer les faits qui sont trop près de nous, u 

Tels sont les phénomènes sociaux au milieu desquels 
nous vivons el nous mouvons. L'habitude nous a tellement 
familiarisés avec ces phénomènes, que nous n'y faisons, 
pour otnsi dire, plus attention, a moins qu'ils n'aient quel- 
que chose de brusque et d'anomal qui les impose à notre 
observation. 

Prenons un homme appartenant à une classe modeste de 
la société, un menuisier de village, par exemple, et obser- 
vons tous les services qu'il rend à la société et tous eeux 
qu'il en reçoit; nous ne tarderons pas à être frappés de 
l'énorme disproportion apparente. 

Cet homme passe sa journée à raboter des planches, à 
fabriquer des tables et des armoires ; il se plaint de sa con- 
dition, et cependant que reçoit-il en réalité de cettesociété, 
en échange de son travail? 

D'abord, tous les jours en se levant, il s'habille et il n'a 
personnellement fait aucune des nombreuses pièces de son 
vêlement. Or, pour que ces vêtements, tout simples qu'ils 
sont, soient ù sa disposition, il faut qu'une énorme quantité 
de travail, d'industrie, de transports, d'inventions ingé- 
nieuses, aient été accomplis. 11 faut que des Américains 
aient produit du coton, des Indiens de l'indigo, des Fran- 
çais de la laine et du lin, des Brésiliens du cuir; que tous 
ces matériaux aient été transportés en des villes diverses, 
qu'ils y aient été ouvrés, filés, tissés, teints, ete, 

Ensuite, il déjeune. Pour que le pain qu'il mange lui 
arrive tous les matins, il faut que des terres aient été dé- 
frichées, closes, labourées, fumées, ensemencées; il faut 
que les récoltes aient été préservées avec soin du pillage; il 
faut qu'une certaine sécurité ait régné au milieu d'une 
innombrable multitude; il faut que le froment ait été ré- 



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U HA RM OKI ES ÉCONOMIQUES, 

collé, broyé, pétri cl préparé; il faut que le fer, l'acier, le 
bois, la pierre, nient élé convertis par le travail en instru- 
ments de travail ; que certains hommes se soient emparés 
de la force des animaux, d'autres du poids d'une chute 
d'eau, etc.; toutes choses dont chacune, prise isolément, 
suppose une masse incalculable de travail mise en jeu non- 
seulement dans l'espace, mais dans le temps. 

Cet homme ne passera pas sa journée sans employer un 
peu de sucre, un peu d'huile, sans se servir de quelques 
ustensiles. 

Il enverra son fils a l'école, pour y recevoir une instruc- 
tion qui, quoique bornée, n'en suppose pas moins des 
recherches, des études antérieures, des connaissances dont 
l'imagination est effrayée. 

Il sort; il trouve une rue pavée et éelairée. 

On lui conteste une propriété : il trouvera des avocats 
pour défendre ses droits, des juges pour l'y maintenir, 
des officiers de justice pour faire exécuter la sentence; 
toutes choses qui supposent encore des connaissances ac- 
quises, par conséquent des lumières cl des moyens d'exis- 
tence. 

il va à l'église : elle est un monument prodigieux, et le 
livre qui! y porte est un monument peut-être plus prodi- 
gieux encore de l'intelligence humaine. On lui enseigne 
la morale, on éclaire son esprit, on élève son ûme; et, 
pour que tout cela se fasse, il faut qu'un autre homme ail 
pu fréquenter les bibliothèques, les séminaires, puiser 
à toutes les sources de la tradition humaine; qu'il ait 
pu vivre sans s'occuper directement des besoins de son 
corps. 

Si notre artisan entreprend un voyage, il trouve que, 
pour lui épargner du temps et diminuer sa peine, d'autres 
hommes ont aplani, nivelé le sol, comblé des vallées, 



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ORGANISAT 10 S NATURELLE. 



abaissé des m on tu» nés, joint les rives des fleuves, amoindri 
tous les frottements, placé des véhicules à roues sur des 
blocs de grès ou des bandes de fer, dompté les chevaux ou 
la vapeur, etc. 

Il est impossible de ne pas être frappé de la dispro- 
portion véritablement incommensurable qui existe entre 
les satisfactions que cet homme puise dans la société et 
celles qu'il pourrait se donner s'il était réduit à ses propres 
forces. J'ose dire que, dans une seule journée, il consomme 
des choses qu'il ne pourrait produire lui-même dans dix 
siècles. 

Ce qui rend le phénomène plus étrange encore, c'est 
que tous les autres hommes sont dans le même cas que lui. 
Chacun de ceux qui composent la société a absorbé des 
millions de fois plus qu'il n'aurait pu produire; et ce- 
pendant ils ne se sont rien dérobé mutuellement. Et si l'on 
regarde les choses de près, on s'aperçoit que ce menuisier 
a payé en services tous les services qui lui ont été rendus. 
S'il tenait ses comptes avec une rigoureuse exactitude, on 
se convaincrait qu'il n'a rien reçu sans le payer ou moyen 
de sa modeste industrie ; que quiconque a été employé îi son 
service, dans le temps ou dans l'espace, a reçu ou recevra 
sa rémunération. 

II faut donc que le mécanisme social soit bien ingé- 
nieux, bien puissant, puisqu'il conduit à ce singulier 
résultat, que chaque homme, même celui que le sort a placé 
dans la condition la plus humble, a plus de satisfactions en 
un jour qu'il n'en pourrait produire en plusieurs siècles. 

Ce n'est pas tout, et ce mécanisme social paraîtra bien 
plus ingénieux encore, si le lecteur veut bien tourner ses 
regards sur lui-même. 

Je le suppose simple étudiant. Que fait-il à Paris? Com- 
ment y vit-il ? On ne peut nier que la société ne mette à sa 



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30 HARMONIES ECONOMIQUES, 

disposition des aliments, des vêtements, un logement, des 
diversions, des livres, des moyens d'instruction, une mul- 
titude de choses enfin, dont In production, seulement pour 
être expliquée, exigerait un temps considérable, à plus forte 
raison pour être exécutée. Et, en retour de toutes ces 
choses, qui ont demandé tant de travail, de sueurs, de fati- 
gues, d'efforts physiques ou iutellcctuels, de transports, 
d'inventions, do transactions, quels services cet étudiant 
rend-il à la société? Aucun; seulement il se prépare à lui 
en rendre. Comment donc ces millions d'hommes qui se 
sont livrés à un travail positif, effectif et productif, lui en 
ont-ils abandonné les fruits? Voici l'explication : c'est que le 
père de cet étudiant, qui était avocat, médecin ou négo- 
ciant, avait rendu autrefois des services (peut-être à la 
société chinoise), et en avait retiré, non des services immé- 
diats, mais des droits a des services qu'il pourrait réclamer 
dans le temps, dans le lieu et sous la forme qu'il lui convien- 
drait. C'est de ces services lointains et passés que la société 
s'acquitte aujourd'hui; et, chose étonnante! si l'on suivait 
par la pensée la marche des transactions infinies qui ont dû 
avoir lieu pour atteindre le résultat, on verrait que chacun 
a été payé de sa peine ; que ce6 droits ont passé de main en 
main, tantôt se fractionnant, tantôt se groupant jusqu'à ce 
que, par la consommation de cet étudiant, tout ait été ba- 
lancé. N'est-ce pas là un phénomène bien étrange? 

On fermerait les yeux h la lumière si l'on refusait de re- 
connaître que la société no peut présenter des combinai- 
sons si compliquées, dans lesquelles les lois civiles et pénales 
prennent si peu de part, sans obéir à un mécanisme prodi- 
gieusement ingénieux. Ce mécanisme est l'objet qu'étudie 
V Économie politique. 

Une chose encore digne de remarque, c'est que dans ee 
nombre, vraiment incalculable , de transactions qui ont 



ORGANISATION NATURELLE. 



87 



abouti a faire vivre pendant un jour un étudiant, il n'y en 
a peut-être pas la millionième partie qui se iioit fuite direc- 
tement. Les choses dont il a joui aujourd'hui, et qui sont 
innombrables, son t l'œuvre d'hommes dont un grand nombre 
a disparu depuis longtemps de la surface de la terre. Et 
pourtant ils ont été rémunérés comme ils l'entendaient, 
bien que celui qui profite aujourd'hui du produit de leur 
travail n'ait rien fait pour eux. Il ne les a pas connus, il ne 
les connaîtra jamais. Celui qui lit cette page, au moment 
même où il la lit, a la puissance, quoiqu'il n'en ait peut- 
être pas la conscience, de mettre en mouvement des hommes 
de tous les pays, de toutes les races, et je dirai presque de 
tous les temps, des blancs, des noirs, des rouges, des jaunes; 
il fait concourir a ses satisfactions actuelles des générations 
éteintes, des générations qui ne sont pas nées, et cette 
puissance extraordinaire, il la doit à ce que son père a 
rendu autrefois des services à d'autres hommes qui, en 
apparence, n'ont rien de commun avec ceux dont le travail 
est mis en oeuvre aujourd'hui. Cependant, il s'est opéré une 
telle balance, dans le temps et dans l'espace, que chacun a 
été rétribué et a reçu ce qu'il avait calculé devoir recevoir. 

En vérité, tout eela a-t-il pu se faire, des phénomènes 
aussi extraordinaires ont-ils pu s'accomplir sans qu'il y eût, 
dans la société, une naturelle et savante organisation qui 
agit pour ainsi dire à notre insu? 

On parle beaucoup de nos jours d'inventer une nouvelle 
organisation. Est-il bien certain qu'aucun penseur , quel- 
que génie qu'on lui suppose, quelque autorité qu'on lui 
donne, puisse imaginer et faire prévaloir une organisa- 
tion supérieure a celle dont je viens d'esquisser quelques 
résultats? 

Que serait-ce, si j'en décrivais aussi les rouages, les res- 
sorts et les mobiles! 



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ÎB HARMONIES ECONOMIQUES. 

Ces rouages sont des hommes, c'est-à-dire des êtres ca- 
pables d'apprendre, de réfléchir, déraisonner, de se trom- 
per, de se rectifier, et par conséquent d'agir sur l'amélio- 
ration ou sur la détérioration du mécanisme lui-même. Ils 
sont capables de satisfaction et de douleur, et c'est en cela 
qu'ils sont non-seulement les rouages, mais les ressorts du 
mécanisme. Ils en sont aussi les mobiles, car le principe 
d'activité est en eux. Ils sont plus que cela encore, ils en 
sont l'objet même et le but, puisque c'est en satisfactions 
et en douleurs individuelles que tout se résout en défini- 
tive. 

Or on a remarqué, et malheureusement il n'a pas étt! 
difficile de remarquer que, dans l'action, le développement 
et même le progrès (par ceux qui l'admettent) de ce puis- 
sant mécanisme, bien des rouages étaient inévitablement, 
fatalement écrasés; que, pour un grand nombre d'êtres 
humains, la somme des douleurs imméritées surpassait de 
beaucoup la somme des jouissances. 

A cet aspect, beaucoup d'esprits sincères, beaucoup de 
cœurs généreux ont douté du mécanisme lui-même. Ils t'ont 
nié, ils ont refusé de l'étudier, ils ont attaqué, souvent 
avec violence, ceux qui en avaient recherché cl exposé les 
lois; ils se sont levés contre la nature des choses, et enfin 
ils ont proposé d'organiser la société sur un plan nouveau 
où l'injustice, la souffrance et l'erreur ne sauraient trouver 
place. 

A Dieu ne plaise que je m'élève contre des intentions 
manifestement philanthropiques cl pures ! Mais je déserte- 
rais mes convictions, je reculerais devant les injonctions do 
ma propre conscience, si je ne disais que, selon moi, ces 
hommes sont dans une fausse voie. 

fin premier lieu, ils sont réduits, par la nature même de 
leur propagande, à la triste nécessité de méconnaître le 



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ORGANISATION NATURELLE. 39 
Lien que la société développe, de nier ses progrès, de lui 
imputer tous les maux, de les rechercher avec un soin 
presque avide et de les exagérer outre mesure. 

Quand ou croit avoir découvert une organisation sociale 
différente de celle qui est résultée des naturelles tendances 
de l'humanité, il faut bien, pour faire accepter son inven- 
tion, décrire sous les couleurs les plus sombres les résultats 
de l'organisation qu'on veut abolir. Aussi les publicistes 
auxquels je fais allusion, après avoir proclamé avec enthou- 
siasme et peut-être exagéré la perfectibilité humaine, tom- 
bent dans l'étrange contradiction de dire que la société se 
détériore de plus en plus. A les entendre, les hommes sont 
mille fois plus malheureux qu'ils ne relaient dans les temps 
anciens, sous le régime féodal et sous le joug de l'escla- 
vage; le monde est devenu un enfer. S'il était possible 
d'évoquer le Paris du dixième siècle, j'ose croire qu'une 
telle thèse serait insoutenable. 

Ensuite, ils sont conduits à condamner le principe même 
d'action des hommes, je veux dire l'intérêt personnel, puis- 
qu'il n amené un tel état de choses. Remarquons que 
l'homme est organisé de telle façon qu'il recherche la satis- 
faction et évite la peine; c'est de là, j'en conviens, que 
naissent tous les maux sociaux : la guerre, l'esclavage, la 
spoliation, le monopole, le privilège; mais e'est delà aussi 
que viennent tous les biens, puisque la satisfaction des 
besoins et la répugnance pour la douleur sont les mobiles 
de l'homme. La question est donc de savoir si ce mobile 
qui, par son universalité, d'individuel devient social, n'est 
pas en lui-même un principe de progrès. 
' En tous cas, les inventeurs d'organisations nouvelles ne 
s'aperçoivent-ils pas que ce principe, inhérent à la nature 
même de l'homme, les suivra dans leurs organisations, ot 
que là il fera bien d'antres ravages que dans notre organi- 



50 HARMONIES ÉCONOMIQUES, 

sation naturelle, où le? prétentions injustes et l'intérêt de l'un 
sont au moins contenus par la résistance de tous? Ces publi- 
cistes supposent toujours doux choses inadmissibles : la pre- 
mière, que la société telle qu'ils la conçoivent sera dirigée 
par des hommes infaillible!) et dénués de ce mobile : l'intérêt ; 
la seconde, que la masse se laissera diriger par ces hommes. 

Enfin, les organisateurs no paraissent pas se préoccuper 
le moins du monde des moyens d'exécution. Comment 
feront-ils prévaloir leur système? comment décideront-ils 
tous les hommes à la fois à renoncer à ce mobile qui les fait 
mouvoir : l'attrait pour les satisfactions, la répugnance 
pour les douleurs? Il faudra donc, comme disait Rousseau : 
changer la constitution morale et physique de l'homme? 

Pour déterminer tous les hommes à la fois à rejeter 
comme un vêtement incommode l'ordre soeial actuel dans 
lequel l'humanité a vécu et s'est développée depuis son ori- 
gine jusqu'à nos jours, à adopter une organisation d'inven- 
tion humaine et à devenir les pièces dociles d'un autre 
mécanisme, il n'y a, ce me semble, que deux moyens : la 
force, ou l'assentiment universel. 

Il faut, ou bien que l'organisateur dispose d'une force 
capable de vaincre toutes les résistances, de manière à ce 
que l'humanité ne soit entre ses mains qu'une cire molle 
qui se laisse pétrir et façonner à sa fantaisie; ou obtenir, 
par la persuasion, un assentiment si complet, si exclusif, si 
aveugle même, qu'il rende inutile l'emploi de la force. 

Je défie qu'on me cite un troisième moyen de faire 
triompher, de faire entrer dans la pratique humaine un 
phalanstère ou toute autre organisation sociale artificielle. 

Or, s'il n'y a que ces deux moyens, et si l'on démontre que 
l'un est aussi impraticable que l'autre, on prouve par cela 
même que les organisateurs perdent leur temps et leur peine. 

Quant à disposer d'une force matérielle qui leur sou- 



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ORGANISATION NATURELLE. 91 
mette tous les rois et tous les peuples de la terre, c'est h 
quoi ]es rêveurs, tout rêveurs qu'ils sont, n'ont jamais 
songé, le roi Alphonse avait bien l'orgueil de dire : « Si 
j'étais entré dans les conseils de Dieu, le monde planétaire 
serait mieux arrangé. « Mais s'il mettait sa propre sagesse 
au-dessus de celle du Créateur, il n'avait pas au moins la 
folie de vouloirlutterde puissance avec Dieu, et l'histoire ne 
rapporte pas qu'il ait essayé de faire tourner les étoiles selon 
les lois de son invention. Descartes aussi se contenta de 
composer un petit monde de dés et de ficelles, sachant bien 
qu'il n'était pas assez fort pour remuer l'univers. Nous ne 
connaissons que Xcrcès qui, dans l'enivrement de sa puis- 
sance, ait osé dire aux flots : « Vous n'irez pas plus loin. <• 
Les flots cependant ne reculèrent pas devant Xcrccs ; mais 
Xercès recula devant les flots, et sans cette humiliante 
mais sage précaution, il aurait été englouti. 

La force manque donc aux organisateurs pour soumettre 
l'humanité a leurs expérimentations. Quand ils gagneraient 
à leur cause l'autocrate russe, le sehah de Perse, le kan 
des Tarlares et tous les chefs des nations qui exercent sur 
leurs sujets un empire absolu, ils ne parviendraient pas 
encore a disposer d'une force suffisante pour distribuer les 
hommes en groupes et séries, et anéantir les lois générales 
delà propriété, de l'échange, de l'hérédité et de la famille; 
car même en Russie, même en Perse et en Tartarie, il faut 
compter plus ou moins avec les hommes. Si l'empereur de 
Russie s'avisait de vouloir altérer la constitution morale et 
physique de ses sujets, il est probable qu'il aurait bientôt 
un successeur, et que ce successeur ne serait pas tenté de 
poursuivre l'expérience. 

Puisque la force est un moyen tout à fait hors de portée 
de nos nombreux organisateurs, il ne leur reste d'autre 
ressource que d'obtenir l'assentiment universel. 



33 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

Il y a pour cela deux moyens : la persuasion et i 'im- 
posture. 

La persuasion ! Mais on n'a jamais vu deux intelligences 
s'accorder parfaitement sur tous les points d'une seule 
science. Comment donc tous les hommes de langues, de 
races, de mœurs diverses, répandus sur la surface du globe, 
la plupart ne sachant pas lire, destinés à mourir sans 
entendre parler du réformateur, acccptcronl-ils unanime- 
ment la science universelle '! De quoi s'agit-il ? De changer 
le mode de travail, d'échanges, de relations domestiques, 
civiles, religieuses ; en un mot, d'altérer la constitution 
physique et morale de l'homme ; et Ton espérerait rallier 
l'humanité tout entière par la conviction! 

Vraiment, la lâche paraît bien ardue. 

Quand on vient dire h ses semblables : 

<• Depuis cinq mille ans, il y a eu un malentendu entre 
Dieu et l'humanité ; 

* Depuis Adam jusqu'à nous, le genre humain fait 
fausse route, et pour peu qu'il me croie, je le vais remettre 
en bon chemin ; 

« Dieu voulait que l'humanité marchât différemment, 
elle ne l'a pas voulu, et voilà pourquoi le mal s'est intro- 
duit dans le monde. Qu'elle se retourne tout entière à mn 
voix pour prendre une direction inverse, et le bonheur 
universel va luire sur elle, n 

Quand, dis-je, on débute oînsi, c'est beaucoup, si l'on 
est cru de cinq ou six adeptes; de là à être cru d'un mil- 
liard d'hommes, il y a loin, bien loin! si loin que la distance 
est incalculable. 

Et puis, songez que le nombre des inventions sociales 
est aussi illimité que le domaine de l'imagination ; qu'il n'y 
a pas un publicistc qui, se renfermant pendant quelques 
heures dans son cabinet, n'en puisse sortir avec un plan 



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ORGANISATION NATURELLE. 33 
d'organisation artificielle à la main; que les inventions de 
Fourier, Saint-Simon, Owcn, Cabct, Blonc, etc., ne se res- 
semblent nullement entre elles; qu'il n'y a pas de jour qui 
n'en voie éclorc d'autres encore ; que, véritablement, l'hu- 
manité a quelque peu raison de se recueillir et d'hésiter 
avant de rejeter l'organisation sociale que Dieu lui a donnée, 
pour faire entre tant d'inventions sociales un choix définitif 
et irrévocable. Car qu'arriverait-il si, lorsqu'elle aurait 
choisi un de ces plans, ils'en présentait un meilleur? Peut- 
elle chaque jour constituer la propriété, la famille, le tra- 
vail, l'échange sur des bases différentes? Doit-elle s'expo- 
ser à changer d'organisation tous les matins? 

« Ainsi donc, comme dit Rousseau, le législateur ne 
pouvant employer ni la force, ni le raisonnement, c'est une 
nécessité qu'il recoure a une autorité d'un autre ordre 
qui puisse entraîner sans violence et persuader sans con- 

Quelle est cette autorité ? L'imposture. Rousseau n'ose 
pas articuler le mot, mais, selon son usage invariable en 
pareil cas, il le place derrière le voile transparent d'une 
tirade d'éloquence : 

« Voila, dit-il, ce qui força de tous les temps les pères 
des nations de recourir à l'intervention du ciel, et d'hono- 
rer les dieux de leur propre sagesse, afin que les peuples 
soumis aux lois de l'État comme à celles de la nature, et re- 
connaissant le même pouvoir dans la formation de l'homme 
et dans celle de la cité, obéissent avec liberté et portassent 
docilement le joug de la félicite publique. Cette raison su- 
blime, qui l'élève au-dessus de la portée des hommes vul- 
gaires, est celle dont le législateur met les décisions dans la 
bouche des immortels pour entraîner par l'autorité divine 
ceux que nepourrait ébranler la prudence humaine. Mais il 
n'appartient pas à tout hommedefaire parler les dieux, etc.» 



34 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

Et pour qu'on ne s'y trompe pas, il laisse à Machiavel, en 
le citant, le soin d'achever sa pensée. Mai non fu alcuno 
ordinatore di leggi st raordinauie in un popolo che non ri- 
corresse a Dit). 

Pourquoi Machiavel conseille-t-il de recourir d Dieu, et 
Rousseau aux dieux, aux immortels? Je laisse au lecteur de 
résoudre la question. 

Certes, je n'accuse pas les modernes pères des nations 
d'en venir à ces indignes supercheries. Cependant, il ne 
faut pas se dissimuler que lorsqu'on se place à leur point 
de vue, on comprend qu'ils se laissent facilement entraîner 
par le désir de réussir. Quand un homme sincère et phil- 
anthrope est bien convaincu qu'il possède un secret social 
au moyen duquel tous ses semblables jouiraient dans ce 
monde d'une félicité sans bornes; quand il voit clairement 
qu'il ne peut faire prévaloir son idée ni par la force, ni 
par le raisonnement, et que la supercherie est sa seule 
ressource, il doit éprouver une bien forte tentation. On 
sait que les ministres mêmes de la religion qui professe au 
plus haut degré l'horreur du mensonge n'ont pas toujours 
reculé devant les fraudes pieuses; et l'on voit, par l'exemple 
de Rousseau, cet austère écrivain qui a inscrit en tète de 
tous ses ouvrages cette devise : Vilam impendere vero, que 
l'orgueilleuse philosophie elle-même peut se laisser séduire 
à l'attrait de cette maxime bien différente : La fin justifie 
les moyens. Qu'y aurait-il de surprenant ù ce que les or- 
ganisateurs modernes songeassent aussi à honorer les dieux 
de leur propre sagesse, à mettre leurs décisions dans la 
bouche des immortels, à entraîner sans violence et persuader 
sans convaincre ? 

On sait qu'à l'exemple de Moïse, Fouiicr a fuit précéder 
son Deuléronome d'une Genèse. Saint-Simon et ses dis- 
ciples avaient été plus loin dans leurs velléités aposto- 



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ORGANISATION NATURELLE. 



lïques. D'autres, plus avisas, se rattachent à la religion la 
plus étendue, en la modifiant selon leurs vues, sous le 
nom de néo-christianisme, et il n'y a personne qui ne soit 
frappé du ton d'afféterie mystique que presque tous les ré- 
formateurs modernes introduisent dans leur prédication. 

Mais les efforts qui ont été essayés dans ce sens n'ont 
servi qu'à prouver une chose qui a, il est vrai, son impor- 
tance : c'est que, de nos jours, n'est pas prophète qui veut. 
On a heau se proclamer dieu , on n'est cru de personne, ni 
du public, ni do ses compères, ni de soi-même. 

Puisque j'ai parlé de Rousseau, je me permettrai de faire 
ici quelques réfiexionssurcclorjaîiisatewr, d'à Mont qu'elles 
serviront à faire comprendre en quoi les organisations arti- 
ficielles différent de l'organisation naturelle. Cette digres- 
sion n'est pas d'ailleurs tout à fait intempestive, puisque, 
depuis quelque temps, on signale le Contrat social comme 
l'oracle de l'avenir. 

Rousseau était convaincu que l'isolement était l'étet de 
nature de l'homme, et que, par conséquent, la société était 
d'invention humaine. « L'ordre social, dit-il en débutant, 
ne vient pas de la nature; il est donc fondé sur des conven- 
tions. » 

En outre, ce philosophe , quoique aimant avec passion la 
liberté, avait une triste opinion des hommes. Il les croyait 
tout à fait incapables de se donner une bonne institution, 
l'intervention d'un fondateur, d'un législateur, d'un père 
des nations, était donc indispensable. 

« Le peuple soumis aux lois, dit-il, en doit être l'auteur. 
Il n'appartient qu'a ceux qui s'associent de régler les con- 
ditions de la société; mais comment les régleront-ils? 
Sera-ee d'un commun accord, par une inspiration subite? 
Comment une multitude aveugle, qui souvent ne sait ce 
qu'elle veut, parce que rarement elle sait ce qui lui est bon, 



30 HARMONIES ÉCONOMIQUES, 

cxécutcraït-cllc d'elle-même une entreprise aussi grande, 
aussi difficile qu'un système de législation?... Les particu- 
liers voient le bien qu'ils rejettent ; le public veut le bien 
qu'il ne voit pas; tous ont également besoin de guides... 
Voilà d'où naît la nécessité d'un législateur. » 

Ce législateur, on l'a déjà vu, « ne pouvant employer la 
force ni le raisonnement, c'est une nécessité qu'il recoure 
à une autorité d'un autre ordre , » c'est-à-dire , en bon 
français, à la fourberie. 

Rien ne peut donner une idée de l'immense hauteur au- 
dessus des autres hommes où Rousseau place son législa- 
teur : 

« Il faudrait des dieux pour donner des lois aux hommes... 
Celui qui ose entreprendre d'instituer un peuple doit se 
sentir en état de changer, pour ainsi dire, la nature hu- 
maine... d'altérer la constitution de l'homme pour le ren- 
forcer... 11 faut qu'il otcà l'homme ses propres forces pour 
lui en donner qui lui soient étrangères... Le législateur 
est, à tous égards, un homme extraordinaire dans l'État...; 
son emploi est une fonction particulière et supérieure, qui 
n'a rien de commun avec l'empire humain... S'il est vrai 
qu'un grand prince est un homme rare, que sera-ce d'un 
grand législateur ? Le premier n'a qu'à suivre le modèle que 
l'autre doit lui proposer. Celui-ci est le mécanicien qui in- 
vente la machine; eelui-là n'est que l'ouvrier qui la monte 
et la fait marcher. « 

Et qu'est donc l'humanité en tout cela? La vile matière 
dont la machine est composée. 

En vérité, n'est-ce pas là l'orgueil porté jusqu'au délire? 
Ainsi, les hommes sontles matériaux d'une machine que le 
prince fait marcher; le législateur en propose le modèle, et 
le philosophe régente le législateur, se plaçant ainsi à une 
distance incommensurable du vulgaire, du prince et du lé- 



ORGANISATION NATURELLE. 37 
gislateur lui-même; il plane sur le genre humain, le meut, 
le transforme, le pétrit, ou plutôt enseigne aux pères des 
nations comment il faut s'y prendre. 

Cependant le fondateur d'un peuple doit se proposer un 
but. 11 a de la matière humaine a mettre en œuvre, et il 
faut bien qu'il l'ordonne à une fin. Comme les hommes sont 
dépourvus d'initiative et que tout dépend du législateur, 
celui-ci décidera si un peuple doit être ou commerçant ou 
agriculteur, ou barbare et ichthyop liage, etc.; mais il est à 
désirer que le législateur ne se trompe pas et ne fasse pas 
trop violence à la nature des choses. 

Les hommes, en convenant de s'associer, ou plutôt en 
s'assoi-i.Kit par lu volonté du législateur, on! donc un but 
très-précis. ■ C'est ainsi, dit Rousseau, que les Hébreux et 
récemment les Arabes, ont eu pour principal objet la reli- 
gion ; les Athéniens, les lettres ; Carlhage et Tyr, le com- 
merce; llhodcs, la marine; Sparte, la guerre, et Rome, la 
vertu. » 

Quel sera l'objet qui nous décidera, nous Français, fi 
sortir de l'isolement ou de l'étaf de nature pour former une 
société? Ou plutôt (car nous ne sommes que de la matière 
inerte, les matériaux de la machine), vers quel objet nous 
dirigera notre grand instituteur? 

Dans les idées de Rousseau, ce ne pouvait guère être ni 
les lettres, ni le commerce, ni la marine. La guerre est un 
noble but, et la vertu un hut plus noble encore. Cepen- 
dant, il y en a un très-supérieur. « Ce qui doit être la 
fin de tout système de législation , c'est la liberté et l'éga- 
lité. » 

Mais il faut savoir ce que Rousseau entendait par la 
liberté. Jouir de la liberté, selon lui, ce n'est pas être libre, 
c'est donner son suffrage, alors même qu'on serait u en- 
traîné sans violence et persuadé sans être convaincu, » car 
4. 



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38 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

alors « on obéit avec liberté et l'on porte facilement le joug 

do la félicité publique. » 

« Chez les Grecs, dit-il, tout ce que le peuple avait à 
faire, il le faisait par lui-même ; il était sans cesse assem- 
blé sur la place, il habitait un climat doux, il n'était point 
avide, d»s esclaves faisaient tous ses travaux, sa grande 
affaire était sa liberté. » 

« Le peuple anglais, dit-il ailleurs, croit être libre; il 
se trompe fort. 11 ne l'est que durant l'élection des membres 
du parlement; sitôt qu'ils sont élus, il est esclave, il n'est 
rien. » 

Le peuple doit donc faire par lui-même tout ce qui est 
service public, s'il veut être libre, car c'est en cela que con- 
siste la liberté. Il doit toujours nommer, toujours être sur 
la place publique. Malheur à lui s'il songe à travailler pour 
vivre ; sitôt qu'un seul citoyen s'avise de soigner ses propres 
affaires, à l'instant (c'est une locution que Rousseau aime 
beaucoup), tout est perdu. 

Mais, certes, la difficulté n'est pas petite. Comment faire? 
Car enfin, même pour pratiquer la vertu, même pour exer- 
cer la liberté, encore faut-il vivre. 

On a vu tout à l'heure sous quelle enveloppe oratoire 
Rousseau avait caché le mot imposture. On va le voir main- 
tenant recourir il un trait d'éloquence pour faire passer la 
conclusion de tout son livre, l'esclavage. 

« Vos durs climats vous donnent des besoins; six mois 
de l'année la place publique n'est pas tcnable, vos langues 
sourdes ne peuvent se faire entendre en plein air, et vous 
craignez bien moins l'esclavage que la misère. « 

Vous voyez bien que vous ne pouvez être libres. 

» Quoi 1 la liberté ne se maintient qu'à l'appui de la ser- 
vitude? Peut-être. » 

Si Rousseau s'était arrêté à ce mot affreux, le lecteur 



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ORGANISATION NATURELLE. 39 
eût été révolté. Il fallait recourir aux déclamations impo- 
santes. Rousseau n'y manque pas. 

«Tout ce qui n'est point dans la nature (c'est delà société 
qu'il s'agit) n ses inconvénients, et la société civile plus que 
tout le reste. Il y a des positions malheureuses où l'on ne 
peut conserver sa liberté qu'aux dépens de celle d'autrui , 
et où le citoyen ne peut être parfaitement libre que l'esclave 
ne soit extrêmement esclave. Pour vous, peuples modernes, 
vous n'avez point d'esclaves, mais vous l'êtes; vous payez 
leur liberté de la votre... Vous avez beau vanter cette pré- 
férence, j'y trouve plus de lâcheté que d'humanité. » 

Je le demande ; cela ne veut-il pas dire : Peuples mo- 
dernes, vous feriez bien mieux de n'être pas esclaves et 
d'en avoir? 

Que le lecteur veuille bien excuser cette longue digres- 
sion; j'ai cru qu'elle n'était pas inutile. Depuis quelque 
temps on nous représente Rousseau et ses disciples de la 
Convention comme les apôtres de la fraternité humaine. 
Des hommes pour matériaux, un prince pour mécanicien, 
un père des nations pour inventeur, un philosophe par- 
dessus tout cela, l'imposture pour moyen, l'esclavage pour 
résultat, est-ce donc là la fraternité qu'on nous pro- 
met? 

I! m'n semblé aussi que cette étude du Contrat social était 
propre à faire voir ce qui caractérise les organisations so- 
ciales artificielles. Partir de celte idée que la société est un 
état contre nature, chercher les combinaisons auxquelles 
on pourrait soumettre l'humanité ; perdre de vue qu'elle a 
son mobile en elle-même ; considérer les hommes comme 
de vils matériaux; aspirer à leur donner le mouvement et 
la volonté, le sentiment et la vie; se placer ainsi, a une 
hauteur incommensurable, au-dessus du genre humain, 
voilà les traits communs h tous les inventeurs d'organisa- 



48 HARMONIES tfCONOÏlQUES. 

lions sociales. Les inventions diffèrent, les inventeurs se 

ressemblent. 

Parmi les arrangements nouveaux auxquels les faibles 
humains sont couviés, il en est un qui se présente en termes 
qui le rendent digne d'attention. Sa formule est : Associa- 
tion progressive et volontaire. 

Mais V économie politique est précisément fondée sur cette 
donnée, que société n'est autre chose qu'association {ainsi 
que ces trois mots le disent), association fort imparfaite 
d'abord, parée que l'homme est imparfait, mais se perfec- 
tionnant avec lui, c'est-à-dire progressive. Veut-on parler 
d'une association plus étroite entre le travail, le capital et 
le talent, d'où doive résulter pour les membres de la famille 
humaine plus de bien-être et un bien-être mieux réparti ? 
A la condition que ces associations soient volontaires; que 
la force et la contrainte n'interviennent pas; que les asso- 
ciés n'aient pas la prétention de faire supporter les frais de 
leur établissement par ceux qui refusent d'y entrer, en 
quoi répugnent-elles à l'économie politique? Est-ce que 
l'économie politique, comme science, n'est pas tenue d'exa- 
miner les formes diverses par lesquelles il plaît aux hommes 
d'unir leurs forces et de se partager les occupations en vue 
d'un bien-être plus grand et mieux réparti? Est-ce que le 
commerce ne nous donne pas fréquemment l'exemple de 
deux, trois, quatre personnes formant entre elles des asso- 
ciations? Est-ce que le métayage n'est pas une sorte d'asso- 
ciation, informe si l'on veut, du capital et du travail? Est-ce 
que nous n'avons pas vu dans ces derniers temps se produire 
les compagnies paradions, qui donnent au plus petit capital 
le pouvoir de prendre part aux plus grandes entreprises ? 
Est-ce qu'il n'y a pas à la surface du pays quelques fabri- 
ques où l'on essaye d'associer tous les cotravaillcurs aux 
résultats? Est-ce que l'économie politique condamne ces 



ORGAS1SATIO\ NATURELLE. 41 
essais et les efforts que font les hommes pour tirer un meil- 
leur parti de leurs forées? Est ce qu'elle a affirme 1 quelque 
part que l'humanité a dit son dernier mot? C'est tout le 
contraire; et je crois qu'il n'est aucune science qui dé- 
montre plus clairement que la société est dans l'enfance. 

Mais quelques espérances que l'on conçoive pour l'avenir, 
quelques idées que l'on se fasse des formes que l'humanité 
pourra trouver pour le perfectionnement de ses relations et 
la diffusion du hien-étre, des connaissances et de la mora- 
lité, H faut pourtant bien reconnaître que la société est une 
organisation qui a pour élément un agent intelligent, 
moral , doué de libre arbitre et perfectible. Si vous en ôtez 
la liberté, ce n'est plus qu'un triste et grossier mécanisme. 

La liberté ! il semble qu'on n'en veuille pas de nos jours. 
Sur cette terre de France, empire privilégié de la mode, il 
semble que la liberté ne soit plus de mise. Et moi, je dis : 
Quiconque repousse In liberté n'a pas foi dans l'humanité. 
On prétend avoir fait récemment cette désolante découverte 
que la liberté conduit fatalement au monopole '. Non, cet 
enchaînement monstrueux, cet accouplement contre nature 
n'existe pas; il est le fruit imaginaire d'une erreur qui se 
dissipe bientôt au flambeau de l'économie politique. La 
liberté engendrer le monopole ! L'oppression naître natu- 
rellement de la liberté! Mais, prenons-y garde, affirmer 
cela, c'est affirmer que les tendances de l'humanité sont 
radicalement mauvaises, mauvaises en elles-mêmes, 
mauvaises par nature, mauvaises par essence; c'est affir- 
mer que la pente naturelle de l'homme est vers sa dété- 
rioration et l'attrait irrésistible de l'esprit vers l'erreur. 

< • M csl avéré (jue nuire régime de libre concurrence, réclamé par une 
économie politique ignorante ot décrète pour abolir les monopoles, n"nboulil 
qu'A l'organisation générale des grands monopoles en loutcs brandies. • 
(Prinripn du socitititiue, par M. Considérant, p. Iï.) 



« IIARMOSIES ÉCONOMIQUES. 

Mais alors h quoi bon nos écoles, nos études, nos re- 
cherches, nos discussions, sinon a nous imprimer une im- 
pulsion plus rapide sur ectlc pente fatale, puisque, pour 
l'humanité, apprendre à choisir, c'est apprendre à se sui- 
cider? Et si les tendances de l'humanité sont essentiellement 
perverses, où donc, pour les changer, les organisateurs 
chercheront-ils leur point d'appui? D'après les prémisses, 
ce point d'appui devrait être placé en dehors de l'huma- 
nité. Le chercheront-ils en eux-mêmes, dans leur intelli- 
gence, dans leur cœur? Mais ils ne sont pas des dieux, 
encore; ils sont hommes aussi, et par conséquent poussés 
avec l'humanité toufentière vers le fatal abîme. Invoque- 
ront-ils l'intervention de l'État? Mais l'État est composé 
d'hommes, et il faudrait prouver que ces hommes forment 
«ne classe à part, pour qui les lois générales de la société 
ne sont pas fuites, puisque c'est eux qu'on charge de faire 
ces lois. Sans celte preuve, la difficulté n'est pas même re- 
culée. 

Ne condamnons pas ainsi l'humanité avant d'en avoir 
étudié les lois, les forces, les énergies, les tendances. De- 
puis qu'il eut reconnu l'attraction, Newton ne prononçait 
plus le nom de Dieu sans se découvrir. Autant l'intelligence 
est au-dessus de la matière, autant le monde social est au- 
dessus de celui qu'admirait Newton, car In mécanique cé- 
leste obéit ù des lois dont elle n'a pas la conscience. Com- 
bien plus de raisons aurons-nous de nous incliner devant 
la sagesse éternelle à l'aspect de la mécanique sociale, où 
vit aussi la pensée universelle, mens agitât molem, mais 
qui présente de plus ce phénomène extraordinaire que 
chaque atome est un être animé, pensant, doué de celte 
énergie merveilleuse, de ce principe de toute moralité, -Se 
toute dignité, de tout progrès, attribut exclusif de l'homme, 
— la r.intîRTi!! 



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HARMONIES ÉCONOMIQUES. 



I 

Quel spectacle profondément affligeant nous offre la 
France ! 

Il serait difficile do dire si l'anarchie a passé des idées 
aux faits ou des faits aux idées, mais il est certain qu'elle a 
tout envahi. 

Le pauvre s'élève contre le riche; le prolétariat contre la 
propriété; le peuple contre la bourgeoisie; le travail contre 
le capital; l'agriculture contre l'industrie; la campagne 
contre la ville; la province contre la capitale; le rcgnicole 
contre l'étranger. 

El les théoriciens surviennent, qui font un système de cet 
antagonisme. « Il est, disent-ils, le résultat fatal de la 
nature des choses, c'est-à-dire de la liberté. L'homme 
t'aime lui-même,, et voilà d'où vient tout le mal; car puis- 
qu'il s'aime, il tend vers son propre bien-être, et il ne le 
peut trouver ijuc dans le malheur de ses frères. Empêchons 
donc qu'il n'obéisse à ses tendances, élouffons sa liberté; 
changeons le cœur humain; substituons un autre mobile à 



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M IU1UI0NIKS ÉCONOMIQUES, 

celui que Dieu y a placé ; inventons cl dirigeons une société 

artificielle ! 

Quand on est Ih, une carrière sans limites s'ouvre devant 
la logique ou l'imagination. Si l'on est doué d'un esprit 
dialecticien combiné avec une nature chagrine, on s'acharne 
dans l'analyse du mal ; on le dissèque, on le met au creuset, 
on lui demande son dernier mot, on remonte h ses causes, 
on le poursuit dans ses conséquences , et comme , à raison 
de notre imperfection native, il n'est étranger â rien, il n'est 
rien qu'on ne dénigre. On ne montre la propriété, la 
famille, le capital, l'industrie, la concurrence, la liberté, 
l'intérêt personnel, que par un de leurs aspects, par le côle 
qui détruit ou qui blesse; on fait pour ainsi dire contenir 
l'histoire naturelle de l'homme dans la clinique. On jette h 
Dieu le défi de concilier ce qu'on dit de sa bonté infinie avec 
l'existence du mal. On souille tout, on dégoûte de tout, on 
nie tout, et l'on ne laisse pas cependant que d'obtenir un 
triste et dangereux succès auprès de ces classes que la souf- 
france n'incline que trop vers le désespoir. 

Si, au contraire, on porte un cœur ouvert à la bienveil- 
lance, un esprit qui se complaise aux illusions, ons'élnnee 
vers la région des chimères. On rëvc des Occano, des Atlan- 
tide, des Salcnte, des Spensonic, des Icarie, des Utopie, des 
Phalanstère; on les peuple d'êtres dociles, aimants, dévoués, 
qui n'ont garde de faire jamais obstacle îi la fantaisie du 
rêveur. Celui-ci s'installe complaisammcnt dans son rôle de 
Providence. Il arrange, il dispose, il fait les hommes à son 
gré ; rien ne l'arrête, jamais il ne rencontre de déceptions ; 
il ressemble à ce prédicateur romain qui, après avoir trans- 
formé son bonnet carré en Rousseau, réfutait chaleureuse- 
ment le Contrat social, et triomphait d'avoir réduit son 
adversaire au silence. C'est ainsi que notre réformateur 
fait briller aux yeux de ceux qui souffrent les séduisants 



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1IABM0SIES ÉCONOMIQUES. i3 
tableaux d'une félicité idéale bien propre à dégoûter des 
rudes nécessités de la vie réelle. 

Cependant, H est rare que l'utopiste s'en tienne h ces 
innocentes chimères. Dès qu'il veut y entraîner l'humanité, 
il éprouve qu'elle n'est pas facile à se laisser transformer. 
Elle résiste, il s'aigrit. Pour la déterminer, il ne lui parle 
pas seulement du bonheur qu'elle refuse, il lui parle surtout 
des maux dont il prétend la délivrer. Il ne saurait en faire 
une peinture trop saisissante. Il s'iinbituc a charger sa 
palette, à renforcer ses couleurs. Il cherche le mal, dans 
la société actuelle, avec autant de passion qu'un autre eu 
mettrait à y découvrir le bien. H ne voit que souffrances, 
baillons, maigreur, inanition , douleurs , oppression. II 
s'étonne, il s'irrite de ce que la société n'ait pas un sentiment 
assez vif de ses misères. Il ne néglige rien pour lui faire 
perdre son insensibilité, et, après avoir commencé par la 
bienveillance, lui aussi finit par la misanthropie '. 

A Dieu ne plaise que j'accuse ici la sincérité de qui que ce 
soit. Mais, en vérité, je ne puis m'expliquer que ces publi- 
cistes, qui voient un antagonisme radical au fond de l'ordre 
naturel des sociétés, puissent goûter un instant de calme et 
de repos. Il me semble que le découragement et le désespoir 
doivent être leur triste partage. Car, enfin, si la nature s'est 
trompée en faisant de l'intérêt personnel le grand ressort des 
soeiélés humaines (et son erreur est évidente, dès qu'il est 
admis que les intérêts sont fatalement antagoniques}, com- 
ment ne s'aperçoivent-! ls pas que le mal est irrémédiable? 
Ne pouvant recourir qu'à des hommes, hommes nous- 
mêmes, où prendrons- nous notre point d'appui pour 

' Notre régime industriel, fnmlt sur lu conçu mince sans garantie cl =;ms 
(>ri;:irii : :ili(ji], ucl dune (]u'uii enfiT suei:il. uni; vaste, réalisai ion lie tous les 
tourments et île tous les supplices de l'antique Tciiarc. Il y a une différence 
pourtant : 1rs victime:. 

U1HOHUB ttOBOJIIOTtS. ti 



10 HARMONIES ÉCONOMIQUES, 

changer les tendances de l'humanité? Invo(|ucrons-nous la 
police, In magistrature, l'État, le législateur? Hais c'est on 
appeler à des hommes, c'est-à-dire à des êtres sujets ù l'in- 
iirmilé commune. Nous adresserons-nous au suffrage uni- 
versel? Mais c'est donner le cours le plus libre à l'universelle 
tendance. 

H ne reste donc qu'une ressource h ces puhlicistes. C'est 
de se donner pour des révélateurs, pour des prophètes, 
pétris d'un autre limon, puisant leurs inspirations i: d'au- 
tres sources que le reste de leurs semblables, et c'est pour- 
quoi, sans doute, on les voit si souvent envelopper leurs 
systèmes et leurs conseils dans une phraséologie mystique. 
Mais s'ils sont des envoyés de Dieu, qu'ils prouvent donc 
leur mission. En définitive, ce qu'ils demandent, c'est la 
puissance souveraine, c'est le despotisme le plus absolu qui 
fut jamais. Non-sculcmcnt ils veulent gouverner nos actes, 
mais ils prétendent altérer jusqu'à l'essence même de nos 
sentiments. C'est bien le moius qu'ils nous montrent leurs 
litres. Espèrent-ils que l'humanité les croira sur parole, 
alors surtout qu'ils ne s'entendent pas entre eux? 

Mais avant même d'examiner leurs projets de sociétés 
artificielles , n'y a-t-il pas une chose dont il faut s'assurer, h 
savoir, s'ils ne se trompent pas dès le point de départ? Est-il 
bien certain oun les intérêts soient naturellement anta- 
goniques, qu'une cause irrémédiable d'inégalité se déve- 
loppe fatalcmentdans l'ordre naturel des sociétés humaines, 
sous l'influence de l'intérêt personnel, et que dès lors Dieu 
se soit manifestement trompé, quand il a ordonné que 
l'homme tendrait vers le bien-être? 

C'est ce que je me propose de rechercher. 

Prenant l'homme tel qu'il a plu à Dieu de le faire, sus- 
ceptible de prévoyance et d'expérience, perfectible, s'ai- 
mant lui-même, c'est incontestable, mais d'une affection 



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HARMONIES ÉCONOMIQUES. 47 

tempérée par le principe sympathique, et, en tous cas 
contenue, équilibrée par la rencontra d'un sentiment ana- 
logue universellement répandu dans le milieu où clic agit, 
je me demande quel ordre social doit nécessairement résu 
ter de la combinaison et des libres tendances de ces élé- 

Si nous trouvons que ce résultat n'est autre chose qu'une 
marche progressive vers le bien-être, le perfectionnement 
et l'égalité; une approximation soutenue de toutes les 
classes vers un mémo niveau physique, intellectuel et moral, 
en même temps qu'une constante élévation de ce niveau, 
l'œuvre de Dieu sera justifiée, et nous apprendrons avec 
bonheur que l'ordre social n'est pas le seul, dans la créa- 
tion, qui offre l'étonnante et triste lacune de ces lois har- 
moniques devant lesquelles s'inclinait Newton et qui arra- 
chaient au psalmiste ce cri : Cceli marrant gloriamDei. 

Rousseau disait : « Si j'étais prince ou législateur, je ne 
perdrais pas mon temps à dire ce qu'il faut faire, je le 
ferais ou je me tairais. » 

Je ne suis pas prince, mais la confiance de mes conci- 
toyens m'a fait législateur. Peut-être me diront-ils quo c'est 
pour moi le temps d'agir et non d'écrire. 

Qu'ils me pardonnent; que ce soit la vérité elle-même 
qui me presse ou que je sois dupe d'une illusion, toujours 
est-il quo je sens le besoin de concentrer dans un faisceau 
des idées que je n'ai pu faire accepter jusqu'ici pour les 
avoir présentées éparses et par lambeaux. Il me semble 
que j'aperçois, dans le jeu des lois naturelles de la société, de 
sublimes et consolantes harmonies. Ce que je vois ou crois 
voir, ne dois-je pas essayer de le montrer à d'autres, afin 
de rallier ainsi autour d'une pensée do concorde et de fra- 
ternité bien des intelligences égarées, bien des cœurs aigris? 
Si, quand le vaisseau adore de la patrie est battu par la 



i» HARMONIES ËCOSOMIQI'ES. 

tempête, je parais m'éloiguer <ii»-li|iicfois, pour me reçue îl- 
lir, du poste auquel j'ai été appelé, c'est que mes faibles 
mains sont inutiles à la manœuvre. Est-ce d'ailleurs trahir 
mon mandat que de réfléchir sur les causes de la tempête 
elle-même, et m'efforcer d'agir sur ces causes? Et puis, ce 
que je ne ferais pas aujourd'hui, qui sait s'il me serait donné 
de le faire demain? 

Je commencerai par établir quelques notions économi- 
ques. M'aidant des travaux de mes devanciers, je m'efforce- 
rai de résumer la science dans un principe vrai, simple et 
fécond qu'elle entrevit dès l'origine, dont elle s'est con- 
stamment approchée et dont peut-cire le moment est venu 
de fixer la formule. Ensuite, à la clarté de ce flambeau, 
j'essayerai de résoudre quelques-uns des problèmes encore 
controversés, concurrence, machines, commerce extérieur, 
luxe, capital, rente, etc. Je signalerai quelques-unes des 
relations, ou plutôt des harmonies de l'économie politique 
avec les autres sciences morales et sociales, en jetant un 
coup d'œil sur les graves sujets exprimés par ces mots : 
intérêt personnel, propriété, communauté, liberté, égalité, 
responsabilité, solidarité, fraternité, unité. Enfin, j'appel- 
lerai l'attention du lecteur sur les obstacles artificiels que 
rencontre le développement pacifique, régulier et progres- 
sif des sociétés humaines. De ces deux idées : lois nalu- 
r elles harmoniques, causes artificielles perturbatrices, se 
déduira la solution du problème social. 

Il serait diflicile de ne pas apercevoir le double éeucil 
qui attend cette entreprise. Au milieu du tourbillon qui 
nous emporte, si ce livre rstnhslraîl, on ne le lira pas; s'il 
obtient d'être lu, c'est que les questions n'y seront qu'ef- 
llrurrcs. Comment concilier les droits de la science avec les 
rvi^rnri's ilu lecteur? Pour satisfaire à toutes les conditions 
de fond et de forme, il faudrait peser chaque mot et étu- 



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HARMONIES ÉCONOMIQUES. *<> 
(lier la place qui lui convient. C'est ainsi que le cristal s'éla- 
bore goutte à goutte dans le silence et l'obscurité. Silence, 
obscurité, temps, liberté d'esprit, tout me manque à la fois, 
et je suis réduit à me confier à la sagacité du public eu 
invoquant son indulgence. 



II 



MESOIMM, EFFORTS , UTUV ACTIONS. - 



L'économie politique a pour sujet l'homme. 

Mais elle n'embrasse pas l'homme tout entier. Sentiment 
religieux, tendresse paternelle et maternelle, pieté filiale, 
amour, amitié, patriotisme, charité, politesse, la morale a 
tout envahi de ce qui remplit les attrayantes régions de la 
sympathie. Elle n'a laissé à sa sœur, l'économie politique, 
que le froid domaine de l'intérêt personnel. C'est ce qu'on 
oulilie injustement quand ou reproche a cette science de 
n'avoir pas le charme et l'onction de la morale. Cela se peut- 
il? Contestez-lui le droit d'être, mais ne la forcez pas de se 
contrefaire. Si lis transactions humaines, qui ont pour 
objet 1j richesse, »oiit assez vastes, assez compliquées pour 
donner lieu a une science spéciale, laissons-lui l'allure qui 
lui convient, et ne la réduisons pas à parler des intérêts 
dans la langue des sentiments. Je ne crois pas, quant à 
moi, qu'on lui ait rendu service, dans ces derniers temps, 
en exigeant d'elle un ton de sentimentalité enthousiaste 
qui, dans sa bouche, ne peut être que de la déclamation. 
De quoi s'agit-il? De transactions accomplies entre gens 
qui ne se connaissent pas, qui ne se doivent rien que la 
justice, qui dérendent et cherchent à faire prévaloir des 



I 

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BESOINS, EFFORTS, SATISFACTIONS. 51 

intérêts. 1J s'agit de prétentions qui se limitent les unes par 
les autres, où l'abnégation et le dévouement n'ont que faire. 
Prenez donc une lyre pour parler de ecs choses. Autant 
j'aimerais que Lamartine consultât la table des logaritum.es 
pour chanter ses odes. 

Ce n'est pas que l'économie politique n'ait aussi sa poésie. 
Il y en a partout où il y a ordre et harmonie. Mais elle est 
dans les résultats, non dans la démonstration. Elle se révèle, 
on ne la crée pas. Képlcr ne s'est pas donné pour poète, et 
certes les lois qu'il a découvertes sont la vraie poésie de 
l'intelligence. 

Ainsi l'économie politique n'envisage l'homme que par 
un côté, et notre premier soin doit être d'étudier l'homme 
h ce point de vue. C'est pourquoi nous ne pouvons nous 
dispenser de remonter aux phénomènes primordiaux de la 
sensibilité et de l'activité humaines. Que le lecteur se ras- 
sure néanmoins. Notre séjour ne sera pas long dans les 
nuageuses régions de la métaphysique, et nous n'emprun- 
terons à. cette science que des notions simples, claires et, 
s'il se peut, incontestées. 

L'âme (ou pour ne pas en gager la question de spiritualité), 
l'homme est doué de sensibilité. Que la sensibilité soit dans 
l'âme ou dans le corps, toujours est-il que l'homme, comme 
Cire passif éprouve des sensations pénibles ou agréables. 
Comme être actif, il fait effort pour éloigner les unes et 
multiplier les autres. Le résultat, qui l'alTcctc encore comme 
être passif, peut s'appeler satisfaction. 

De l'idée générale sensibilité naissent les idées plus pré- 
cises : peines, besoins, désirs, goûts, appétits d'un côté, et 
de l'autre, plaisirs, jouissances, consommation, bien-être. 

Entre ces deux extrêmes s'interpose le moyen, et de 
l'idée générale activité naissent les idées plus précises : 
peine, effort, fatigue, travail, production. 



HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

En décomposant la sensibilité cl l'activité, nousrclrou- 
vons un mot commun aux deux sphères, le mot peine. 
C'est une peine que d'éprouver certaines sensations, et nous 
ne pouvons In faire cesser que par un effort qui est aussi 
une peine. Ceci nous avertit que nous n'avons guère ici-bas 
que le choix des maux. 

Tout est personnel dans cet ensemble de phénomènes, 
tant la sensation qui précède l'effort que la satisfaction qui 
le suit. 

Nous ne pouvons donc pas douter que l'intérêt personnel 
ne soit le grand ressort de l'humanité. 11 doit être bien 
entendu que ce mot est ici l'expression d'un fait universel 
incontestable, résultant de l'organisation de l'homme, et 
non point un jugement critique, comme serait le mot 
égoïsme. Les sciences morales seraient impossibles si l'on 
pervertissait d'avance les termes dont elles sont obligées de 
se servir. 

L'effort humain ne vient pas se placer toujours et néces- 
sairement entre la sensation et la satisfaction. Quelquefois 
la satisfaction se réalise d'elle-même. Plus souvent l'effort 
s'exerce sur des matériaux, par l'intermédiaire de forces 
que la nature a mises gratuitement à la disposition des 
hommes. 

Si l'on donne le nom d'utilité à tout ce qui réalise la 
satisfaction des besoins, il y a doue des utilités de deux 
sortes. Les unes nous ont été accordées gratuitement par la 
Providence; les autres veulent être, pour ainsi parler, 
achetées par un effort. 

Ainsi, l'évolution complète embrasse ou peut embrasser 
ces quatre idées : 

Besoin \ fî'IH! 1 ! 0, '* , ' e " se ) Satisfaction. 
( Utilité gratuite ) 

L'homme est pourvu de facultés progressives. 11 coin- 



BESOINS. EFFORTS, SATISFACTIONS. :i3 
parc, il prévoit, il apprend, il se réforme par l'expérience. 
Puisque, si le besoin est une peine, l'effort est une peine 
aussi, il n'y a pas de raison pour qu'il ne cherche » dimi- 
nuer celle-ci, quand îl le peut faire sans nuire il la satisfac- 
tion qui en est le but. C'est à quoi il réussit quand il par- 
vient à remplacer de l'utilité onéreuse par de l'utilité gratuite, 
et c'est l'objet perpétuel de ses recherches. 

11 résulte de la nature intéressée de notre cœur que nous 
cherchons constamment à augmenter le rapport de nos 
satisfactions à nos efforts ; et il résulte de la nature intelli- 
gente de notre esprit que nous y parvenons, pour chaque 
résultat donné, en augmentant le rapport de l'utilité gra- 
tuite à l'utilité onéreuse. 

Chaque fois qu'un progrès de ce genre se réalise, une 
partie de nos efforts est mise, pour ainsi dire, en disponi- 
bilité, et nous avons l'option ou de nous abandonner à un 
plus long repos, ou de travailler à la satisfaction de nou- 
veaux désirs, s'il s'en forme d'assez puissants pour stimuler 
notre activité. 

Tel est le principe de tout progrès dans l'ordre écono- 
mique; c'est aussi, H est aisé de le comprendre, le principe 
de toute déception, car progrès et déceptions ont leur 
racine dans ce don merveilleux et spécial que Dieu a fait 
aux hommes : le libre arbitre. 

Nous sommes doués de la faculté de comparer, déjuger, 
de choisir et d'agir en conséquence; ce qui implique que 
nous pouvons porter un bon ou un mauvais jugement, faire 
un bon ou un mauvais choix. Il n'est jamais inutile de le 
rappeler aux hommes quand on leur parle de liberté. 

Nous ne nous trompons pas, il est vrai, sur la nature 
intime de nos sensations, et nous. discernons, avec un 
instinct infaillible, si elles sont pénibles ou agréables. Mais 
que de formes diverses peuvent pre ndre nos erreurs ! Nous 



M HARMONIES ÉCONOMIQUES, 

pouvons nous méprendre sur la cause et poursuivre avec 
ardeur, comme devant nous donner une satisfaction, ce qui 
doit nous infliger une peine; ou bien sur l'enchaînement 
des effets, et ignorer qu'une satisfaction immédiate sera 
suivie d'une plus grande peine ultérieure ; ou encore sur 
l'importance relative de nos besoins et de nos désirs. 

Non-seulement nous pouvons donner ainsi une fausse 
direction h nos efforts par ignorance, mais encore par per- 
version de volonté. « L'homme, dit M. de Bonald, est une 
intelligence servie par des organes. » Eh quoi, n'y a-t-il 
pas autre chose en nous? N'y a-t-il pas les passions? 

Quand donc nous parlons d'harmonie, nous n'entendons 
pas dire que l'arrangement naturel du monde social soit 
tel que l'erreur et le vice en aient été exclus; soutenir cette 
thèse en face des faits, ce serait pousser jusqu'à la folie lu 
manie du système. Pour que l'harmonie fût sans disso- 
nance, il faudrait ou que l'homme n'eut pas de libre arbitre, 
ou qu'il fût infaillible. Nous disons seulement ceci : les 
grandes tendances sociales sont harmoniques, en ce que, 
toute erreur menant à une déception et tout vice à un châ- 
timent, les dissonances tendent incessamment à dispa- 
raître. 

Une première et vague notion de la propriété se déduit 
de ces prémisses. Puisque e'est l'individu qui éprouve la 
sensation, le désir, le besoin, puisque c'est lui qui fait 
l'effort, il faut bien que la satisfaction aboutisse à lui, sans 
quoi l'effort n'aurait pas sa raison d'être. 

Il en est de même de l'hérédité. Aucune théorie, aucune 
déclamation ne fera que les pères n'aiment leurs enfants. 
Les gens qui se plaisent à arranger des sociétés imaginaires 
peuvent trouver cela fort déplacé, mais c'est ainsi. Un pèro 
fait autant d'efforts, plus peut-être, pour la aatitfaction do 
ses enfants, que pour In sienne propre. Si donc une loi 



DESOIKS, EFFORTS, SATISFACTIONS. 55 
contre nature interdisait la transmission de la propriété, 
non-seulement elle la violerait par cela même, mais encore 
elle l'empêcherait de se former, en frappant d'inertie la 
moitié nu moins des efforts humains. 

Intérêt personnel, propriété, hérédité, nous aurons oc- 
casion de revenir sur ces sujets. Cherchons d'ahord la cir- 
conscription de la science qui nous occupe. 

Je oc suis pas de ceux qui pensent qu'une science a, 
par eUe-même, des frontières naturelles et immuables. 
Dans le domaine des idées, comme dans celui des faits, 
tout se lie, tout s'enchaîne, toutes les vérités se fondent les 
unes dans les autres, et il n'y a pas de science qui, pour 
être complète, ne dût les embrasser toutes. On a dit avec 
raison que, pour une intelligence infinie, il n'y aurait 
qu'une seule vérité. C'est donc notre faiblesse qui nous ré- 
duit à étudier isolément un certain ordre de phénomènes, 
et les classifications qui en résultent ne peuvent échapper 
a un certain arbitraire. 

Le vrai mérite est d'exposer avec exactitude les faits, 
leurs causes et leurs conséquences. C'en est un aussi, mais 
beaucoup moindre et purement relatif, de déterminer d'une 
manière, non point rigoureuse, cela est impossible, mais 
rationnelle, l'ordre de faits que l'on se propose d'étudier. 

Je dis ceci pour qu'on ne supposa pas que j'entends faire 
la critique de mes devanciers, s'il m'arrive de donner à 
l'économie politique des limites un peu différentes dccelles 
qu'ils lui ont assignées. 

Dans ces derniers temps, on a beaucoup reproché aux 
économistes de s'être trop attachés à étudier la richesse. 
On aurait voulu qu'ils fissent entrer dans la science tout ce 
qui, de près ou de loin, contribue au bonheur ou aux souf- 
frances de l'humanité, et on a été jusqu'à supposer qu'ils 
niaient tout ce dont ils nu s'occupaient pas, par exemple ; 



5G HARMONIES ÉCONOMIQUES, 

les phénomènes du principe sympathique, aussi naturel au 
cœur de l'homme que le principe de l'intérêt personnel. 
C'est comme si l'on accusait le minéralogiste de nier l'exis- 
tence du régne animal. Eh quoi ! la richesse, les lois de sa 
production, de sa distribution, de sa consommation, n'est- 
ce pas un sujet assez vaste, assez important pour faire l'objet 
d'une science spéciale? Si les conclusions de l'économiste 
étaient en contradiction avec celles de la politique ou de la 
morale, je concevrais l'accusation. On pourrait lui dire: 
« En vous limitant, vous vous êtes égaré, car il n'est pas 
possible que deux vérités se heurtent. » Peut-être résul- 
tera-t-il du travail que je soumets au public que la science 
de la richesse est en parfaite harmonie avec toutes les 
autres. 

Des trois termes qui renferment les destinées humaines : 
sensation, effort, satisfaction, le premier et le dernier se 
confondent toujours et nécessairement dans la môme indi- 
vidualité. Il est impossible de les concevoir sépares. On peut 
concevoir une sensation non satisfaite, un besoin inassouvi ; 
jamais personne ne comprendra le besoin dans un homme 
et sa satisfaction dans un autre. 

S'il en était de même pour le terme moyen, l'effort, 
l'homme serait un être complètement solitaire. Le phéno- 
mène économique s'accomplirait intégralement dans l'indi- 
vidu isolé. Il pourrait y avoir une juxtaposition de per- 
sonnes, il n'y aurait pas de société. Il pourrait y avoir une 
économie personnelle, il ne pourrait exister d'économie 
politique. 

Mais il n'en est pas ainsi. Il est fort possible et fort fré- 
quent que le besoin de l'un doive sa satisfaction a l'effort de 
l'autre. C'est un fait. Si chacun de nous veut passer en revue 
toutes les satisfactions qui aboutissent à lui, il reconnaîtra 
qu'il les dolt,pour]u plupart, a des efforts qu'il n'a pas faits; 



BESOIKS, EFFORTS, SATISFACTIONS. S7 
et (le même, le travail que nous accomplissons, chacun dans 
notre profession, va presque toujours satisfaire des désirs 
qui ne sont pas en nous. 

Ceci nous avertit que ce n'est ni dans les besoins ni dans 
les satisfactions, phénomènes essentiellement personnels et 
intransmissibles, mais dnns la nature du terme moyen, 
des efforts humains, qu'il faut chercher le principe social, 
l'origine de l'économie politique. 

C'est, en effet, cette faculté donnée aux hommes, et aux 
hommes seuls, entre toutes les créatures, de travailler les 
uns pour les autres; c'est cette transmission d'efforts, cet 
échange de services, avec toutes les combinaisons infinies 
et compliquées auxquelles il donne lieu à travers le temps 
et l'espace, c'est là précisément ce qui constitue la science 
économique, en montre l'origine et en détermine les limites. 

Je dis done : 

Forment le domaine de l'économie politique tout effort 
susceptible de satisfaire, à chargeât retour, tes besoins d'une 
personne autre que celle qui t'a accompli, et, par suite, les 
besoins et satisfactions relatifs à cette natvre d'efforts. 

Ainsi, pour citer un exemple, l'action de respirer, quoi- 
qu'elle contienne les trois termes qui constituent le phéno- 
mène économique, n'appartient pourtant pas à cette science, 
et l'on en voit la raison: c'est qu'il s'agit ici d'un ensemble 
de faits dans lequel non-seulement les deux extrêmes : besoin 
et satisfaction, sont intransmissibles (ils le sont toujours), 
mais où le terme moyen, V effort, est intransmissible aussi. 
Nous n'invoquons l'assistance de personne pour respirer; il 
n'y a là ni service ù recevoir ni service à rendre ; il y a un 
fait individuel par nature et non social, qui ne peut, par 
conséquent, entrer dans une science toute de relation, 
comme l'indique sou nom même. 

Mais que, dans des circonstances particulières, des boni- 
B 



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S8 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

mes aient ù s'cnlr'aidcr pour respirer, comme lorsqu'un 
ouvrier descend dans une eloclie à plongeur, ou quand un 
médecin agit sur l'appareil pulmonaire, ou quand la police 
prend des mesures pour purifier l'air, alors il y a un besoin 
satisfait par l'effort d'une autre personne que celle qui 
l'éprouve, il y a service rendu, cl la respiration même entre, 
sous ce rapport du moins, quant à l'assistance et à la rému- 
nération, dans le cercle de l'économie politique. 

Il n'est pas nécessaire que la transaction soit effectuée, il 
suffit qu'elle soit possible pour que le traçai/ soit de nature 
économique. Le laboureur qui cultive du blé pour son usage 
accomplit un fait économique par cela seul que le blé est 
susceptible d'être échangé. 

Accomplir un effort pour satisfaire le besoin d'autrui, 
c'est lui rendre un service. Si unscrvicecstslipuléenrelour, 
il y a échange de services, et comme c'est le cas le plus or- 
dinaire, l'économie politique peut être délinïc; la théorie de 
l'échange. 

Quelle que soit pour l'une des parties contractantes la 
vivacité du besoin, pour l'autre l'intensité de l'effort, si 
l'écliangc est libre, les deux services échangés se valent. La 
valeur consiste donc dans l'appréciation comparative des 
services réciproques, et Ton peut dire encore que l'écono- 
mie politique est la théorie de la valeur. 

Je viens de délinir l'économie politique et de circon- 
scrire son domaine, sans parler d'un élément essentiel: 
l 'ulifid 1 gratuite. 

Tous les auteurs ont fait remarquer que nous puisons 
une foule de satisfactions à cette source. Ils ont appelé ces 
utilités, telles que l'air, l'eau, la lumière du soleil, etc., 
richesses naturelles, par opposition aux richesses sociales, 
après quoi ils ne s'en sont plus occupés, et, en effet, il sem- 
ble que ne donnant lieu à aucun effort, à aucun éebange, 



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RESOINS, EFFORTS, SATISFACTIONS. 59 

à aucun service, n'entrant dans aucun inventaire comme 
dépourvues de valeur, elles ne doivent pas entrer dans le 
cercle d'étude de l'économie politique. 

Cette exclusion serait rationnelle si l'utilité gratuite était 
une quantité fixe, invariable, toujours séparée de l'utilité 
onéreuse, mais elles se mêlent constamment et en propor- 
tions inverses. L'application soutenue do l'homme est de 
substituer l'une à l'autre, c'est-à-dire d'arriver, à l'aide des 
agents naturels <■! gratuits, aux mêmes résultats avec moins 
d'efforts. 11 fait faire par !c vent, par la gravitation, par le 
calorique, par l'élasticité du gaz ce qu'il n'accomplissait a 
l'origine que par sa force musculaire. 

Or, qu'arrivc-t-il? Quoique l'effet utile soit égal, l'effort 
est moindre. Moindre effort implique moindre service, et 
moindre service implique moindre valeur. Chaque progrès 
anéantit donc de la valeur, mais comment? Non point en sup- 
primant l'effet utile, mats en substituant de l'utilité gratuite 
àde l'utilité onéreuse, de la richesse nalurellea delà richesse 
sociale. A un point de vue , cette portion de valeur ainsi 
ancanliesort du domaine de l'économie politique, comme elle 
est exclue de nos inventaires; car elle ne s'échange plus, elle 
ne se vend ni ne s'achète, cl l'humanité en jouit sans efforts, 
presque sans en avoir la conscience; elle ne compte plus 
dans la richesse relative, elle prend rang parmi les dons de 
Dieu. Mais, d'un autre côté, si la science n'en tenait plus 
aucun compte, elle se fourvoierait assurément, car elle per- 
drait de vue justement ce qui est l'essentiel, le principal en 
toutes choses: le résultat, V effet ulile; elle méconnaîtrait 
les plus fortes tendances communautaires et cgalitaircs; elle 
verrait tout dans l'ordre social , moins l'harmonie. Et si ce 
livre est destiné à faire faire un pas à l'économie politique, 
c'est surtout en ce qu'il tiendra les yeux du lecteur con- 
stamment attachés sur cette portion de valeur successive- 



(10 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

ment anéantie cl recueillit; sous forme d'utilité gratuite par 
l'humanité tout entière. 

Je ferai ici une remarque qui prouvera combien les 
sciences se touchent et sont près île se confondre. 

Je viens de définir le service. C'est l'effort dans un homme, 
tandis que le besoin et la satisfaction sont dans un autre. 
Quelquefois le service est rendu gratuitement, sans rému- 
nération, sans qu'aucun service soit exigé en retour. 11 part 
alors du principe sympathique plutôt que du principe de 
l'intérêt personnel. 11 constitue le don et non l'échange, l'ar 
suite, il semble qu'il n'appartienne pus à l'économie poli- 
tique (qui est la théorie de l'échange), mais à la morale. En 
effet, les actes de cette nature sont, à cause de leur mobile, 
plutôt moraux qu'économiques. Nous verrons cependant 
que, par leurs effets, ils intéressent la science qui nous 
occupe. D'un autre côté, les services rendus à litre onéreux, 
sous condition de retour cl, par ce motif, essentiellement 
économiques, ne restent pas pour cela, quant ù leurs effets, 
étrangers à la morale. 

Ainsi ces deux branches de connaissances ont des points 
de contact infinis, et comme deux vérités ne sauraient être 
antagoniques, quand l'économiste assigne à un phénomène 
des conséquences funestes en même temps que le moraliste 
lui attribue des effets heureux, on peut affirmer que l'un 
ou l'outre s'égare. C'est ainsi que les sciences se vérifient 
l'une par l'autre. 



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III 

DES BEBOISS DE L'HOMME, 



Il est peut-être impossible, et, en tous cas, il ne serait 
pas fort utile de présenter une nomenclature complète et 
méthodique des besoins de l'homme. Presque Ujus ceux qui 
ont une importance réelle sont compris dans l'en umerat ion 
suivante : 

Respiration (je maintiens ici ce besoin comme marquant 
la limite où commence la transmission du travail ou l'é- 
change des services). — Alimentation. — Vêtement. — 
Logement. — Conservation et rétablissement de la santé. 
— Locomotion. — Sécurité. — Instruction. — Diversion. 
Sensation du beau. 

Les besoins existent. C'est un fait. 11 serait puéril de re- 
chercher s'il vaudrait mieux qu'ils n'existassent pas et pour- 
quoi Dieu nous y a assujettis. 

II est certain que l'homme souffre et même qu'il meurt 
lorsqu'il ne peut satisfaire aux besoins qu'il tient de son or- 
ganisation. Il est certain qu'il souffre et même qu'il peut 
mourir lorsqu'il satisfait avec excès à certains d'entre eux. 

Nous ne pouvons satisfaire la plupart de nos besoins qu'à 
la condition de nous donner une peine, laquelle peut être 



62 HARMONIES ÉCONOMIQUES, 

considérée comme une souffrance. Il en est de même de 
l'acte par lequel, exerçant un noble empire sur nos appé- 
tits, nous nous imposons une privation. 

Ainsi lii souffrance est pour nous inévitable, et il ne nous 
reste guère que le choix des maux. En outre, elle est tout 
ce qu'il y a au monde de plus intime, de plus personnel; 
d'où il suit que Y intérêt personnel, ce sentiment qu'on fié- 
trit de nos jours sous les noms d'cgoïsrne, d'individualisme, 
est indestructible. La nature a placé la sensibilité à l'extré- 
mité de nos nerfs, à toutes les avenues du cœur et de l'in- 
telligence, comme une sentinelle avancée, pour nous aver- 
tir quand il y a défaut, quand il y a excès de satisfaction. 
La douleur a donc une destination, une mission. On a de- 
mandé souvent si l'existence du mal pouvait se concilier 
avec la bonté infinie du Créateur, redoutable problème 
que la philosophie agitera toujours et ne parviendra proba- 
blement jamais a résoudre. Quant il l'économie politique, 
elle doit prendre l'homme tel qu'il est, d'autant qu'il n'est 
pas donné à l'imagination elle-même de se figurer, en- 
core moins ù la raison de concevoir, un être anime et 
mortel exempt de douleur. Tous nos elforts seraient vains 
pour comprendre la sensibilité sans douleur ou l'homme 
sans sensibilité. 

De nos jours, quelques écoles sentiment alisles rejettent 
comme fausse toute science sociale qui n'est pas arrivée à 
une combinaison au moyen de laquelle la douleur dispa- 
raisse de ce monde. Elles jugent sévèrement l'économie 
politique, parce qu'elle admet ce qu'il est impossible de 
nier : In souffrance. Elles vont plus loin, elles l'en rendent 
responsable. C'est comme si l'on attribuait la fragilité de 
nos organes au physiologiste qui les étudie. 

Sans doute, on peut se rendre pour quelque temps po- 
puluirc, on peut attirer a soi les hommes qui souffrent et 



DES BESOINS DE L'HOMME. 63 

les irriter contre l'ordre naturel des sociétés, en annonçant 
qu'on a dans la tète un plan d'arrangement social artificiel 
où la douleur, sous aucune forme, ne peut pénétrer. On 
peut même prétendre avoir dérobé le secret de Dieu et in- 
terprété sa volonté présumée en bannissant le mal de des- 
sus la terre. Et l'on ne manque pas de traiter d'impie la 
si'ienn; qui n'affiche pas une telle prétention, l'accusant de 
méconnaître ou de nier la prévoyance ou la puissance de 
l'auteur des choses. 

En même temps, ces écoles font une peinture effroyable 
des sociétés actuelles, et elles ne s'aperçoivent pas que, s'il 
y a impiété à prévoir la souffrance dans l'avenir, il n'y en 
a pas moins h la constater dans le passé ou dans le présent. 
Car l'infini n'admet pas de limites, et si, depuis la création, 
un seul homme a souffert dans le monde, cela suffit pour 
qu'on puisse admettre, sans impiété, que la douleur est en- 
trée dans le plan providentiel. 

Il est certainement plus scientifique et plus viril de re- 
connaître l'existence des grands faits naturels, qui non-seu- 
lement existent, mais sans lesquels l'humanité ne se peut 
concevoir. 

Ainsi l'homme est sujet à la souffrance, et, par consé- 
quent, la société aussi. 

Lo souffrance a une fonction dans l'individu, et par con- 
séquent dans la société aussi. 

L'étude des lois sociales nous révélera que la mission de 
la souffrance est de détruire progressivement ses propres 
causes, de se circonscrire elle-même dans des limites île 
plus en plus étroites, et, finalement, d'assurer, en nous la 
faisant acheter et mériter, la prépondérance du bien et du 
beau. 

La nomenclature qui précède met en première ligne les 
besoins matériels. 



Gt HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

Nous vivons dans un temps qui me force de prémunir 
encore ici le lecteur contre une sorte d'afféterie sentimen- 
talistc fort îi la mode. 

Il y a des gens qui font très-bon marché de ce qu'ils ap- 
pellent dédaigneusement besoin» matériels, satisfactions 
matérielles. Ils me diront, sans doute, comme Bélise à 
Chrysalc ; 

Le corps, celte guenille, est-il d'une importance, 
D'un prix ù mériter seulement qu'on y pense? 

Et, quoiqu'en général bien pourvus de tout, ce dont je les 
félicite sincèrement , ils me blâmeront d'avoir indiqué 
comme un de nos premiers besoins, celui de Yalimenta- 
tion, par exemple. 

Certes, je reconnais que le perfectionnement moral est 
d'un ordre plus élevé que la conservation physique. Mais, 
enfin, sommes-nous tellement envahis par cette manie d'of- 
fectation déclamatoire, qu'il ne soit plus permis de dire que, 
pour se perfectionner, encore faut-il vivre? Préservons- 
nous de ces puérilités qui font obstacle à la science. A force 
de vouloir passer pour philanthrope, on devient Taux; car 
c'est une chose contraire au raisonnement comme aux faits 
que le développement moral, le soin de la dignité, la cul- 
ture des sentiments délicats, puissent précéder les exi- 
gences de la simple conservation. Celte sorte de pruderie 
est toute moderne. Rousseau, ce panégyriste enthousiaste 
de l'état tie nature, s'en était préservé, et un homme doué 
d'une délicatesse exquise, d'une tendresse de cœur pleine 
d'onction, spiritualiste jusqu'au quiélisme, et stoïcien pour 
lui-même, Fcnélon, disait : « Après tout, la solidité de l'es- 
prit consiste à vouloir s'instruire exactement de la manière 
dont se font les choses qui sont le fondement de la vie hu- 
maine. Toutes les grandes affaires roulent là-dessus. » 



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DES BESOINS 1>E L'HOMME. 



Sans prétendre donc classer les besoins dans un ordre 
rigoureusement méthodique , nous pouvons dire que 
l'homme ne saurait diriger ses efforts vers la satisfaction 
des besoins moraux de l'ordre îc plus noble et le plus élevé, 
qu'après avoir pourvu à ceux qui concernent la conserva- 
tion et l'entretien de la vie. D'où nous pouvons déjà con- 
clure que toute mesure législative qui rend la vie matérielle 
difficile nuit ù la vie morale des nations, harmonie que je 
signale en passant a l'attention du lecteur. 

Et puisque l'occasion s'en présente, j'en signalerai une 
autre. 

Puisque les nécessités irrémissibles de la vie matérielle 
sont un obstacle à la culture intellectuelle et morale, il 
s'ensuit que l'on doit trouver plus de vertus chez les nations 
et parmi les classes aisées que parmi les nations et les 
classes pauvres. Bon Dieu ! que viens-jc de dire et de quelles 
clameurs ne suis-je pas assourdi ! C'est une véritable manie 
de nos jours, d'attribuer aux classes pauvres le monopole 
de tous les dévouements, de toutes les abnégations, de tout 
ce qui constitue dans l'homme la grandeur et la beauté mo- 
rale, et cette manie s'est récemment développée encore 
sous l'influence d'une révolution qui, faisant arriver ces 
classes à la surface de la société, ne pouvait manquer de 
susciter autour d'elles la tourbe des flatleurs. 

Je ne nie pas que la richesse et surtout l'opulence, prin- 
cipalement quand elle est très-inégalement répartie, ne 
tende à développer certains vices spéciaux. 

Mais est-il possible d'admettre d'une manière générale 
que la vertu soit le privilège de la misère, et le vice le triste 
et fidèle compagnon de l'aisance? Ce serait affirmer que la 
culture intellectuelle et morale, qui n'est compatible qu'avec 
un cerlain degré de loisir et de bien-être, tourne au détri- 
ment de l'intelligence et de la moralité. 



66 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

TA ici, j'en appelle à la sincérité des classes souffrantes 
elles-mêmes. A quelles horribles dissonances ne conduirait 
pas un tel paradoxe ! 

Il faudrait donc dire que l'humanité est placée dans cette 
affreuse alternative, ou de rester éternellement misérable, 
ou de s'avancer vers l'immoralité progressive. Dès lors 
toutes les forces qui conduisent à la richesse, telles que 
l'activité, l'économie, l'ordre, l'habileté, la bonne foi, sont 
les semences du vice, tandis que celles qui nous retiennent 
dans la pauvreté, comme l'imprévoyance, la paresse, la dé- 
bauche, l'incurie, sont 1rs précieux germes de la vertu. Se 
pourrait-il concevoir, dans le monde moral, une dissonance 
plus décourageante? et, s'il en était ainsi, qui donc oserait 
parler au peuple et formuler devant lui un conseil? Tu te 
plains de tes souffrances, faudrait-il dire, et tu as hàtc de 
les voir cesser. Tu gémis d'être sous le joug des besoins 
matériels les plus impérieux, et tu soupires après l'heure 
de l'affranchissement, car tu voudrais aussi quelques loi- 
sirs pour développer tes facultés intellectuelles et affectives. 
C'cstpour cela que tu cherches à faire entendre ta voix dans 
la région politique et y stipuler pour tes intérêts. Mais sache 
bien ce que tu désires et combien le succès de tes vœux te 
serait fatal. Le bicn-ctrc, l'aisance, la richesse développent 
le vice. Garde donc précieusement tu misère et ta vertu. 

les flatteurs du peuple tombent donc dans une contra- 
diction manifeste, quand ils signalent la région de la ri- 
chesse comme un impur cloaque d'égoïsme cl de vice, et 
qu'en même temps ils le poussent, et souvent, dons leur 
empressement, par les moyens les plus illégitimes, vers 
cette néfaste région. 

Non, un tel désaccord ne se peut rencontrer dans l'ordre 
naturel des sociétés. Il n'est pas possible que tous les 
hommes aspirent au bien-être, que la voie naturelle pour 



DES BESOINS DE L'HOMME. 67 
y arriver soit l'exercice des plus rudes vertus, et qu'ils n'y 
arrivent néanmoins que pour tomber sous le joug du vice. 
De telles déclamations ne sont propres qu'à allumer et en- 
tretenir les haines de classes. Vraies, elles placeraient l'hu- 
manité entre la misère ou l'immoralité. Fausses, elles font 
servir le mensonge au désordre et, en les trompant, elles 
mettent aux prises les classes qui se devraient aimer et en- 
tr'aider. 

Oui, l'inégalité factice, l'inégalité que la loi réalise en 
troublant l'ordre naturel du développement des diverses 
classes de la société, cette inégalité est pour toutes une 
source féconde d'irritations, de jalousie et de vices. C'est 
pourquoi il faut s'assurer enfin si cet ordre naturel ne con- 
duit pas vers l'égalisation cl l'amélioration progressive de 
toutes les classes, et nous serions arrêtés dans cette re- 
cherche par une fin de non-recevoir insurmontable si ce 
double progrès matériel impliquait fatalement une double 
dégradation morale. 

J'ai ù faire sur les besoins humains une remarque impor- 
tante, fondamentale même, en économie politique : c'est 
que les besoins ne sont pas une quantité fixe, immuable. 
Ils ne sont pas stationnaircs, mais progressifs par nature. 

Ce caractère se remarque même dans nos besoins les 
plus matériels ; il devient plus sensible à mesure qu'on s'é- 
lève à ces désirs et h ces goûts intellectuels qui distinguent 
l'homme de la brute. 

Il semble que s'il est quelque chose en quoi les hommes 
doivent se ressembler, c'est le besoin d'alimentation, car, 
sauf les cas anormaux, les estomacs sonlàpeu près les mêmes. 

Cependant les aliments qui auraient été recherchés à une 
époque sont devenus vulgaires à une autre époque, et le 
régime qui suffit à un lazarone soumettrait un Hollandais 
à la torture. Aiusi ce besoin, le plus immédiat, le plus gros- 



tiS HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

sicr, et, par conséquent, le plus uniforme de tous, varie 

encore suivant l'âge, le sesc, le tempérament, le climat et 

l'habitude. 

Il en est ainsi de toutes les autres. A peine l'homme est 
abrite qu'il veut se loger; à peine il est vêtu, qu'il veut se 
décorer; à peine il a satisfait les exigences de son corps, 
que l'étude, la science, l'art, ouvrent devant ses désirs un 
champ sans limites. 

C'est un phénomène bien digne de remarque, que la 
promptitude avec laquelle, par la continuité de la satisfac- 
tion, ce qui n'était d'abord qu'un vague désir devient un 
goût, et ce qui n'était qu'un goût se transforme en besoin 
et même en besoin impérieux. 

Voyez ce rude et laborieux artisan. Habitue à une ali- 
mentation grossière, à d'humbles vêlements, à un loge- 
ment médiocre, il lui semble qu'il serait le plus heureux 
des hommes, qu'il ne formerait plus de désirs, s'il pouvait 
arriver à ce degré de lëcbellc qu'il aperçoit immédiatement 
au-dessus de lui. II s'étonne que ceux qui y sont parvenus 
se tourmentent encore. En effet, vienne la modeste fortune 
qu'il o rêvée, et le voilà heureux, heureux, hélas! pour 
quelques jours. 

Car bientôt il se familiarise avec sa nouvelle position, et, 
peu il peu, il cesse même de sentir son prétendu bonheur. 
Il revêt a vee indifférence ce vêtement après lequel il u sou- 
piré. II s'est fait un autre milieu, il fréquente d'autres per- 
sonnes, il porte de temps en temps ses lèvres à une autre 
coupe, il aspire à monter un autre degré, et, pour peu 
qu'il fasse un retour sur lui-même, il sent bien que si sa 
fortune a changé, son ûme est restée ce qu'elle était, une 
source intarissable de désirs. 

II semble que la nature a attaché celle singulière puis- 
sance à l'habitude, afin qu'elle fût en nous ce qu'est la roue 



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DES BESOINS DE L'ItOUNE. «9 
à rochet en mécanique, et que l'humanité, toujours poussée 
vers des régions de plus en plus élevées, ne put s'arrêter à 
aucun degré de civilisation. 

Le sentiment de la dignité ngit peut-être avec plus de 
force encore dans le même sens. La philosophie stoïcienne 
a souvent blàmc l'homme de vouloir plu tôt paraître qu'être. 
Mais, en considérant les choses d'une manière générale, 
est-il bien sûr que le paraître ne soït pas pour l'homme un 
des modes de l'Are? 

Quand, par le travail, l'ordre, l'économie, une famille 
s'élève de degré en degré vers ces régions sociales où les 
goûts deviennent de plus en plus délicats, les relations plus 
polies, les sentiments plus épurés, l'intelligence plus cul- 
tivée, qui ne sait de quelles douleurs poignantes est accom- 
pagné un retour de fortune qui la force à descendre? C'est 
qu'alors le corps ne souffre pas seul. L'abaissement rompt 
des habitudes qui sont devenues, comme on dit, une seconde 
nalure; il froisse le sentiment de la dignité et avec lui 
toutes les puissances de l'âme. Aussi il n'est pas rare, dans 
ce cas, de voir la victime, succombant au désespoir, tom- 
ber sans transition dans un dégradant abrutissement. Il en 
est du milieu social comme de l'atmosphère. Le montagnard 
habitué à un air pur dépérit bientôt dans les rues étroites 
de nos cités. 

J'entends qu'on me cric : Économiste, tu bronches déjà. 
Tu avais annoncé que la science s'accordait avec la morale, 
et te voilà justifiant le sybaritisme, — Philosophe, dirai-jc 
à mon tour, dépouille ces vêtements qui ne furent jamais 
ceux de l'homme primitif, brise les meubles, brûle tes livres, 
nourris-toi de la chair crue des animaux, et je répondrai 
alors à ton objection. 11 est trop commode de contester 
cette puissance de l'habitude dont on consent bien à être 
soi-même la preuve vivante. 



70 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

On peut critiquer celte disposition que la nature adonnée 
Il nos organes; mais In critique ne fera pas qu'elle ne soît 
universelle. On la constate chez tous les peuples, anciens cl 
modernes, sauvages et civilisés, ans. antipodes comme en 
France. Sans elle, il est impossible d'expliquer la civilisa- 
lion. Or, quand une disposition du cœur humain est uni- 
verselle et indestructible, est-il permis à la science sociale 
de n'en pas tenir compte? 

L'objection sera faile par des pubîicislcs qui s'honorent 
d'être les disciples de Rousseau. Mais Rousseau n'a jamais 
nié le phénomène dont je parle. Il constate positivement et 
l'élasticité indéfinie des besoins, et la puissance de l'habi- 
tude, et le rôle même que je lui assigne, qui consiste a pré- 
venir dans l'humanité un mouvement rétrograde. Seule- 
ment ce que j'admire il le déplore, et cela devait être. 
Rousseau suppose qu'il a été un temps où les hommes n'a- 
vnicnl ni droits, ni devoirs, ni relations, ni affections, ni 
langage, et e'csl alors, selon lui, qu'ils étaient heureux et 
parfaits. li devait donc abhorrer ce rouage de la mécanique 
sociale qui éloigne sans cesse l'humanité de la perfection 
idéale. Ceux qui pensent, qu'au contraire la perfection n'est 
pas au commencement mais à la fin de l'évolution humaine, 
admirent le ressort qui nous pousse en avant. Mais quant 
à l'existence et au jeu du ressort lui-même, nous sommes 
d'accord. 

« les hommes, dit-il, jouissant d'un fort grand loisir, 
l'employèrent à se procurer plusieurs sortes de commo- 
dités inconnues à leurs pères, et ce fut là le premier joug 
qu'ils s'imposèrent sans y songer, et la première source de 
maux qu'ils préparèrent à leurs descendants; car, outre 
qu'ils continuèrent ainsi à s'amollir le corps et l'esprit, ces 
commodités ayant, pur thabiitnle, perdu presque tout leur 
agrément, et étant en même temps dégénérées eu de trois 



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DES BESOINS DE L'HOMME. 71 
besoins, la privation en devint beaucoup plus cruelle que la 
possession n'en était douce, et l'on était malheureux de les 
perdre sans être heureux de les posséder. » 

Rousseau était convaincu que Dieu, la nature et l'huma- 
nité, avaient lort. Je sais que eette opinion domine encore 
beaucoup d'esprits, mais ce n'est pas la mienne. 

Après tout, à Dieu ne plaise que je veuille m'élever ici 
contre le plus noble apanage, la plus belle vertu de l'homme, 
l'empire sur lui-même, la domination sur ses passions, la 
modération de ses désirs, le mépris des jouissances fas- 
tueuses. Je ne dis pas qu'il doit se rendre esclave de tel ou 
tel besoin factice. Je dis que le besoin, considéré d'une ma- 
nière générale et tel qu'il résulte de la nature à la fois cor- 
porelle et immatérielle de l'homme, combiné avec la puis- 
sance de l'habitude et le sentiment de la dignité, est indé- 
finiment expansible, parce qu'il naît d'une source intaris- 
sable, le désir. Qui blâmera l'homme opulent s'il est sobre, 
peu recherché dans ses vêtements, s'il fuit le faste et la 
mollesse? Mais n'cst-il pas des désirs plus élevés auxquels 
il lui est permis de céder? Le besoin de l'instruction a-t-il 
des limites? Des efforts pour rendre service à son pays, 
pour encourager les arts, pour propager des idées utiles, 
pour secourir des frères malheureux, ont-ils rien d'incom- 
patible avec l'usage bien entendu des richesses? 

Au surplus, que la philosophie le trouve bon ou mau- 
vais, le besoin humain n'est pas une quantité fixe et im- 
muable. C'est là un fait certain, irrécusable, universel. 
Sous aucun rapport, quant à l'alimentation, au logement, 
à la locomotion, à l'instruction, les besoins du quatorzième 
siècle n'étaient ceux du notre, et Ton peut prédire que les 
nôtres n'égalent pas ceux auxquels nos descendants seront 
assujettis. 

C'est, du reste, une observation qui est commune u tous 



72 HARMONIES ÉCO:«0!IIIUl'ES. 

les éléments qui entrent dans l'économie politique, richesses, 
travail, valeurs, services, etc., toutes choses qui participent 
de l'extrême mohilité du sujet principal, l'homme. L'éco- 
nomie politique n'a pas, comme la géométrie ou la physique, 
l'avantage de spéculer sur les objets qui se laissent peser ou 
mesurer, et c'est là une de ses difficultés d'abord, et puis 
une perpétuelle cause d'erreurs, car lorsque l'esprit humain 
s'applique à un ordre de phénomènes, il est naturellement 
enclin à chercher un critérium, une mesure commune ù 
laquelle il puisse tnut rapporter, afin de donnera la branche 
de connaissances dont il s'occupe le caractère d'uue science 
exacte. Aussi nous voyons la plupart des auteurs chercher 
la fixité, les uns dans la valeur, les autres dans la monnaie, 
celui-ci dans le blé, celui-là dans le travail, c'est-à-dire 
dans la mobilité même. 

Beaucoup d'erreurs économiques proviennent de ce que 
l'on considère les besoins humains comme une quantité 
donnée, et c'est pourquoi j'ai cru devoir m'étendre sur ce 
sujet. Je ne crains pus d'anticiper en disant brièvement 
comment un raisonne. On prend toutes les satisferons gé- 
nérales du temps où l'on est, et l'on suppose que l'humanité 
n'en admet pas d'autre. Dès lors, si la libéralité de la na- 
ture, ou la puissance des machines, ou des habitudes de 
tempérance et de modération viennent rendre disponible, 
pour un temps, une portion du travail humain, on s'inquiète 
de ce progrès, on le considère comme un désastre, on se 
retranche derrière des formules absurdes mais spécieuses, 
telles que celles-ci : lu production surabonde, nous péris- 
sons de pléthore, la puissance de produire a dépassé la 
puissance de consommer, etc. 

Il n'est pas possible de trouver une bonne solution à la 
question des machines, à celle de la concurrence extérieure, 
h celle du luxe, quand un considère le besoin tomme une 



TIVS BESOINS DE L'HOMME. 75 
quantité invariable, quand on ne se rend pas compte de son 
expansibilité indéfinie. 

Mais si, dans l'homme, le besoin est indéfini, progressif, 
doué de croissance comme le désir, source intarissable où 
il s'alimente snns cesse, il faut, sous peine de discordance 
et de contradiction dans les lois économiques de la société, 
que la nature ait placé dans l'homme et autour de lui des 
moyens indéfinis et progressifs de satisfaction, l'équilibre 
entre les moyens et la fin étant la première condition de 
toute harmonie. C'est ce que nous allons examiner. 

J'ai dit, en commençant cet écrit, que l'économie poli- 
tique avait pour objet l'homme, considéré au point de vue 
de ses besoins et des moyens par lesquels il lui est donné 
d'y pourvoir. 

11 est donc naturel de commencer par étudier l'homme et 
son organisation. 

Mais nous avons vu aussi qu'il n'est pas un être solitaire; 
si ses besoins et ses satisfactions, en vertu de la nature de 
la sensibilité, sont inséparables de son être, il n'en est pas 
de même de ses efforts, qui naissent du principe actif. Ceux- 
ci sont susceptibles de transmission. En un mot, les hommes 
travaillent les uns pour les outres. 

Or, il arrive une chose fort singulière. 

Quand on considère d'une manière générale et, pour ainsi 
dire, abstraite, l'homme, ses besoins, ses efforts, ses satis- 
factions, sa constitution, ses penchants, ses tendances, on 
aboutit à une série d'observations qui paraissent à l'abri du 
doute et se montrent dans tout l'éclat de l'évidence, chacun 
en trouvant la preuve en lui-même. C'est au point que l'é- 
crivain ne sait trop comment s'y prendre pour soumettre 
au public des vérités si palpables et si vulgaires : il craint de 
provoquer le sourire du dédain. Il lui semble, avec quelque 
raison, que le lecteur courrouce va jeter le livre, en s'é- 



74 HARMONIES ÉCONOMIQCES. 

criant : « Je ne perdrai pas mon temps ù apprendre ces tri- 
vialités. » 

Et cependant ces vérités, tenues pour si incontestables 
tant qu'elles sont présentées d'une manière générale, que 
nous souffrons à peine qu'elles nous soienl rappelées, ne 
pussent plus que pour des erreurs ridicules, des théories 
absurdes sitôt que l'on observe l'homme dans le milieu so- 
cial. Qui jamais, en considérant l'homme isolé, s'aviserait 
de dire ; La production surabonde; la faculté de consommer 
ne peut suivre la faculté de produire; le luxe et les goûts 
factices sont la source de lu richesse; l'invention des ma- 
chines anéantit le travail; etautres apophthegmes de la même 
force qui, appliqués à des agglomérations humaines, passent 
cependant pour des axiomes si bien établis qu'on en fait la 
hase de nos lois industrielles et commerciales? Vêdiutiye 
produits cet égard une illusion dont ne savent pas se pré- 
server les esprits de la meilleure trempe, et j'afhYinc que 
l'économie politique aura atteint son but et rempli sa mis- 
sion quand elle aura définitivement démontré ceci : Ce qui 
est vrai de l'homme est vrai de la société. L'homme isolé 
est à la fois producteur et consommateur, inventeur et en- 
trepreneur, capitaliste et ouvrier; tous les phénomènes 
économiques s'accomplissent en lui, et il est comme un 
résumé de la société. De même l'humanité, vue dans son 
ensemble, est un homme immense, collectif, multiple, au- 
quel s'appliquent exactement les vérités observées sur l'in- 
dividualité même. 

J'avais besoin de faire cette remarque, qui, je l'espère, 
sera mieux justiiiéc par la suite, avant de continuer ces 
études sur l'homme. Sans cela, j'aurais craint que le lecteur 
ne rejetât, comme superflus, les développements, les véri- 
tables truisme» qui vont suivre. 

Je viens de parler des besoins de l'homme, et après en 



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DES BESOINS DE L'HOMME. 7$ 

avoir présente une en u nié ration approximative, j'ai fait ob- 
server qu'ils n'étaient pas d'une nature slationnairc, mais 
progressive; cela est vrai, soit qu'on les considère chacun 
en lui-même, soit surtout qu'on embrasse leur ensemble 
dans l'ordre physique, intellectuel et moral. Comment on 
pourrait-il être autrement? Il est des besoins dont la satis- 
faction est exigée, sous peine de mort, par notre organisa- 
tion, et, jusqu'à un certain point, on pourrait soutenir que 
ceux-là sont des quantités fixes, encore que cela ne soit 
certes pas rigoureusement exact, car, pour peu qu'on veuille 
bien ne pas négliger un élément essentiel, la puissance de 
l'habitude, et pour peu qu'on condescende à s'examiner 
soi-même avec quelque bonne loi, on sera forcé de convenir 
que les besoins mêmes les plus grossiers, comme celui de 
manger, subissent, sous l'influence de l'habitude, d'incon- 
testables transformations, et tel qui déclamera ici contre 
cette remarque, la taxant de matérialisme et d'épicurisme, 
se trouverait bien malheureux si, le prenant au mot, on le 
réduisait au brouet noir des Spartiates on à la pitauce d'un 
anachorète. Mais, en tout cas, quand lesbesoins de cet ordre 
sont satisfaits d'une manière assurée et permanente, il en 
est d'autres qui prennent leur source dans la plus expan- 
sible de nos facultés, le désir. Conçoit-on un moment où 
l'homme ne puisse plus former de désirs, mûmes raison- 
nables? M'oublions pas qu'un désir qui est déraisonnable à 
un certain degré de civilisation, à une époque où toutes les 
puissances humaines sont absorbées pour la satisfaction des 
besoins inférieurs, cesse d'être tel quand le perfectionne- 
ment de ces puissances ouvre devant elles un champ plus 
étendu. C'est ainsi qu'il eût été déraisonnable, il y a deux 
siècles, et qu'il ne l'est pas aujourd'hui, d'aspirer à faire 
dix lieues à l'heure. Prétendre que les besoins et les désirs 
de ["homme sont des quantités fixes et stationnaires, c'est 



78 HARMONIES ECONOUinilES. 

méconnaître la nature de l'âme, c'est nier les faits, c'est 
rendre la civilisation inexplicable. 

Elle serait inexplicable encore si , à coté ilu développe- 
ment indéfini des besoins, ne venait se placer, comme 
possible, le développement indéfini des moyens d'y pour- 
voir. Qu'importerait, pour la réalisation du progrès, la 
nature expansible des besoins, si, à une certaine limite, nos 
facultés ne pouvaient plus avancer, si elles rencontraient 
une borne immuable? 

Ainsi, à moins que la nature, la Providence, quelle que 
soit la puissance qui préside à nos destinées, ne soit tombée 
dans la plus cboquanlc, la plus cruelle contradiction, nos 
désirs étant indéfinis, la présomption est que nos moyens 
d'y pourvoir le sont aussi. 

Je dis indéfinis et non point infinis, car rien de ce qui 
tient à l'homme n'est infini. C'est précisément parce que 
nos désirs et nos facultés se développent dans l'infini, qu'ils 
n'ont pas de limites assignables, quoiqu'ils aient des limites 
absolues. On peut citer une multitude de points, au-dessus 
de l'humanité, auxquels clic ne parviendra jamais, sans 
qu'on puisse dire pour cela qu'il arrivera un instant où elle 
cessera de s'en rapprocher '. 

Je ne voudrais pas dire non plus que le désir et le moyen 
marchent parallèlement et d'un pas égal. le désir court, et 
le moyen suit en boitant. 

Cette nature prompte et aventureuse du désir, comparée 
à la lenteur de nos facultés, nous avertit qu'à tous les 
degrés de la civilisation, à tous les échelons du progrès, la 
souffrance, dans une certaine mesure, est et sera toujours 
le partage de l'homme. Mais clic nous enseigne aussi que 

1 Loi mnlIii'niBliqiie Irês-frc^ucnlc cl Ircs-meconnuc cil économie poli- 
tique. 



DigitizGd t>y Google 



DES BESOINS DK L'HOMME. 77 

celle souffrance n une mission, puisqu'il serait impossible 
de comprendre que Je désir fût l'aiguillon de nos facultés, 
s'il les suivait au lieu de les précéder. Cependant n'accusons 
pas lu nature d'avoir mis de lu cruauté dans ce mécanisme, 
car il faut remarquer que le désir ne se transforme en véri- 
table besoin, c'est-à-dire en désir douloureux, que lorsqu'il 
a été fait tel par l'habitude d'une satisfaction permanente, 
en d'autres termes, quand le moyen a été trouvé et mis 

Nous avons aujourd'hui à examiner celte question : 
Quels sont les moyens que nous avons de pourvoir à nos 
besoins? 

Il me semble évident qu'il y en a deux : la nature et le 
travail, les dons de Dieu et les fruits de nos efforts, ou, si 
Ton veut, l'application de nos facultés aux choses que la 
nature a mises à notre service. 

Aucune école, que je sache, n'a attribué à la nature 
seule la satisfaction de nos besoins. Une telle asserlion est 
trop démentie par l'expérience, et nous n'avons pas à étu- 
dier l'économie politique pour nous apercevoir que l'inter- 
vention de nos facultés est nécessaire. 

Mais il y a des écoles qui ont rapporté au travail seul ce 
privilège. Leur axiome est : Toute richesse vient du travail; 
le travail, c'est la richesse. 

Se ne puis m'empècher de prévenir ici que ces formules, 
prises au pied de la lettre, ont conduit à des erreurs de 
doctrine énormes et, par suite, à des mesures législatives 
déplorables, j'en parlerai ailleurs. 

lalislcs modernes qni,mulgi-4 les foi Is, n'udmc lien ( pus que la souffrance ii un 
ît contoui'l avec lui ;i riiarinouie miivei-selk'. » 



78 HARMONIES ÉCOCiOMIQUES. 

Ici, je me borne à établir, en fait, que la nature et le 
travuil coopèrent à lu satisfaction de uos besoins et de nos 
désirs. 

Examinons les faits. 

Le premier besoin que nous avons placé en tète de notre 
nomenclature, c'est celui de respirer. Acel égard, nous avons 
déjà constaté que la nature fait, en général, tous les frais, 
et (jue le travail bumaiu n'a à intervenir que dans certains 
cas exceptionnels, comme, pur exemple, quand il est 
nécessaire de purifier l'air. 

Le besoin de nous désaltérer est plus ou moins satisfait 
par la nature, selon qu'elle nous fournil une eau plus ou 
moins rapprochée, limpide, abondante, et le travail a à 
concourir d'autant plus, qu'il faut aller chercher l'eau plus 
loin, la clarifier, suppléer à sa rareté par des puits et des 
citernes.. 

La nature n'est pas non plus uniformément libérale en- 
vers nous quant à l'alimentation, car qui dira que le travail 
qui reste ù notre charge soit toujours le même si le terrain 
est fertile ou s'il est ingrat, si la forêt est giboyeuse, si la 
rivière est poissonneuse, ou dans les hypothèses contraires? 

Pour l'éclairage, le travail humain a certainement moins 
à faire là où lu nuit est courte que là où il a plu au soleil 
qu'elle fût longue. 

Jo n'oserais pas poser ceci comme une règle absolue, 
mais il me semble qu'à mesure qu'on s'élève dans 1 échelle 
des besoins, la coopération de la nature s'amoindrit et 
laisse plus de place à nos facultés. Le peintre, le statuaire, 
l 'écrivain même sont réduits à s'aider de matériaux et d'in- 
struments que la nature seule fournit; mais il faut avouer 
qu'ils puisent dans leur propre génie ee qui fait le charme, 
le mérite, l'utilité et la valeur de leurs œuvres. Apprendre 
est un besoin que satisfait presque exclu ai veinent l'exercice 



DES BESOINS DE L'HOMME. 79 

Ijicn dirige de nos facultés intellectuelles. Cependant ne 
pourrait-on pas dire qu : ici encore la nature nous aide en 
nous offrant, à des degrés divers, des objets d'observation 
et de comparaison? A travail égal, la botanique, la géologie, 
l'histoire naturelle peuvent-elles faire partout des progrès 



II serait superflu de citer d'autres exemples. Nous pou- 
vons déjà constater que la nature nous donne des moyens 
de satisfaction à des degrés plus ou moins avancés d'utiÛW 
(ce mot est pris dans le sens étymologique, propriété de 
servir). Dans beaucoup de cas, dans presque tous les cas, 
il reste quelque chose à faire au travail pour rendre cette 



mplèt 



plus ou de moins, dans chaque 
Ion que la nature a elle-même plus 



On peut donc poser ces deux formules : 

1° L'utilité est communiquée, quelquefois par la nature 
seule, quelquefois par le travail seul, presque toujours par 
la coopération de ta nature et du travail; 

2" Pour amener une chose d son état complet <f utilité, 
l'action du travail est en raison inverse de l'action de la 
nature. 

De ces deux propositions combinées avec ce que nous 
avons dit de l'cxpansibilité indéfinie des besoins, quïl me 
soit permis de tirer une déduction dont la suite démontrera 
l'importance. Si deux hommes, supposés être sans relations 
entre eux, se trouvent placés dans des situations inégales, 
de telle sorte que la nature, libérale pour l'un, ait été avare 
pour l'autre, le premier aura évidemment moins de travail 
à faire pour chaque satisfaction donnée; s'ensuit-il que celte 
partie de ses forces, pour ainsi dire laissée ainsi en dispo- 
nibilité, sera nécessairement frappée d'inertie, et que cet 



80 lUIlltONIKS tiCONOSIlQUES. 

homme, il musc de In libéralité do la nature, sera réduit « 
une oisiveté forcée? Non, ce qu'il s'ensuit, c'est qu'il pourra, 
s'il le veut, disposer de ces forces pour agrandir le cercle de 
ses jouissances; qu'à travail égal, il se procurera deux sa- 
tisfactions au lieu d'une; en un mot, que le progrès lui sera 
plus facile. 

Je ne sais si je me fais illusion, mais il me semble qu'au- 
cune science, pas même la géométrie, ne présente, à son 
point de départ, des vérités plus inattaquables. Que si l'on 
venait à me prouver cependant que toutes ces vérités sont 
autant d'erreurs, on aurait détruit en moi non-seulement 
la confiance qu'elles m'inspirent, mais la base de toute cer- 
titude et la foi en l'évidence même ; car de quel raisonne- 
ment se pourrait-on servir qui méritât mieux l'acquiesce- 
ment de la raison que celui qu'on aurait renversé? Le jour 
où on aura trouvé un axiome qui contredise cet autre 
axiome : la ligne droite est le plus court chemin d'un point 
ii un autre, ce jour-là l'esprit humain n'aura plus d'autre 
refuge, si c'en estun, que le scepticisme absolu. 

Aussi, j'éprouve une véritable confusion il insister sur 
des vérités primordiales si claires, qu'elles en semblent 
puériles. Cependant, il faut bien le dire, à travers les com- 
plications des transactions humaines, ces simples vérités 
ont été méconnués, et pour me justifier auprès du lecteur 
de le retenir si longtemps sur ce que les Anglais appellent 
des truitmes, je lui signalerai ici le singulier égarement au- 
quel d'excellents esprits se sont laissé entraîner. Mettant 
de côté, négligeant entièrement la coopération de ta nature, 
relativement à la satisfaction de nos besoins, ils ont posé 
ce principe absolu ; Toute richesse vient du travail. Sur 
cette prémisse ils ont bati le syllogisme suivant : 

« Toute richesse vient du travail : 

» Donc lu richesse est proportionnelle au travail. 



DES BESOINS DE L'HOMME. 81 
« Or le travail est en raison inverse de la libéralité do la 
nature. 

« Donc la richesse est en raison inverse de la libéralité 
de la nature ! » 

Et, qu'on le veuille ou non, beaucoup de nos lois écono- 
miques ont été inspirées par ec singulier raisonnement. 
Ces lois no peuvent qu'être funestes au développement et à 
la distribution des richesses. C'est là ce qui me justifie de 
préparer d'avance, par l'exposition de vérités fort triviales 
en apparence, la réfutation d'erreurs et de préjugés déplo- 
rables sous lesquels se débat In société actuelle. 

Décomposons maintenant ce concours de la nature. 

Elle met deux choses à noire disposition : des matériaux 
et des forces. 

La plupart des objets matériels qui servent à la satisfac- 
tion de nos besoins et de nos désirs ne sont amenés à l'état 
d'utilité qui les rend propres à notre usage que par l'inter- 
vention du travail, par l'application des facultés humaines. 
Maïs en tout cas, les cléments, les atomes, si l'on veut, dont 
ces objets sont composés sont des dons, et j'ajoute des dons 
gratuits de la nature. Cette observation est de la plus haute 
importance, et jettera, je crois, un jour nouveau sur In 
théorie de la richesse. 

Je désire que le lecteur veuille bien se rappeler que j'é- 
ludie ici d'une manière générale la constitution physique et 
morale de l'homme, ses besoins, ses facultés et ses relations 
avec la nature, abstraction faite de l'échange, que je n'a- 
borderai que dans le chapitre suivant; nous verrons alors 
en quoi et comment les transactions sociales modifient les 
phénomènes. 

Il est bien évident que si l'homme isolé doit, pour parler 
ainsi, acheter la plupart de ses satisfactions par un travail, 
par un effort, il est rigoureusement exact de dire, qu'avant 

UiMOSIBS ÉHOSOJimUEB. 8 



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Bî HARMONIES ECONOMIQUES. 

qu'aucun travail, aucun effort de sa part ne soit intervenu, 
les matériaux qu'il trouve à sa portée sont des dons gratuits 
de la nature. Après le premier effort, quelque léger qu'il 
soit, ils cessent d'être gratuits, et si le langage de l'éco- 
nomie politique eut toujours été exact, c'est à cet état des 
objets matériels, antérieurement à toute action humaine, 
qu'eût été réservé le nom de matières premières. 

Je répète ici que celte gratuité des dons de la nature, 
avant l'intervention du travail, est de la plus haute impor- 
tance. En effet, j'ai dit, dans le premier article, que l'éco- 
nomie politique était la théorie de la vukur. J'ajoute main- 
tenant, et par anticipation, que les choses ne commencent 
à avoir de la valeur que lorsque le travail la leur donne. Je 
prétends démontrer, plus tard, que tout ce qui est gratuit 
pour l'homme isolé reste gratuit pour l'homme social, et 
que les dons gratuits de la nature, quelle que suit leur uti- 
i.nÉ, n'ont pas de valeur. Je dis qu'un homme, qui recueille 
directement et sans aucun effort un bienfait de la nature, 
ne peut être considéré comme se rendant à lui-même un 
service onéreux, et que, par conséquent, il ne peut rendre 
aucun service à autrui a l'occasion* de choses communes à 
tous. Or, là où il n'y a pas de services rendus et reçus, il 
n'y a pas de valeur. 

Tout ce que je dis ici des matériaux s'applique aussi aux 
forées que nous fournit la nature. La gravitation, l'élasti- 
cité des gaz, la puissance des vents, les lois de l'équilibre, 
la vie végétale, la vie animale, ce sont autant de forées que 
nous apprenons à faire tourner à notre avantage. La peine, 
l'intelligence que nous dépensons pour cela sont toujours 
susceptibles de rémunération, car nous ne pouvons être 
tenus de consacrer gratuitement nos efforts à l'avantage 
d'autrui. Mais ces forces naturelles, considérées en elles- 
mêmes, et abstraction faite de tout travail intellectuel ou 



OES BESOINS DE L'HOMME, 83 
musculaire, sont des dons gratuits de la Providence, et, à 
ce titre, elles restent sans valeur a travers toutes les com- 
plications des transactions humaines. C'est la pensée domi- 
nante de cet écrit. 

Celte observation aurait peu d'importance, je l'avoue, si 
la coopération naturelle était constamment uniforme, si 
chaque homme, en tous temps, en tous lieux, en toutes 
circonstances, recevait de la nature un concours toujours 
égal, invariable. En ce cas, la science serait excusable de 
ne pas tenir compte d'un élément qui, restant toujours et 
partout le même, affecterait les services échangés dans des 
proportions exactes de toutes parts. Comme on élimine, en 
géométrie, les portions de lignes communes aux deux fi- 
gures comparées, elle pourrait négliger cette coopération 
immuablement présente, et se contenter de dire, ainsi 
qu'elle fa fait jusqu'ici : k 11 y a des richesses naturelles, 
l'économie politique le constate une fois pour toutes et ne 
s'en occupe plus. )■ 

Mais les choses ne se passent pas ainsi. La tendance in- 
vincihle de l'intelligence humaine, en cela stimulée par 
l'intérêt et secondée par la série des découvertes, est de 
substituer le concours naturel et gratuit an concours hu- 
main et onéreux, de telle sorte qu'une utilité donnée, quoi- 
que restant la môme quant à son résultat, quant à la satis- 
faction qu'elle procure, répond cependant à un travail de 
plus en plus réduit. Certes, il est impossible de ne pas 
apercevoir l'immense influence de ce merveilleux phéno- 
mène sur la notion de la valeur, Car qu'en résulte-t-il? C'est 
qu'en tout produit la partie gratuite tend Ji remplacer la 
partie onéreuse. C'est que Vtitililé étant une résultante de 
deux collaborations dont l'une se rémunère et l'autre ne se 
rémunère pas, la valeur qui n'a de rapport qu'avec la pre- 
mière de ces collahorations diminue pour une utilité iden- 



Ht HARMONIES KCOSOMIQI'EP. 

tiqua, il mesure que In nature est contrainte fi un concours 
plus efficace, lin sorte qu'on peut dire que l'humanité a 
d mitant plus tic satisfactions on de richesses qu'elle a moins 
de valeurs. Or, ln plupart des auteurs ayant établi une 
sorte de synonymie cnlre ces (rois expressions : utilités, 
richesses, valeurs, il en est résulté une théorie non-seule- 
ment fausse, mais en sens inverse de In vérité. Je crois 
sincèrement qu'une description plus exacte de cette com- 
liinnison des forces naturelles et des forces humaines dans 
l'œuvre de la production, autrement dit une définition plus 
juslo de la valeur, fera cesser des confusions théoriques 
inextricables cl conciliera des écoles aujourd'hui diver- 
gentes; et si j'anlïcipe aujourd'hui sur In suite de celte ex- 
position, c'est pour me justifier auprès du lecteur de in 'ar- 
rêter sur des notions dont il lui serait difficile sans cela tic 
s'expliquer l'importance. 

Après celle digression, je reprends mon élude sur 
l'homme considéré uniquement au point de vue écono- 
mique. 

Une autre observation due h J.-B. Say, et qui snutc aux 
yeux par son évidence, quoique trop souvent négligée par 
beaucoup d'auteurs, c'est que l'homme ne crée ni les maté- 
riaux ni les forces de la nature, si l'on prend le mot créer 
dans son acception rigoureuse. Ces matériaux , ces forces 
existent par eux-mêmes. L'homme se borne à les combiner, 
n les déplacer pour son avantage ou pour l'avantage d'au trui. 
Si c'est pour son avantage, iï se rend service à lui-même. 
Si c'est pour l'avantage d'autrni, fi rend tervice à son xetn- 
bluhle, et est en droit d'en exiger un service équivalent; 
d'où il suit encore que la valeur est proportionnelle ou 
service rendu, et non point du tout à Vutilité absolue de la 
chose. Car cette utilité peut élrc, en très-grande partie, le 
résultat de l'action gratuite de In nature, auquel cas le fit- 



des nr.sniss de l hohie. bs 
vice humain, le service onéreux et. rémunernble est de peu 
dû valeur. Cela résulte de l'axiome établi ci-dessus : Pour 
amener une chose à l'état complet d'utilité, l'action de 
l'homme est en raison inverse de l'action de la nature. 

Celte observation renverse la doetrine qui place, la valeur 
dans la matérialité des choses. C'est le contraire qui est 
vrai. La matérialité est une qualité donnée par lu nature et 
par conséquent gratuite, dépourvue de valeur, quoique 
d'une utilité incontestable. L'action humaine, laquelle ne 
peut jamais arriver à créer de la matière, constitue seule le 
service que l'homme isolé se rend à lui-même ou que les 
hommes en société se rendent les uns aux autres, et c'est 
la libre appréciation de ces services qui est le fondement de 
la valeur; bien loin donc que, comme le voulait Sinitli, la 
valeur ne se puisse concevoir qu'incorporée dans la ma- 
tière, entre matière et valeur il n'y a pas de rapports pos- 
sibles. 

La doctrine erronée à laquelle je fais allusion avait ri- 
goureusement déduit de son principe que ces classes seules 
sont productives qui opèrent sur la matière. Smith avait 
ainsi préparé Terreur des socialisiez modernes, qui ne ces- 
sent de représenter comme des parasites improductifs ce 
qu'ils appellent les intermédiaires entre le producteur et le 
consommateur, tels que le négociant, le marchand, etc. 
Rendent-ils des services? Nous épargnent-ils une peine en 
se la donnant pour nous? En ce cas, ils créent de la valeur, 
quoiqu'ils ne créent pas de la matière, et même, comme 
nul ne crée de la matière, comme nous nous bornons tous à 
nous rendre des services réciproques, il est très-exact d« 
dire que nous sommes tous, y compris les agriculteurs et 
les fabricants, des intermédiaires à l'égard les uns des 
autres. 

Voilà ce que j'avais à dire, pour le moment, sur le eon- 



SU HAIU10MES ÉCONOMIQUES. 

cours de la nature. Elle met à noire disposition, dans une 
mesure fort diverse, selon les climats, les suisons, et l'a- 
vancement de nos connaissances, niais toujours gratuite- 
ment, des matériaux et des forces. Donc ces matériaux et 
ces forces n'ont pas de valeur; i! serait bien étrange qu'ils 
en eussent. D'après quelle règle l'cslimcrions-nous? Com- 
ment comprendre que la nature se fasse payer, rétribuer, 
rémunérer? Nous verrous plus tard que l'échange est né- 
cessaire pour déterminer la valeur. Nous n'achetons pas les 
biens naturels, nous les recueillons; et si, pour les recueil- 
lir, il faut faire un effort quelconque, c'est dans cet effort, 
non dans le don de la nature, qu'est le principe de la co- 

Passons à l'action de l'homme, désignée d'une manière 
générale sous le nom de travail. 

Le mot travail, comme presque tous ceux qu'emploie J'é- 
conomie politique, est fort vague; chaque auteur lui donne 
un sens plus ou moins étendu. L'économie politique n'a pus 
eu, comme lu plupart des sciences, la chimie, par exemple, 
l'avantage <tc faire son vocabulaire. Traitant de choses qui 
occupent les hommes depuis le commencement du monde 
et font le sujet habituel de leurs conversations, elle a trouvé 
des expressions toutes faites, et est forcée de s'en servir. 

On restreint souvent le sens du mot travail à l'action 
presque exclusivement musculaire rie l'homme sur les 
choses. C'est ainsi qu'on appelle classes travailleuses celles 
qui exécutent la partie mécanique de la production. 

Le lecteur comprendra que je doonc à ce mol un sens 
plus étendu. J'entends par travail l'application de nos 
facultés à la satisfaction de nos besoins. Besoin, effort, sa- 
tisfaction, voilà le cercle de l'économie politique. L'effort 
peut être physique, intellectuel ou même moral, comme 
nous allons le voir. 



DES BESOINS DE L'HOMME. 87 

Il n'est pas nécessaire tic montrer ici que tous nos or- 
ganes, toutes ou presque toutes nos facultés peuvent con- 
courir et concourent en effet à la production. L'attention, 
la sagacité, l'intelligence, l'imagination, y ont certainement 
leur part. 

M. Dunoyer, dans son beau livre sur la Liberté du tra- 
vail, a fait entrer, et cela avec toute la rigueur scientifique, 
nos facultés inorales parmi les éléments auxquels nous de- 
vons nos richesses; c'est une idée neuve et féconde autant 
que juste; elle est destinée à agrandir et à ennoblir le champ 
de l'économie politique. 

Je n'insisterai ici sur celte idée qu'autant qu'elle me 
fournit l'occasion de jeter une première lueur sur l'origine 
d'un puissant agent de production dont je n'ai pas encore 
parlé : le capital. 

Si nousexaminons successivement les objets matériels qui 
servent à la satisfaction de nos besoins, nous reconnaîtrons 
sans peine que tous ou presque tous exigent, pour être con- 
fectionnés, plus de temps, une plus grande portion de notre 
vie que l'homme n'en peut dépenser sans réparer ses forces, 
c'est-à-dire sans satisfaire des besoins. Cela suppose donc 
que ceux qui ont exécuté ces choses avaient préalablement 
réservé, mis de côté, accumulé des provisions pour vivre 
pendant l'opération. 

Il en est de même pour les satisfactions où n'apparaît 
rien de matériel. Un prélrc ne pourrait se consacrer à la 
prédication, un professeur à l'enseignement, un magistrat 
au maintien de l'ordre, si par eux-mêmes ou par d'autres 
ils ne Lrouvaient à leur portée des moyens d'existence tout 
créés. 

Remontons plus haut. Supposons un homme isolé et ré- 
duit a vivre de chasse. Il est aisé de comprendre que si, 
chaque soir, il avait consommé tout le gibier pris dans la 



8!* HARMONIES liCIISOMIQI'RS. 

journée, jamais il ne pourrait entreprendre aucun mitre 
ouvrage, bâtir une butte, réparer ses armes ; tout progrès 
lui serait à jamais interdit. 

Ce n'est pas ici le lieu de définir la nature et les fonctions 



du capital; n 


ion seul Lut est 




que certaines 


vertus moral 


es concourent tri 


:s-directement 


à l'a méli ora- 


tion de notre 


condition, même 


au point de vi 


le exclusif des 


richesses, et, 


cuire autres, l'or 


dre, la prévoyt 


m ce, l'empire 


Prévoir est 


, l'économie, 
.un des beaux pri 


riléges de l'hoi 


unie, et il est 




saire de dire que, 


dans presque 


toutes les cir- 



constances de la vie, celui-là a des chances plus favorables 
qui sait le mieux quelles seront les conséquences de ses dé- 
terminations et de ses actes. 

Réprimer ses appétits, gouverner ses passions, sacrifier 
le présent à l'avenir, se soumettre à une privation actuelle 
en vue d'un avantage supérieur mais éloigné, ce sont des 
conditions essentielles pour la formation des capitaux, et 
les capitaux, nous l'avons entrevu, sont eux-memes la con- 
dition essentielle de tout travail un peu compliqué ou pro- 
longe. Il est de toute évidence que si deux hommes étaient 
placés dans des conditions parfaitement identiques, si on 
leur supposait, en outre, le même degré d'intelligence et 
d'activité, celui-là ferait plus de progrés qui, accumulant 
des provisions, se mettrait à mémo d'entreprendre des ou- 
vrages de longue baleine, de perfectionner ses instruments, 
et de faire concourir ainsi les forces de la nature à la réa- 
lisation de ses desseins. 

Je n'insisterai pas là-dessus; il suffit de jeter un regard 
autour de soi pour rester convaincu que toutes nos forces, 
toutes nos facultés, toutes nos vertus, concourent à l'avan- 
cement de l'homme et de la société. 

Par la même raison, il n'est aucun de nos vices qui no 



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DES nESOINS DE L'HOMME. 



paralyse le nerf même de la production, l'effort. L'igno- 

voyanec nous préparc des déceptions; ['abandon aux ap- 
pétits du moment empêche l'accumulation ou ia formation 
du ciipitiil ; la vanité nous conduit à consacrer nos efforts à 
des satisfactions factices aux dépens de satisfactions réelles; 
la violence, la ruse, provoquant des représailles, nous for- 
cent à nous environner de précautions onéreuses, et en- 
traînent ainsi une grande déperdition de forces. 

Je terminerai cette étude préliminaire de l'homme par 
une observation que j'ai déjà faite à l'occasion des besoins. 
C'est que les éléments signalés dans ce chapitre, qui entrent 
dans la science économique et la constituent, sont essen- 
tiellement mobiles et divers. Besoins, désirs, matériaux cl 
puissances fournis par la nature, forces musculaires, or- 
ganes, facultés intellectuelles, qualités morales, tout cela 
est variable selon l'individu, le temps et le lieu. Il n'y a pas 
deux hommes qui se ressemblent sous chacun de ces rap- 
ports, ni, à plus forte raison, sur tous. Bien plus, aucun 
homme ne se ressemble exactement à lui-même deux heures 
de suite; ce que l'un sait, l'autre l'ignore; ce que celui-ci 
apprécie, celui-là le dédaigne; ici, la nature a été prodigue, 
là, ovare ; une vertu qui est difficile à pratiquer à un certain 
degré de température, devient facile sous un autre climat. 
La science économique n'a donc pas," comme les sciences 
dites exactes, l'avantage de posséder une mesure, un ab- 
solu auquel elle peut tout rapporter, une ligne graduée, un 
mètre qui lui serve à mesurer l'intensité des désirs, des 
efforts et des satisfactions. Si nous étions voués au travail 
solitaire, comme certains animaux, nous serions tous pla- 
cés dans des circonstances différant par quelques points, et, 
ces circonstances extérieures fussent-elles semblables, le 



9» HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

milieu dons lequel notis agirions fùt-îl identique pour tous, 
nous différerions encore par nos désirs, nos besoins, nos 
idées, notre sagacité, notre énergie, notre manière d'esti- 
mer et d'apprécier les choses, notre prévoyance, noire ac- 
tivité; en sorte qu'une grande et inévitable inégalité se 
manifesterait parmi les hommes, Certes, l'isolement absolu, 
l'absence de toutes relations entre les hommes, ce n'est 
qu'une vision chimérique née dans l'imagination de Rous- 
seau. Mais, à supposer que cet état antisocial dit ètut (le 
nature ait jamais existé, je me demande par quelle série 
d'idées Rousseau et ses adeptes sont arrivés à y placer l'é- 
galité? Nous verrons plus tard qu'elle est, comme la ri- 
chesse, comme la liberté, comme la fraternité, comme 
l'unité, une lin et non un point de départ. Elle surgit du 
développement naturel et régulier des sociétés. L'humanité 
ne s'en éloigne pas, elle y tend. C'est plus consolant et plus 
vrai. 

Après avoir parlé de nos besoins et des moyens que nous 
avons d'y pourvoir, il me reste à dire un mot de nos sa- 
iixfttctiwts. Elles sonl la résultante du mécanisme entier. 
C'est par le plus ou moins de satisfactions physiques, in- 
tellectuelles et morales dont jouit l'humanité, que nous 
reconnaissons si la machine fonctionne bien ou mal. C'est 
pourquoi le mot consommation, adopté par les économistes, 
aurait un sens prorond, si, lui conservant sa signification 
étymologique, on en faisait le synonyme de fin, ncromplis- 
sement. Par malheur, dans le langage vulgaire et même 

matériel et grossier, exact sans doute quant aux besoins 
physiques, mais qui cesse de l'être h l'égard des besoins 
d'un ordre plus élevé. La culture du blé, le lissage de la 
laine se terminent par une consommation. En est-il de 
même des travaux de l'artiste, des chants du poète, des 



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DES BESOINS DE L'HOMME. Dl 
méditations du jurisconsulte, des enseignements du pro- 
fesseur, des prédications du prêtre? lui encore nous re- 
trouvons les inconvénients de cette erreur fondamentale 
qui détermina A. Smith à circonscrire l'économie politique 
dans un cercle de matérialité, et le lecteur me pardonnera 
de me servir souvent du mot satisfaction, comme s'appli- 
quant à tous nos besoins et à tous nos désirs, comme ré- 
pondant mieux au cadre élargi que j'ai cru pouvoir donner 
a la science. 

On a souvent reproché aux économistes de se pi éoccuper 
exclusivement des intérêts du consommateur. « Vous ou- 
bliez le producteur, » ajoutait- on. Mais la satisfaction étant 
le mit, la fin de Ions les efforts, et comme la grande con- 
sommation des phénomènes économiques, n'est-il pas évi- 
dent que c'est en elle qu'est la pierre de touche du pro- 
grès? Le bien-être d'un homme ne se mesure pas à ses 
efforts, mais à ses satisfactions ; cela est vrai aussi pour les 
agglomérations d'hommes. C'est encore là une de ces vé- 
rités que nul ne conteste quand il s'agit de l'homme isolé, 
et contre laquelle on dispute sans cesse dès qu'elle est ap- 
pliquée à la société. La phrase incriminée n'a pas un autre 
sens que celui-ci : toute mesure économique s'apprécie, non 
par le travail qu'elle provoque, mais par l'effet définitif qui 
en résulte, lequel se résout en un accroissement. ou une di- 
minution du bien-être général. 

Nous avons dit à propos des besoins et des désirs qu'il 
n'y a pas deux hommes qui se ressemblent. Il en est de 
même pour nos satisfactions. Elles ne sont pas également 
appi-éiiées par tous, ce qui revient ù cette banalité: les goûts 
diffèrent. Or c'est la vivacité des désirs, la variété des goûts 
qui déterminent la direction des efforts. Ici l'influence de 
la inorale sur l'industrie est manifeste. On peut concevoir 
un homme isolé, esclave de goûts factices, puérils, immo- 



W IIAH.UO.MES ECONOMIQUES. 

raux. En ce ciis, il saute aux yeux que ses forces, qui sont 
limitées, no satisferont des désirs dépravés qu'aux dépens 
de désirs plus intelligents et mieux entendus. Mais est-il 
question de la société, cet axiome évident est considéré 
comme une erreur. On est porto à croire que les goûts 
factices, les satisfactions illusoires, que l'on reconnaît être 
une source de misère individuelle, sont néanmoins une 
source de richesses nationales, parce qu'ils ouvrent des 
déliouchés à une foule d'industries. S'il en était ainsi, nous 
arriverions à une conclusion bien triste : c'est que l'état 
social place l'homme entre la misère et l'immoralité. En- 
core une fois, l'économie politique résout de la manière la 
plus satisfaisante et la plus rigoureuse ces apparentes con- 
tradictions. 



IV 



ÉCHANGE. 



L'échange c'est l'économie politique, c'est lu société tout 
entière, air il est impossible de concevoir la société sans 
échange ni l'échange sans société. Aussi n'ai-jr. pas In pré- 
tention d'épuiser dans ce chapitre un aussi vnslc sujet. A 
peine le livre entier en offrira-t-H une ébauche. 

Si les hommes, comme les colimaçons, vivaient dans un 
complet isolement les mis des autres, s'ils n'échangeaient 
pas leurs travaux et leurs idées, s'ils n'opéraient pas entre 
eux de transactions, il pourrait y avoir des multitudes, des 
unités humaines, des individualités juxtaposées; il n'y 
aurait pas de société. 

Que dis-je? II n'y aurait pas même des individualités. 
Pour l'homme , l'isolement c'est la mort. Or , s! hors de 
la société il ne peut vivre, la conclusion rigoureuse c'est 
que son état de nature c'est l'état social. 

Toutes les sciences aboutissent à celte vérité si méconnue 
du xviu° siècle qui fondait la politique et la morale sur 
l'assertion contraire. Alors, .on ne se contentait pas d'op- 
poser l'état de nature à l'état social, on donnait au premier 
sur le second une prééminence décidée. « Heureux les 
u 



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91 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

hommes, avait dit Montaigne, quand ils vivaient sans liens, 
sans lois, sans langage, sans religion. » On sait que le sys- 
tème de Rousseau, qui a exercé et exerce encore une si 
grande influence sur les opinions et sur les faits, repose 
tout entier sur cette hypothèse qu'un jour les hommes, 
pour leur malheur, convinrent d'abandonner l'innocent 
état de nature pour l'orageux état de société. 

Il n'entre pas dans l'objet de ce chapitre de l'assemblée 
toutes les réfutations qu'on peut faire de cette erreur fon- 
damentale, la plus funeste qui ait jamais infecté les sciences 
politiques; car si la société est d'invention et de conven- 
tion, il s'ensuit que chacun peut inventer une nouvelle 
forme sociale , et telle a été en effet , depuis Rousseau , la 
direction des esprits. Il me serait, je crois, facile de démon- 
trer que l'isolement exclut le langage, l'absence du langage 
exclut la pensée, et certes, l'homme, moins la pensée, bien 
loin d'être l'homme de la nature, n'est pas même l'homme. 

Mais une réfutation péremptoire de l'idée sur laquelle 
repose la doctrine de Rousseau sortira directement, sans 
que nous h cherchions, de quelques considérations sur 
l'échange. 

Besoin, effort, satisfaction, voilà l'homme, au point de 
vue économique. 

Nous avons vu que les deux premiers termes étaient 
essentiellement intransmissibles , car ils s'accomplissent 
dans fa sensation , ils sont la sensation même qui est tout 
ce qu'il y a de plus personnel au monde, aussi bien celle 
qui précède l'effort et le détermine, que celle qui le suit et 
en est la récompense. 

C'est done l'effort qui s'échange, et cela ne peut être 
autrement, puisque échange implique activité, et que 
l'effort seul manifeste notre principe actif. Nous ne pou- 
vons souffrir ou jouir les uns pour les autres, encore que 



ÉCHANGE. 9S 

nous soyons sensibles aux peines fit aux plaisirs d'autrui. 
Mais nous pouvons nous entr 'aider, travailler les uns pour 
les autres, nous rendre des services réciproques, mettre 
nos facultés, ou ce qui en provient, au service d'autrui, à 
charge de revanche. C'est la société. Les causes, les effets, 
les lois de ces échanges constituent l'économie politique et 
sociale. 

Non-seulement nous le pouvons, mais nous le faisons 
nécessairement. Ce que j'affirme, c'est ceci : Que notre 
organisation est telle que nous sommes tenus de travailler 
les uns pour les autres sous peine de mort et de mort 
immédiate. Si cela est , la société est notre état de nature, 
puisque c'est le seul où il nous soit donné de vivre. 

Il y a, en effet, une remarque à faire sur l'équilibre des 
besoins et des facultés, remarque qui m'a toujours saisi 
d'admiration pour le plan providentiel qui régit nos des- 
tinées. 

Dans l'isolement, nos besoins surpassent nos facultés. 

Dans l'étal social, nos facultés surpassent nos besoins. 

Il suit de là que l'homme isolé ne peut vivre, tandis 
que, chez l'homme social, les besoins les plus impérieux 
font place à des désirs d'un ordre plus élevé , et ainsi pro- 
gressivement dans une carrière de perfectibilité à laquelle 
nul ne saurait assigner de limites. 

Ce n'est pas là de la déclamation, niais une assertion 
susceptible d'être rigoureusement démontrée par le rai- 
sonnement et par l'analogie, sinon par l'expérience. Et 
pourquoi ne peut-elle cire démontrée par l'expérience, par 
l'observa lion directe ? Précisément parce qu'elle est vraie, 
précisément parce que l'homme ne pouvant vivre dans 
l'isolement, il devient impossible de montrer, sur la nature 
vivante, les effets de la solitude absolue. Les sens ne peu- 
vent saisir une négation. On peut prouver à mon esprit 



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9G HARMONIES ÉCONOMIQUES, 

qu'un triangle n'a jamais quatre côtés; on ne peut, à l'appui, 
offrir a mes yeux un triangle tétragonc. Si on le faisait, 
l'assertion serait détruite par cette exhibition même. De 
même, me demander une preuve expérimentale, exiger de 
mot que j'étudie les conséquences de l'isolement sur la 
nature vivante, c'est m'imposcr une contradiction, puisque 
pour l'homme, isolement et vie s'excluant, on n'a jamais vu 
et on ne verra jamais des hommes sans relations. 

S'il y a des animaux, ec que j'ignore, destinés, par leur 
organisme, à parcourir dans l'isolement absolu le cercle de 
leur existence, il est bien clair que la nature a dù mettre 
entre leurs besoins et leurs facultés une proportion exacte . 
On pourrait encore comprendre que leurs facultés fussent 
supérieures; en ce cas, ces animaux seraient perfectibles 
et progressifs. L'équilibre exact en fait des êtres station- 
naires, mais la supériorité des besoins ne se peut conce- 
voir. Il faut que, dès leur naissance, dès leur première 
apparition dans la vie, leurs facultés soient complètes rela- 
tivement aux besoins auxquels elles doivent pourvoir, ou, 
du moins , que les unes et les autres se développent dans 
un même rapport. Sans cela , ces espèces mourraient en 
naissant et par conséquent ne s'offriraient pas a l'observa- 
tion. 

De tontes les espèces de créatures vivantes qui nous 
environnent, aucune, sans contredit, n'est assujettie à 
autant de besoins que l'homme. Dans aucune, l'enfance 
n'est aussi débile, aussi inn^m- , ainsi dénuée, la maturité 
chargée d'une responsabilité aussi étendue, la vieillesse 
aussi faible et souffrante. Et, comme s'il n'avait pas assez 
de ses besoins, l'homme a encore des goûts dont la satisfac- 
tion exerce ses facultés autant que celle de ses besoins 
même. À peine il sait apaiser sa faim qu'il veut flatter son 
palais; a peine se couvrir qu'il veut se décorer; à peine 



ÉCHANGE. 



s'abriter qu'il songe à embellir sn demeure. Son intelli- 
gence n'est pas moins inquiète que son eorps nécessiteux. 
Il veut Approfondir les secrets de In nature, dompter les 
animaux, enchaîner les éléments, pénétrer dans les en- 
trailles de la terre, traverser d'immenses mers, planer au- 
dessus des vents, supprimer le temps et l'espace; il veut 
connaître les mobiles, les ressorts, les lois de sa volonté et 
de son cœur, régner sur ses passions, conquérir l'immorta- 
lité, se confondre avec son Créateur, tout soumettre a son 
empire, la nature, ses semblables, lui-même; en un mot, 
ses désirs se dilatent sans fin dans l'infini. 

Aussi, dans aucune autre espèce, les facultés ne sont 
susceptibles d'un aussi grand développement que dans 
l'homme. Lui seul parait comparer et juger, lui seul rai- 
sonne et parle; seul il prévoit; seul il sacrifie le présent ù 
l'avenir; seul il transmet de génération en génération ses 
travaux, ses pensées et les trésors de son expérience, seul 
enfin il est capable d'une perfectibilité dont la chaîne 
incommensurable semble attachée au delà même de ce 
monde. 

Plaçons ici une observation économique. Quelque étendu 
que soit le domaine de nos facultés, elles ne sauraient nous 
élever jusqu'à la puissance de créer. 11 n'appartient pas à 
l'homme, en effet, d'augmenter ou de diminuer le nombre 
des molécules existantes. Son action se borne à soumettre 
les substances répandues autour de lui à des modifications, 
à des combinaisons qui les approprient à son usage(J ,-B.Say). 

Modifier les substances, de manière à accroître, par 
rapport à nous, leur utilité, c'est produire, ou plutôt c'est 
une manière de produire. J'en conclus que la valeur, ainsi 
que nous le verrons plus tard, ne saurait jamais être dans 
ces substances elles-mêmes, mais dans l'effort intervenu 
pour les modifier, et compare, par l'échange, à d'autres 



9S HARMONIES ÉCONOMIQUES, 

efforts analogues. C'est pourquoi la valeur n'est que l'ap- 
préciation df services échangés. 6oil que la matière inter- 
vienne ou n'intervienne pas. Il e=l complètement indiffé- 
rent, quant h la notion de valeur, que je rende a mou 
semblable un service direct, par exemple en lui faisant une 
opération chirurgicale, ou un service indirect en préparant 
pour lui une substance curative. Dans ce dernier cas, 
l'utilité est dans la substance, mais la valeur est dans le 
service, dans l'effort intellectuel cl matériel fait par un 
homme eu faveur d'un autre homme. C'est par pure méto- 
nymie qu'on u attribué la valeur h la matière elle-même , 
et, eu celte occasion comme en bien d'autres, la métaphore 
a fait dévier la science. 

Je reviens a l'organisation de l'homme. Si l'on s'arrêtait 
aux notions qui précèdent, il ne différerait des autres ani- 
maux que par la plus grande étendue des besoins et la _ 
supériorité des facultés. Tous, en effet, sont soumis aux 
uns et pourvus des autres. L'oiseau entreprend de longs 
voyages pour chercher la température qui lui convient; le 
castor traverse le fleuve sur le pont qu'il a construit; 
l'épervier poursuit ouvertement sa proie, le chat la guette 
avec patience, l'araignée lui dresse des embûches; tous 
travaillent pour vivre et se développer. 

Mais tandis que la nature a mis une exacte proportion 
entre les besoins des animaux et leurs facultés, si elle a 
traité l'homme avec plus de grandeur et de munificence , 
si, pour le forcer d'être sociable, elle a décrété que, dans 
l'isolement, ses besoins surpasseraient ses facultés, tandis 
que, au contraire, dans l'état social ses facultés, supé- 
rieures à ses besoins, ouvriraient un champ sans limite à 
ses nobles jouissances, nous devons reconnaître que, comme 
dans ses rapports avec le Créateur, l'homme est élevé au- 
dessus des bétes par le sentiment religieux , dans ses rap- 



ÉCHANGE. 



ports avec ses semblables par l'équité, dans ses rapports 
avec lui-même par la moralité", de même dans ses rapports 
avec ses moyens de vivre et de se développer, il s'en dis- 
lingue par un phénomène remarquable. Ce phénomène, 
e'est I'échangr. 

Essayerai-je de peindre l'état de misère, de dénùment et 
d'ignorance où, sans la faculté d'échanger, l'espèce humaine 
aurait croupi éternellement, si même elle n'eût disparu du 
globe? 

Un des philosophes les plus populaires, dans un roman 
qui a le privilège de charmer l'enfance de génération en 
génération, nous a montré l'homme surmontant par son 
énergie, son activité, son intelligence, les difficultés de la 
solitude absolue. Voulant mettre en lumière tout ce qu'il 
y a de ressources dans cette noble créature, il l'a supposée, 
pour ainsi dire, accidentellement retranchée de la civilisa- 
tion. Il entrait donc dans le plan de Daniel de Foë de jeter 
dans l'île du Désespoir Robinson seul, nu, privé de tout ce 
qu'ajoutent aux forces humaines l'union des efforts, la 
séparation des occupations, l'échange, la société. 

Cependant, et quoique les obstacles ne soient qu'un jeu 
pour l'imagination , Daniel de Foë aurait été à son roman 
jusqu'à l'ombre de la vraisemblance, si, trop fidèle à la 
pensée qu'il voulait développer, il n'eût pas fait à l'état 
social des concessions obligées, en admettant que son héros 
avait sauvé du naufrage quelques objets indispensables, 
des provisions, de la poudre, un fusil, une hache, un cou- 
teau, des cordes, des planches, du fer, etc., preuve déci- 
sive que la société est le milieu nécessaire de l'homme, 
puisqu'un romancier môme n'a pu le taire vivre hors de 
son sein. 

Et remarquez que Bobinson portait avec lui dans la soli- 
tude un autre trésor social mille fois plus précieux et que 



100 HARMONIES ECONOMIQUES, 

les flots ne pouvaient engloutir : je veux parler de ses idées, 
de ses souvenirs, de son expérience, de son langage même, 
sans lequel il n'aurait pu s'entretenir avec lui-même, 
c'est-à-dire penser. 

Nous avons la triste et déraisonnable habitude d'attri- 
buer à l'État social les souffrances dont nous sommes 
témoins. Nous avons raison jusqu'à un certain point, si 
nous entendons comparer la société à elle-même, prise à 
deux degrés divers d'avancement et de perfection, mais 
nous avons tort si nous comparons l'état social, ménic 
imparfait, à l'isolement. Pour pouvoir affirmer que la 
société empire la condition , je ne dirai pas de l'homme en 
général, mais de quelques hommes et des plus misérables 
d'entre eux, il faudrait commencer par prouver que le 
plus mal partagé de nos frères a à supporter, dans l'état 
social, un plus lourd fardeau de privations et de souffran- 
ces que celui qui eût été son partage dans la solitude. Or 
examinez la vie du plus humble manouvrier. Passez en 
revue, dans tous leurs détails, les objets de ses consomma- 
lions quotidiennes. Il est couvert de quelques vêtements 
grossiers ; il mange un peu de pain noir ; il dort sous un 
toit et au moins sur des planches. Maintenant demandez- 
vous st l'homme isole, privé des ressources de l'échange, 
aurait la possibilité la plus éloignée de se procurer ces 
grossiers vêtements, ce pain noir, cette rude couche, cet 
humble abri ? L'enthousiaste le plus passionne de l'état de 
nature, Rousseau lui-même avouait cetlc impossibilité radi- 
cale. On se passait de tout , dit-il , on allait nu , on dormait 
à la belle étoile. Aussi Rousseau, pour exalter l'état de 
nature, était conduit à faire consister le bonheur dans la 
privation. Mais encore j'affirme que ce bonheur négatif est 
chimérique et que l'homme isolé mourrait infailliblement 
en très-peu d'heures. Peut-être Rousseau aurait-il été jus- 



ÉCHANGE. 101 
qu'si dire que c'est là In perfection. Il eut été consé- 
quent, car si le bonheur est dans la privation, la perfection 
est dans le néant. 

J'espère que le lecteur voudra bien ne pas conclure de ce 
qui précède que nous sommes insensibles aux souffrances 
sociales de nos frères. De ce que ecs souffrances sont moin- 
dres dans la société imparfaite que dans l'isolement, il ne 
s'ensuit pas que nous n'appelions de tous nos vœux le pro- 
grès qui les diminue sans cesse. Mais si l'isolement est quel- 
que chose de pire que ce qu'il y a de pire dans l'étal social, 
.j'avais raison de dire qu'il met nos besoins, ù ne parler que 
des plus impérieux , tout à fait au-dessus de nos fa- 
cultés. 

Comment l'échange, renversant cet ordre a notre profit, 
place-t-il nos facultés au-dessus de nos besoins? 

Et d'abord, le fait est prouvé par la civilisation même. Si 
nos besoins dépassaient nos facultés, nous serions des êtres 
invinciblement rétrogrades; s'il y avait équilibre, nous 
serions des êtres invinciblement stationnaires. Nous pro- 
gressons, donc chaque période de la vie sociale, comparée 
à une époque antérieure, laisse disponible, relativement à 
une somme donnée de satisfactions, une portion quelconque 
de nos facultés. 

Essayons de donner l'explication de ce merveilleux phé- 
nomène. 

Celle que nous devons à Condillac me semble tout à fait 
insuffisante, empirique ou plutôt elle n'explique rien. « Par 
cela senl qu'un échange s'accomplit, dit-il, il doit y avoir 
nécessairement profit pour les deux parties contractantes, 
sans quoi il ne se ferait pas. Donc chaque échange renferme 
deux gains pour l'humanité. •< 

En tenant la proposition pour vraie, on n'y peut voir 
que ia constatation d'un résultat. C'était ainsi que le 



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JOÎ HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

malade imaginaire expliquait la vertu narcotique de 
l'opium : 

Quia est in cà 
Virtus tlormitiva 
Quœ f»cît dormire. 

L'échange conslitue deux gains, dites-vous. La question 
est de savoir pourquoi et comment? — Cela résulte du fait 
même qui s'est accompli. — Mais pourquoi s'est-il accom- 
pli? Par quel mobile les hommes ont-ils été déterminés à 
l'accomplir? Est-ce que l'échangea, en lui-même, une vertu 
mystérieuse nécessairement bienfaisante, et inaccessible à 
toute explication? 

D'autres font résulter l'avantage de ce que l'on donne ce 
qu'on a de trop pour recevoir ce dont on manque. Échange, 
disent-ils, c'est troc du superflu contre le nécessaire. Outre 
que cela est contraireaux faits qui se passent sous nos yeux, 
car qui osera dire que le paysan, en cédant le hic qu'il a 
cultivé et dont il ne mangera jamais, donne son superflu? 
— Je vois bien dans cet axiome comment deux hommes 
s'arrangent accidentellement ; mais je n'y vois pas l'expli- 
cation du progrès. 

L'observation nous donnera de la puissance de l'échange 
une explication plus satisfaisante. 

L'échange a deux manifestations : union des forces, sé- 
paration des occupations. 

11 est bien clair qu'en beaucoup de cas la force unie de 
plusieurs hommes est supérieure, du tout au tout, à la 
somme de leurs forces isolées. Qu'il s'agisse de déplacer un 
lourd fardeau. Là où mille hommes pourraient successive- 
ment échouer, il est possible que quatre hommes réussis- 
sent en s unissant. Essayez de vous figurer les choses qui 
ne se fussent jamais accomplies dans le monde sans cette 
union? 



ÉCHANGE. 103 

Et puis, ce n'est rien encore que le concours vers un but 
commun de ln force musculaire, la nature nous a dotés de 
facultés physiques, morales, intellectuelles très-variées. Il 
y a dans la coopération de ces facultés des combinaisons 
inépuisables. Faut-il réaliser une œuvre utile, comme la 
construction d'une route, ou la défense du pays? L'un met 
au service de la communauté sa vigueur, l'autre son agilité, 
celui-ci son audace, celui-là son expérience, sa prévoyance, 
son imagination et jusqu'à sa renommée. II est aisé de 
comprendre que les mêmes hommes, agissant isolément, 
n'auraient pu ni atteindre ni même concevoir le même. 
résultat. 

Or, union des forées implique échange. Pour que les 
hommes consentent à coopérer, il laut bien qu'ils aient en 
perspective une participation à la satisfaction obtenue. 
Chacun fait profiter autrui de ses efforts et profite des ef- 
forts d'autrni dans des proportions convenues, ce qui est 
échange. 

On voit ici comment l'échange, sous cette forme, aug- 
mente nos satisfactions. C'est que des efforts égaux en in- 
tensité aboutissent, par le seul fait de leur union, à des 
résultats supérieurs. Il n'y a là aucune trace de ce pré- 
tendu (roc du superflu contre le nécessaire, non plus que du 
double et empirique profit allégué par Condillac. 

Nous ferons la même remarque sur la division du tra- 
vail. Au fait, si l'on y regarde de près, se distribuer les 
occupations ce n'est, pour les hommes, qu'une autre ma- 
nière, plus permanente, d'unir leurs forces, de coopérer, 
de s'associer, cl il est très-exact de dire, ainsi que cela 
sera démontré plus tard, que l'organisation sociale actuelle, 
à la condition de reconnaître l'échange libre, est la plus 
belle, la plus vaste des associations, association bien autre- 
ment merveilleuse que celles rêvées par les socialistes, puis- 



101 HARMONIES ÉCONOMIQUES, 

que, par un mécanisme admirable, elle se concilie avec 
l'indépendance individuelle. Chacun y entre et en sort à 
chaque instant d'après sa convenance. Il y apporte le tribut 
qu'il veut; il en retire une satisfaction comparativement 
supérieure et toujours progressive, déterminée selon les 
lois de la justice, parla nature même des choses et non par 
l'arbitraire d'un chef. — Mais ce point de vue serait ici 
une anticipation. Tout ce que j'ai à faire pour le moment 
e'est d'expliquer comment la division du travail accroît 
notre puissance. 

Sans nous étendre beaucoup sur ce sujet, puisqu'il est du 
petit nombre de ceux qui ne soulèvent pas d'objections, il 
n'est pas inutile d'en dire quelque chose. Peut-être l'a-t-on 
un peu amoindri. Pour prouver la puissance de la division 
du travail, on s'est attaché à signaler les merveilles qu'elle 
accomplit dans certaines manufactures, les fabriques d'é- 
pingles, par exemple. La question peut être élevée à un 
point de vue plus général et plus philosophique. Ensuite la 
force de l'habitude a ce singulier privilège de nous dérober 
la vue, de nous faire perdre la conscience des phénomènes 
au milieu desquels nous sommes plongés. Il n'y a pas de 
mot plus profondément vrai que celui de Rousseau : » II 
faut beaucoup de philosophie pour observer ce qu'on voit 
tous les jours. » Ce n'est donc pas une chose oiseuse que de 
rappeler aux hommes ce que, sans s'en apercevoir, ils doi- 
vent à l'échange. 

Comment la faculté d'échanger a-t-cllc élevé l'humanité 
à In hauteur où nous la voyons aujourd'hui? Par son in- 
fluence sur le travail, sur le concours des agents naturels, 
sur les facultés de l'homme et sur les capitaux. 

Adam Smilh a fort bien démontré celte influence sur le 
travail. 

« L'accroissement, dans la quantité d'ouvrage que peut 



ÉCHANGE. MB 
exécuter le même nombre d'hommes par suite de In division 
du travail, est due à trois circonstances, dit ce célèbre éco- 
nomiste : I" au degré d'habileté qu' acquiert chaque travail- 
leur; 2° à l'économie du temps qui se perd naturellement à 
passer d'un genre d'occupation ù un autre; 3° à ce que 
chaque homme a plus de chances de découvrir des mé- 
thodes aisées et expéditives pour atteindre un objet, lorsque 
cet objet est le centre de son attention que lorsqu'elle se 
dissipe sur une infinie variété de choses. » 

Ceux qui, comme Adam Smith, voient dans le travail la 
source unique de la richesse, se bornent à rechercher com- 
ment il se perfectionne en se divisant. Mais nous avons vu, 
dans le chapitre précédent, qu'il n'est pas le seul agent de 
nos satisfactions. Les forces naturelles concourent. Cela est 
incontestable. 

Ainsi, en agriculture, l'action du soleil et de la pluie, les 
sucs caciiés dans le sol, les gaz répandus dans l'atmosphère, 
sont certainement des agents qui coopèrent avec le travail 
humain à la production des végétaux. 

L'industrie manufacturière doit des services analogues 
aux qualités chimiques de certaines substances, à la puis- 
sance des chutes d'eau, de l'élasticité de la vapeur, de la 
gravitation, de l'électricité. 

Le commerce a su faire tourner au profit de l'homme la 
vigueur et l'instinct de certaines races animales, la force du 
vent qui enfle les voiles de ses navires, les lois du magné- 
tisme qui, agissant sur la boussole, dirigent leur sillage à 
travers l'immensité des mers. 

Il est deux vérités hors de toute contestation. La pre- 
mière, c'est que l'homme esl d'autant mieux pourvu de 
toutes choses qu'il tire un meilleur parti des forces de la 
nature. 

Il est palpable, en effet, qu'on obtient plus de blé, a éga- 

10 



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106 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

lilé d'efforts, sur une bonne terre végétale que sur des 
sables arides ou de stériles rochers. 

Ln seconde, c'est que les agents naturels sont répartis 
sur le globe d'une manière inégale. 

Qui oserait soutenir que tontes terres sont également 
propres aux mêmes cultures, tontes contrées au même genre 
de fabrication? 

Or, s'il est vrai que les forces naturelles diffèrent sur les 
divers points du globe, et si, d'un autre coté, les hommes 
sont d'autant plus riches qu'ils s'en font plus aider, il s'en- 
suit que la faculté d'échanger augmente, dans une propor- 
tion incommensurable, l'utile concours de ces forces. 

Ici nous retrouvons en présence l'utilité gratuite et l'uti- 
lité onéreuse, celle-là se substituant à celle-ci, en vertu de 
l'échange. N'cst-il pas clair, en effet, que si, privés de la 
fneulté d'echanger, les hommes étaient réduits à produire 
de la glace sous l'cqualeur et du sucre près des pôles, ils 
devraient faire avec beaucoup de peines ce que le chaud et 
le froid font aujourd'hui gratuitement pour eux et qu'à leur 
égard une immense proportion de forces naturelles reste- 
rait dans l'inertie? Grâce à l'échange, ces forces sont utilisées 
partout où on les rencontre. La terre à blé est semée en 
blé ; la terre h vigne est plantée en vigne ; il y a des pê- 
cheurs sur les cotes et des bùelierons sur les montagnes. 
Ici on dirige l'eau, là le vent sur une roue qui remplace dix 
hommes. La nature devient un esclave qu'il ne faut ni nour- 
rir, ni vêtir, ni habiller, dont nous ne payons ni ne faisons 
payer les services, qui ne coûte rien ni à notre bourse ni à 
notre conscience 1 . La même somme d'efforts humains, 
c'est-à-dire les mêmes services, la même valeur, réalise une 

' Bien plus, rc\ rsrluvc-îà, ;'i <",une. An *i Jii["'i'iiirili ; . (in il. il In longue pnr 
déprécier cl alTrnnchii' Ions les ou 1res. C/esl une harmonie ilonl je laistc à lu 
sagacité du Itclcur de tuivrs les contcijuencei. 



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ÉCHANGE. 107 
somme d'utilité toujours plus grande. Pour clin que résultat 
donné, une portion seulement de l'activité humaine est Ab- 
sorbée; l'autre, par l'intervention des forces naturelles, est 
rendue disponible, elle se prend à de nouveaux obstacles, 
satisfait à de nouveaux désirs, réalise de nouvelles utilités. 

Les effets de l'échange sur nos facultés intellectuelles sont 
tels qu'il n'est pas donné à l'imagination la plus vigoureuse 
d'en calculer la portée. 

" Nos connaissances, dit M. de Tracy, sont nos plus pré- 
cieuses acquisitions, puisque ce sont elles qui dirigent l'em- 
ploi de nos forces et le rendent plus fructueux , à mesure 
qu'elles sont plus saines et plus étendues. Or, nui homme 
n'est à portée de tout voir, et il est bien plus aisé d'ap- 
prendre que d'inventer. Mais quand plusieurs hommes 
communiquent ensemble, ce qu'un d'eux a observé est 
bientôt connu de tous les autres, et il suffit que parmi eux 
il s'en trouve un fort ingénieux pour que des découvertes 
précieuses deviennent promptement la propriété de tous. 
Les lumières doivent donc s'a ecroi Ire bien plus rapidement 
que dans l'état d'isolement, sans compter qu'elles peuvent se 
conserver et, par conséquent, s'accumuler de générations 
en générations. » 

Si la nature a varié autour de l'homme les ressources 
qu'elle met à sa disposition, elle n'a pas été plus uniforme 
dans la distribution des facultés humaines. Nous ne sommes 
pas tous doués, au même degré, de vigueur, de courage, 
d'intelligence, de patience, d'aptitudes artistiques, litté- 
raires, industrielles. Sans l'échange, cette diversité, loin de 
tourner au profit de notre bien-être, contribuerait à notre 
misère, chacun ressentant moins les avantages des facultés 
qu'il aurait que la privation de celles qu'il n'aurait pas. 
Grâce a l'échange, l'être fort peut, jusqu'à un certain point, 
se passer de génie, et l'être intelligent, de vigueur ; car, par 



(08 HARMONIES ÉCOPiOJMQUES. 

l'admirable coin mima nié qu'il établit entre les hommes, 

chacun participe aux qualités distinctives de ses semblables. 

Pour donner satisfaction à ses besoins et à ses goûts, il 
ne suffit pas, dans la plupart des cas, de travailler, d'exercer 
ses facultés sur ou par des agents naturels. Il faut encore 
des outils, des instruments, des machines, des provisions, en 
un mot, des capitaux. Supposons une petite peuplade, com- 
posée de dix familles, chacune desquelles, travaillant exclu- 
sivement pour elle-même, est obligée d'exercer dix indus- 
tries différentes. Jl faudra à chaque chef de famille dix 
mobiliers industriels. Il y aura dans la peuplade dix char- 
rues, dix paires de bœufs, dix forges, dix ateliers de char- 
pente et de menuiserie, dix métiers à tisser, etc.; avec 
l'échange, une seule charrue, une seule paire de bœufs, une 
seule forge, un seul métier à lisser, pourront suffire. Il n'y a 
pas d'imagination qui puisse calculer l'économie de capi- 
taux due à l'échange. 

Le lecteur voit bien maintenant ce qui constitue la vraie 
puissance de l'échange. Ce n'est pas, comme dit Condillae, 
qu'il implique deux gains, parce que chacune des parties 
contractantes estime plus ce qu'elle reçoit que ce qu'elle 
donne. Ce n'est pas non plus que chacune d'elles cède du 
superllu pour acquérir du nécessaire. C'est tout simplement 
que lorsque un homme dit à un outre : « Ne fais que ceci, 
je ne ferai que cela et nous partagerons, » il y a meilleur 
emploi du travail, des facultés, des agents naturels, des ca- 
pitaux, et, par conséquent, il y a plus à partager, A plus 
forte raison si trois, dix, cent, mille, plusieurs millions 
d'hommes entrent dans l'association. 

Les deux propositions que j'ai avancées sont donc rigou- 
reusement vraies, à savoir : 

Bans l'isolement, nos besoins dépassent nos facultés. 

Dans l'élut social, nos facultés surpassent nos besoins. 



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ÉCHANGE. 1011 
La première est vraie, puisque toute la surface de la 
France ne pourrait faire subsister un seul homme à l'état 
d'isolement absolu. 

La seconde est vraie, puisque, en fait, la population de 
cette même surface croit en nombre et en bien-être. 

Progrès de l'échange. La forme primitive de l'échange, 
c'est le [roc. Deux personnes, dont cliaeune éprouve un 
désir et possède l'objet qui peut satisfaire le désir de l'autre, 
se font cession réciproque, ou bien elles conviennent de 
travailler séparément chacune à une chose, sauf à partager 
dans des proportions débattues le produit total. — Voilà le 
troc, qui est, comme diraient les socialistes, l'échange, le 
trafic, le commerce embryonnaire. Nous remarquons ici 
deux désirs comme mobiles, deux efforts comme moyens, 
deux satisfactions comme résultats ou comme consomma- 
tion de l'évolution entière, et rien ne diffère essentiellement 
de la même évolution accomplie dans l'isolement, si ce n'est 
que les désirs et les satisfactions sont demeurés, scion leur 
nature, intransmissibles, et que les efforts seuls ont été 
échangés ; en d'autres termes, deux personnes ont travaillé 
l'une pour l'autre, elles se sont rendu mutuellement ser- 
vice. 

Aussi c'est là que commence véritablement l'économie 
politique, car c'est là que nous pouvons observer la pre- 
mière apparition de la valeur. Le troc ne s'accomplit qu'à 
la suite d'une convention, d'un débat; chacune des parties 
contractantes se détermine par la considération de son in- 
térêt personnel, chacune d'elles fait un calcul dont la portée 
est celle-ci : « Je troquerai si le troc me fait arriver à la 
satisfaction de mon désir avec un moindre effort. — C'est 
certainement un merveilleux phénomène que des efforts 
amoindris puissent faire face à des désirs et à des satisfac- 
tions égales, et cela s'explique par les considérations que 



1IU HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

j'ai présentées dans le premier paragraphe de ce chapitre. 
Quand les deux produits ou les deux services se troquent, 
on peut dire qu'ils se valent. Nous aurons à approfondir 
ultérieurement la notion de valeur. Pour le moment, cette 
vague définition suffit. 

On peut concevoir le troc circulaire, embrassant trois 
parties contractantes. Paul rend un service à Pierre, lequel 
rend un service équivalent à Jacques, qui rend a son tour 
un service équivalent à Paul, moyennant quoi tout est ba- 
lance. Je n'ai pas besoin de dire que cette rotation ne se 
fait que parce qu'elle arrange toutes les parties, sans chan- 
ger ni la nature ni les conséquences du troc. 

L'essence du troc se retrouverait dans toute sa pureté, 
alors même que le nombre des contractants sérail plus 
grand, «ans ma commune, le vigneron paye avec du vin 
les services du forgeron, du barbier, du tailleur, du be- 
deau, du euré, de l'épicier. Le forgeron, le barbier, le tail- 
leur, livrent aussi à l'épicier, contre les marchandises con- 
sommées le long de l'année, le vin qu'ils ont reçu du 
vigneron. 

Ce troc circulaire, je ne saurais trop le répéter, n'altère 
en rien les notions primordiales posées dans les chapitres 
précédents. Quand l'évolution est terminée, chaque coopé- 
rant a offert ce triple phénomène r désir, effort, satisfaction. 
11 n'y a eu qu'une chose de plus, l'échange des efforts, la 
transmission des services, la séparation des occupations 
avec tous les avantages qui en résultent, avantages auxquels 
chacun a pris part, puisque le travail isoié est un pis aller 
toujours réservé et qu'on n'y renonce qu'en vue d'un avan- 
tage quelconque. 

Il est aise de comprendre que le troc circulaire et en na- 
ture ne peut s'étendre beaucoup, et je n'ai pas besoin d'in- 
sislcrsurlcs obstacles qui l'arrêtent. Comment s'y prendrait, 



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ÉCHANGE. (11 

par exemple, celui qui voudrait donner sa maisou contre 
les mille objets de consommation dont il aura besoin pen- 
dant toute l'année? En tout cas, lo troc ne peut sortir du 
cercle étroit de personnes qui se connaissent. L'humanité 
serait bien vite arrivée à la limite de la séparation des Ira- 
vaux, à la limite du progrès, si elle n'eut pas trouvé un 
moyen de faciliter les échanges. 

C'est pourquoi, dès l'origine même de la société, on voit 
les hommes faire intervenir dans leurs transactions une 
marchandise intermédiaire, du blé, du vin, des animaux 
et presque toujours des métaux. Ces marchandises remplis- 
sent plus ou moins commodément cette destination, mais 
aucune ne s'y refuse par essence, pourvu que l'effort y soit 
représenté par la valeur, puisque e'est ce dont il s'agit d'o- 
pérer la transmission. 

Avec le recours il cette marchandise intermédiaire appa- 
raissent deux phénomènes économiques qu'on nommerenfe 
et achat. 11 est clair que l'idée de vente et d'achat n'est pas 
comprise dans le troe simple, ni même dans le troe circu- 
laire. Quand un homme donne a un autre de quoi boire 
pour en recevoir de quoi manger, il n'y a là qu'un fait in- 
décomposable. Or eu qu'il faut bien remarquer, au début de 
la science, c'est que l'échange qui s'accomplit par un inter- 
médiaire ne perd en rien la nature, l'essence, la qualité du 
troc, seulement c'est un troc compose. Selon la remarque 
ii èj-jiidicicuse et très -profonde de J.-B. Say, c'est un troc 
ii deux facteurs, dont l'un s'appelle uenle et l'autre achat, 
facteurs dont la réunion est indispensable pour constituer 
un troc complet. 

En effet, l'apparition dans le monde d'un moyen com- 
mode de troquer ne change ni la nature des hommes ni 
celic des choses. Il reste toujours pour chacun le be.tt.in qui 
détermine l'effort, et la satisfaction qui le récompense. 



US HARMOSIES ÉCOSOHIQLES. 

L'échange n'est complot f[ue lorsque l'homme qui » fuit un 
effort en faveur d'aulrui en n obtenu un service équivalent, 
c'est-à-dire In satisfaction. Pour cela, il vend son service 
contre In marchandise intermédiaire, et puis avec cette mar- 
chandise intermédiaire, il nvkète des services équivalents, et 
alors les deux facteurs reconstituent pour lui le troc simple. 

Considérez un médecin, par exemple. Pendant plusieurs 
années, il n appliqué son temps et ses facultés à l'étude des 
maladies et des remèdes. Il a visité des malades, il a donné 
des conseils, en un mot, il a rendu des services. Au lieu de 
recevoir de ses clients, en compensation , des services di- 
rects, ce qui eût constitué le simple troc, il en n reçu une 
marchandise intermédiaire, des métaux avec lesquels il 
s'est procure les satisfactions qui éjaient en définitive l'objet 
qu'il avait en vue. Ce ne sont pas les malades qui lui ont 
fourni le pain, le vin, le mobilier, mais ils lui en ont fourni 
la valeur, ils n'ont pu céder des écus que parce qu'eux- 
mêmes avaient rendu des services. Il y a donc balance de 
servicet quant à eux, il y a aussi balance pour le médecin, 
et s'il était possible de suivre par la pensée cette circulation 
jusqu'au bout, on verrait que l'échange par intervention de 
la monnaie se résout en une multitude de trocs simples. 

Sous le régime du troc simple, la valeur c'est l'apprécia- 
tion de deux services échanges et directement comparés 
entre eux. Sous le régime de ^échange composé, les deux 
services s'apprécient aussi l'un l'autre, mais par comparai- 
son à ce terme moyen, à celte marchandise intermédiaire 
qu'on appelle monnaie. Nous verrons ailleurs quelles diffi- 
cultés, quelles erreurs sont nées de cette complication. 11 
nous suffit de faire remarquer ici que la présence de cette 
marchandise intermédiaire n'altère en rien la notion de 
valeur. 

l'nc fois admis que l'échange est à la fois cause et effet de 



ÉCHANGE. (15 
la séparation «les occupations, unn fois admis que In sépara- 
lion des occupations multiplie les satisfactions proportion- 
nellement aux efforts, par les motifs exposés au commen- 
cement de ce chapitre, le lecteur comprendra facilement 
les services que la monnaie a rendus à l'humanité' par ce 
seul fait qu'elle facilite les échanges. Grâce à la monnaie, 
l'échange a pu prendre un développement vraiment indé- 
fini. Chacun jette dans la société ses services, sans savoir 
à qui ils procureront la satisfaction qui y est attachée. De 
même il retire de la société, non des services immédiats, 
mais des écus avec lesquels il achètera en définitive des 
services, où, quand et comme il lui plaira. En sorte que les 
transactions définitives se font à travers le temps et l'espace, 
entre inconnus, sans que personne sache, au moins dans la 
plupart des circonstances, par Veffort de qui ses besoins se- 
ront satisfaits, aux désirs de qui ses propres efforts procu- 
reront satisfaction. L'échange, par l'intermédiaire de la 
monnaie, se résume en trocs innombrahlcs dont les parties 
contractantes s'ignorent. 

Cependant, l'échange est un si grand bienfait pour la so- 
ciété (et n'est-il pas la société elle-même?) qu'elle ne s'est 
pas bornée, pour le faciliter, pour le multiplier, à l'intro- 
duction de la monnaie. Dans l'ordre logique, après le be- 
soin et la satisfaction unis dans le même individu par l'effort 
isolé, — après le troc simple,— après le troc à deux facteurs, 
ou l'échange composé de «file et achat, — apparaissent en- 
core les transactions étendues dans le temps et l'espace par 
le moyen du crédit, titres hypothécaires, lettres de change, 
billets de banque, etc. Gràceà ces merveilleux mécanismes, 
eclos de la civilisation, la perfectionnant et se perfection- 
nant eux-mêmes avec elle, un effort exécute aujourd'hui & 
Paris ira satisfaire un inconnu par delà les océans et par 
delà les siècles, cl celui qui s'y livre n'en reçoit pas moins 



m 1IA11H0MES ÉCONOMIQUES 

sa récompense actuelle par l'intermédiaire de personnes qui 
(uni l'avanee de celle rémunération et se soumettent à en 
aller demander In compensation a des pnys lointains ou fi 
l'attendre d T un avenir reculé. Complication étonnante au- 
tant que merveilleuse, qui, soumise à une exacte analyse, 
nous montre, en définitive, l'intégrité du phénomène éco- 
nomique, besoin, effort, satisfaction, s'nccomplissant dans 
chaque individualité selon la loi de justice. 

Ilornes de l'échange. Le caractère général de réchange 
est de diminuer le rapport de l'effort à lasatvifaction. Entre 
nos besoins et nos satisfactions s'interposent des obstacles 
que nous parvenons a amoindrir par l'union des forces nu 
par ta séparation des occupations, c'est-à-dire par l'échange. 
Mais l'échange lui-même rencontre des obstacles, exige des 
efforts, La preuve en est dans l'immense masse de travail 
humain qu'il met en mouvement. Les métaux précieux, les 
routes, les canaux, les chemins de fer, les voitures, les na- 
vires, toutes ces ehoses absorbent une part considérable de 
l'activité humaine. Voyez d'ailleurs que d'hommes unique- 
ment occupés a faciliter des échanges, que de banquiers, 
négociants, marchands, courtiers, voituriers, marins! Ce 
vaste et coûteux appareil prouve mieux que tous les raison- 
nements ce qu'il y a de puissance dans la faculté d'échanger; 
sans cela comment l'humanité aurait-elle consenti à se l'im- 
poser? 

Puisqu'il est dans la nature de l'échange iVépargner des 
efforts et d'en exiger, il est aisé de comprendre quelles sont 
ses bornes naturelles. En vertu de cette force qui pousse 
l'homme h choisir toujours le inoindre de deux maux, l'é- 
change s'étendra indéfiniment, tant que l'effort exige par 
lui sera moindre que l'effort par lui épargné. Et il s'arrêtera 
naturellement, quand, au total, l'ensemble des satisfactions 
obtenues par la séparation des travaux seraient moindres, 



échange, ua 

à raison des difficultés de l'échange, que si on les demandait 
à la production directe. 

Voici une peuplade. Si clic veut se procurer la satisfac- 
tion, il faut qu'elle fasse l'effort. Elle peut s'iidresser h une 
autre peuplade et lui dire : « Faites cet effort pour nous, 
nous en ferons un autre pour vous. » La stipulation peut 
arranger tout le monde, si, par exemple, la seconde peu- 
plade est en mesure, par sa situation, de faire concourir à 
l'œuvre une plus forte proportion de forces naturelles et 
gratuites. En ce cas, elle réalisera le résultat avec un effort 
égal à 8, quand la première ne le pouvait qu'avec un effort 
égal à 12. Ne demandant que 8, il y a économie de 4 pour 
la première. Mais vient ensuite le transport, la rémunéra- 
tion des agents intermédiaires, en un mot l'effort exigé par 
l'appareil de l'échange. Il faut évidemment l'ajouter au 
chiffre 8 . L'échange continuera à s'opérer tant que lui-même 
ne coûtera pas 4. Aussitôt arrivé à ce chiffre, il s'arrêtera. 
Il n'est pas nécessaire de légiférer à ce sujet, car, — ou la 
loi intervient avant que ce nivellement soit atteint, et alors 
elle est nuisible, elle provient une économie d'efforts,— 
ou elle arrive après, et, en ce cas, elle est superflue. Elle 
ressemble à un décret qui défendrait d'allumer les lampes 
h midi. 

Quand l'échange est ainsi arrêté parée qu'il cesse d'être 
avantageux, le moindre perfectionnement dans l'appareil 
commercial lui donne une nouvelle activité. Entre Orléans 
cl Angoulèmc, il s'accomplit un certain nombre de transac- 
tions. Ces deux villes échangent toutes les fois qu'elles re- 
cueillent plus de satisfactions par ce procédé que par la 
production directe. Elles s'arrêtent quand la production 
par échange, aggravée des frais de l'échange lui-même, 
dépasse ou atteint l'effort de la production directe. Dans 
ces circonstances, si l'on améliore l'appareil de l'échange, 



116 HAIUJOSIES ÉCONOMIQUES, 

si les négociants baissent le prix de leur concours, si l'on 
perce une montagne, si l'on jette un pont sur la rivière, si 
on pave une route, si on diminue l'obstacle, l'échange se 
multi pliera, parce que les hommes veulent tirer parti de 
tous les avantages que nous lui avons reconnus, parce qu'ils 
veulent recueillir de l'utilité gratuite. Le perfectionnement 
de Vappareil commercial équivaut donc à un rapproche- 
ment matériel des deux villes. — D'où il suit que le rap- 
prochement matériel des hommes équivaut à un perfec- 
tionnement dans l'appareil de l'échange. — Et ceci est 
très-important; c'est là qu'est la solution du problème delà 
population ; c'est là, dans ce grand problème, l'élément né- 
glige par Maltlius. Là où Maltlius avait vu discordance, cet 
clément nous fera voir harmonie. 

Quand les hommes échangent, c'est qu'ils arrivent pur 
ce moyen à une satisfaction égale ovee moins d'efforts, et 
Ja raison en est que, de part et d'autre, ils se rendent des 
services qui servent de véhicule à une plus grande propor- 
tion d'utilité gratuite. 

Or ils échangent d'autant plus que l'échange même ren- 
contre de moindres obstacles, exige de moindres efforts. 

Et l'échange rencontre des obstacles, exige des efforts 
d'autant moindres que les hommes sont plus rapprochés. 
La plus grande densité de la population est donc nécessai- 
rement accompagnée d'une plus grande proportion d'utilité 
gratuite. Elle donne plus de puissance à l'appareil de 
l'échange, elle met en disponibilité une portion d'efforts 
humains ; elle est une cause de progrès. 

Et, si vous le voulez, sortons tics généralités et voyons 
les faits : 

Une rue d'égale longueur ne rend-elle pas plus de ser- 
vices à Paris que dans une ville déserte? Un chemin de fer 
d'un kilomètre ne rend-il pas plus de services dans le 



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ÉCHANGE. 417 

département de la Seine que dans le département des 
Landes? On marchand de Londres ne peut-i! pas se con- 
tenter d'une moindre rémunération sur chaque transaction 
qu'il facilite, À cause «le la multiplicité? Kn toutes choses, 
nous verrons deux appareils d'deliangc, quoique identi- 
ques, rendre des services bien différents, selon qu'ils 
fonctionnent au milieu d'une population dense ou d'une 
population disséminée. 

La densité de In population m fait pas seulement tirer 
un meilleur parti de l'appareil de l'échange, elle permet 
encore d'accroilre et de perfectionner cet appareil. Il est 
telle amélioration avantageuse au sein d'une population 
condensée, parce que là elle épargnera plus d'efforts 
qu'elle n'en exige, qui n'est pas réalisable au milieu d'une 
population disséminée, parce qu'elle exigerait plus d'efforts 
qu'elle n'en pourrait épargner. 

Lorsqu'on quitte momentanément Paris pour aller habi- 
ter une petite ville de province, on est étonné du nombre 
de cas où l'on ne peut se procurer certains services qu'à 
force de frais, de temps et à travers mille difficultés. 

Ce n'est pas seulement la partie matérielle de l'appareil 
commercial qui s'utilise et se perfectionne par le seul fait 
de la densité de la population , mais aussi la partie mo- 
rale. Les hommes rapprochés savent mieux se partager les 
occupations, unie leurs forces, s'associer pour fonder des 
écoles et des musées, bâtir des églises, pourvoir à leur 
sécurité, établir des banques ou des compagnies d'assuran- 
ces, en un mot, se procurer des jouissances communes 
avec une beaucoup moins forte proportion d'efforts pour 
chacun. 

Mais ces considérations reviendront quand nous en serons 
à la population. Bornons nous à cette remarque : 

L'échange est un moyen donné aux hommes de tirer un 



118 HAIÏMOSIRS ÉCONOMIQUES. 

meilleur parti de leurs facultés, d'économiser les capitaux, 
de faire concourir davantage les agents gratuits île In na- 
ture, d'accroître la proportion de l'utilité gratuite ù l'utilité 
onéreuse, de diminuer par conséquent le rapport des 
efforts aux résultats, de laisser à leur disposition une par- 
tic de leurs forces, de manière à en soustraire une portion 
toujours plus grande au service des besoins les plus 
impérieux et les premiers dans l'ordre de priorité, pour 
les consacrer à des jouissances d'un ordre de plus eu plus 
élevé. 

Si l'échange épargne des efforts, il en exige aussi. Il 
s'étend, il gagne, il se multiplie jusqu'au point où l'effort 
qu'il exige devient égal à celui qu'il épargne cl s'arrête là 
jusqu'à ce que, par le perfectionnement de l'appareil com- 
mercial, ou seulement par le seul fait de la condensation 
de la population et du rapprochement des hommes, il 
rentre dans les conditions nécessaires de sa marche ascen- 
dante. D'où il suit que les lois qui bornent les échanges 
sont toujours nuisibles ou superflues. 

Les gouvernements, toujours disposés à se persuader que 
rien de bien ne se fait sans eux, se refusent à comprendre 
cette loi harmonique : 

L'échange se développe naturellement jusqu'au point où 
il serait plus onéreux qu'utile, et s'arrête naturellement à 
cette limite. 

En conséquence, on les voit partout fort occupés de le 
favoriser ou de le restreindre. 

Pour le porter au tlelà de ses bornes naturelles, ils vont 
h la conquête de débouchés et de colonies. Pour le retenir 
en deçà, ils imaginent toutes sortes de restrictions et d'en- 
traves. 

Cette intervention de la force dans les transactions hu- 
maines est accompagnée de maux sans nombre. 



ÉCHANGE. 



119 



L'accroisse me M même de celte force est déjà un premier 
ma!; or il est Lien évident que l'Etat ne |>eut faire des 
conquêtes, retenir sous sa domination des pays lointains, 
détourner le cours naturel du commerce par l'action des 
douanes, sans multiplier beaucoup le nombre de ses 
agents. 

La déviation de la force publique est un mal plus grand 
encore que son accroissement. Sa mission rationnelle était 
de protéger toutes les libertés et toutes les propriétés, et 
la voilà appliquée à violer elle-même la liberté cl la pro- 
priété des ciloyens. Ainsi les gouvernements semblent 
prendre à tâche d'effacer des intelligences toutes les notions 
et tous les principes. Dès qu'il est admis que l'oppression 
et la spoliation sont légitimes pourvu qu'elles soient 
légales, pourvu qu'elles ne s'exereent entre citoyens que 
par l'intermédiaire de la loi ou de la force publique, on 
voit peu à peu chaque elasse venir demander de lui sacri- 
fier toutes les autres. 

Soil que cette intervention de la force dans les éebanges 
en provoque qui ne se seraient pas faits, ou en prévienne 
qui se seraient accomplis, il ne se peut pas qu'elle n'oc- 
casionne lout à la fois déperdition et déplacement de 
travail et de capitaux, et par suite perturbation dans la 
manière dont la population se serait naturellement distri- 
buée. Des intérêts naturels disparaissent sur un point, des 
intérêts factices se créent sur un autre, cl les hommes 
suivent forcément le courant des intérêts, C'est ainsi qu'on 
voit de vastes industries s'établir là où elles ne devaient pas 
naître, la France faire du sucre, l'Angleterre filer du coton 
venu des plaines de l'inde. Il a fallu des siècles de guerres, 
des torrents de sang répandu, d'immenses trésors dissipés 
pour arriver h ce résultat : substituer en Europe dès indus- 
tries précaires à des industries vivoees, et ouvrir ainsi des 



130 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

chances aux crises, aux chômages, h l'instabilité, et, en 
définitive, au paupérisme. 

Mais je m'aperçois que j'anticipe. Nous devons d'abord 
connaître les lois du libre et naturel développement des 
sociétés humaines. Plus tard, nous aurons à en étudier les 
perturbations. 

Force morale de l'échange. Il faut le répéter, au risque 
de froisser le sentimentalisme moderne. L'économie poli- 
tique se tient dans la région de ce qu'on nomme les 
affaires, et les affaires se font sous l'influence de V intérêt 
personnel. Les puritains du socialisme ont beau crier : 
« C'est affreux, nous changerons tout cela; » leurs décla- 
mations à cet égard se donnent à elles-mêmes un démenti 
permanent. Allez donc les acheter, quai Voltaire, au nom 
de la fraternité? 

Ce serait tomber dans un autre genre de déclamation 
que d'attribuer de lu moralité à des actes déterminés et 
gouvernés par l'intérêt personnel. Mais, certes, l'ingénieuse 
nature peut avoir arrangé Tordre social de telle sorte que 
ces mêmes actes, destitués de moralité dans leur mobile, 
aboutissent néanmoins à des résultats moraux. N'en est-il 
pas ainsi du travail? Or, je dis que l'échange, soit à l'état 
de simple troc, soit devenu vaste commerce, développe 
dans la société des tendances plus nobles que son mobile. 

A Dieu ne plaise que je veuille attribuer à une seule 
énergie tout ce qui fait la grandeur, la gloire et le charme 
de nos destinées. Comme il y a deux forces dans le monde 
matériel, l'une qui va de la circonférence au centre, l'autre 
du centre a la circonférence, il y a aussi deux principes 
dans le monde social : l'intérêt privé et la sympathie. Qui 
donc est assez malheureux pour méconnaître les bienfaits 
et les joies du principe sympathique, manifesté par l'ami- 
tié, l'amour, la piété filiale, la tendresse paternelle, la cha- 



ÉCHANGE. 13{ 

rité, le dévouement patriotique, le sentiment religieux, 
l'enthousiasme du bon et du beau? Il y en a qui disent que 
le principe sympathique n'est qu'une magnifique forme du 
principe individualiste, et qu'aimer les autres ce n'est, ou 
fond, qu'une intelligente manière de s'aimer soi-même. Ce 
n'est pas ici le lieu d'approfondir ce problème. Que nos 
deux énergies natives soient distinctes ou confondues, il 
nous suffit de savoirque loin de se heurter, comme on le dit 
sans cesse, elles se combinent et concourent à la réalisation 
d'un même résultat, le Lien général. 

J'ai établi ces deux propositions : 

Dans l'isolement, nos besoins surpassent nos facultés. 

Par l'échange, nos facultés surpassent nos besoins. 

Elles donnent la raison de la société. En voici deux autres 
qui garantisssent son perfectionnement indéfini : 

Dans l'isolement, les prospérités se nuisent. 

Par l'échange, les pruspérilés s'entr'aident. 

Est-il besoin de prouver que si la nature eut destiné les 
hommes a la vie solitaire, la prospérité de l'un ferait ob- 
stacle à la prospérité de l'autre* Plus ils seraient nombreux, 
moins ils auraient de chances de bien-élre. Bn tous cas, on 
voit clairement en quoi leur nombre pourrait nuire, on ne 
comprend pas comment il pourrait profiler. Et puis, je 
demande sous quelle forme se manifesterait le principe 
sympathique? A quelle occasion prendrait-il naissance? 
Pourrions-nous même le concevoir? 

Mais les hommes échangent. L'échange, nous l'avons vu, 
implique la séparation des occupations. Il donne naissance 
aux professions, aux métiers. Chacun s'attache à vaincre 
un genre d'obstacles au profit de la communauté. Chacun 
se consacre à lui rendre un genre de services. Or une ana- 
lyse complète de la valeur démontre que chaque service 
mut d'abord en raison de son utilité intrinsèque, ensuite 
11. 



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iîî HARMONIES ÉCONOMIQUES, 

en raison de ce qu'il est offert dans un milieu plus riche, 
c'est-à-dire au sein d'une communauté plus disposée à le 
demander, plus en mesure de le payer. l'expérience, en 
nous montrant l'artisan, le médecin, l'avocat, le négociant, 
le voilurier, le professeur, le savant, tirer pour eux-mêmes 
un meilleur parti de leurs services à Paris, ù Londres, à 
New-York que dans les landes de Gascogne, ou dans les 
montagnes du pays de Galles, ou dans les prairies du Far- 
west, l'expérience, dis-je, ne nous confirme- 1- elle pas cette 
vérité : L'homme a d'autant plus de chances de prospérer 
qu'il est dans un milieu plus prospère ? 

De toutes les harmonies qui se rencontrent sous ma 
plume, celle-ci est certainement la plus importante, la 
plus belle, la plus décisive, la plus féconde. Elle implique 
et résume toutes les autres. C'est pourquoi je n'en pourrai 
donner ici qu'une démonstration fort incomplète. Heureux 
si clic jaillit de l'esprit de ce livre. Heureux encore si elle 
en sortait du moins avec un caractère de probabilité suffi- 
sante pour déterminer le lecteur à s'élever par ses propres 
efforts à la certitude. 

Car, il n'en faut pas douter, c'est là qu'est la raison de 
décider entre l'organisation naturelle et les organisations 
artificielles; c'est là, exclusivement là, qu'est le problème 
social. Si la prospérité de tous est la condition de la pros- 
périté de chacun, nous pouvons nous fier non-seulement à 
la puissance économique de l'échange libre, mais encore à 
sa force morale. Il suffira que les hommes comprennent 
leurs vrais intérêts pour que les restrictions, les jalousies 
industrielles, les guerres commerciales, les monopoles 
tombent sous les coups de l'opinion, pour qu'avant de sol- 
liciter telle ou telle mesure gouvernementale, on se de- 
mande non pas : "Quel bien m'en reviemlra-t-il? n mais: 
" Quel bien en reviendra-l-il à la communauté? » Celte 



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ÉCHANGE. m 

dernière question, j'accorde qu'on se la fait quelquefois en 
vertu du principe sympathique; mais que In lumière se 
fasse et on se l'adressera aussi par intérêt personnel. Alors 
il sera vrai de dire que les deux mobiles de notre na- 
ture concourent vers un même résultat: le bien général; 
et il sera impossible de dénier a l'intérêt personnel, non 
plus qu'aux transactions qui en dérivent, du moins quant 
a leurs effets, la puissance morale. 

Que l'on considère les relations d'homme à homme, 
ne famille à famille, de province à province, de nation h 
nation, d'hémisphère à hémisphère, de capitaliste a ouvrier, 
de propriétaire a prolétaire, il est évident, ce me semble, 
qu'on ne peut ni résoudre ni même aborder le problème 
social à aucun de ses points de vue avant d'avoir choisi 
entre ces deux maximes : 

Le profit de l'un est le dommage de l'autre. 

Le profit de l'un est le profit de l'autre. 

Car si la nature a arrangé les choses de telle façon que 
l'antagonisme soit la loi des transactions libres, notre seule 
ressource est de vaincre la nature et d'étouffer la liberté. 
Si, au contraire, ces transactions libres sont harmoniques, 
c'est-a-dire si elles tendent ù améliorer et égaliser les con- 
ditions, nos efforts doivent se borner à laisser agir la nature 
et a maintenir les droits de la liberté humaine. 

Et c'est pourquoi je conjure les jeunes gens à qui ce livre 
est dédié de scruter avec soin les formules qu'il renferme, 
d'analyser la nature intime et les effets de l'échange. Oui, 
j'en ai la confiance, il s'en rencontrera un parmi eux qui 
arrivera enfin à la démonstration rigoureuse de cette pro- 
position : Le bien de chacun favorise le bien de tous, comme 
le bien de tous favorise le bien de chacun;— qui saura faire 
pénétrer cette vérité dans toutes les intelligences à force 
d'en rendre la preuve simple, lucide, irréfragable.— Celui-là 



m HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

aura résolu le problème social ; celui-là sera le bienfaiteur 
du genre humain. 

Remarquons ceci en effet : selon que cet axiome est vrai 
ou faux, les lois sociales naturelles sont harmoniques ou 
antagoniques. Selon qu'elles sont harmoniques ou anta- 
goniques , il est de notre intérêt de nous y conformer 
ou de nous y soustraire. Si donc il était une fois bien 
démontré que, sous le régime de la liberté, les intérêts 
concordent et s'entre-favori sent, tous les efforts que nous 
voyons faire aujourd'hui aux gouvernements pour troubler 
l'action de ecs lois sociales naturelles, nous les leur verrions 
faire pour laisser il ces lots toute leur puissance, ou plutôt 
ils n'auraient pas pour cela d'efforts à faire, si ce n'est celui 
de s'ahstcutr. — En quoi consiste l'action contrariante des 
gouvernements? Cela se déduit du but même qu'ils ont en 
vue. De quoi s'agit-il? De remédier à l'inégalité qui est 
censée naître de la liberté. Or il n'y a qu'un moyen de 
rétablir l'équilibre, c'est de prendre aux uns pour donner 
aux autres. — Telle est en effet la mission que les gouver- 
nement se sont donnée ou ont reçue, et c'est une consé- 
quence rigoureuse de la formule ; le profit de l'un est le 
dommage de l'autre. Cet axiome étant tenu pour vrai, il 
faut bien que la force répare le mal que fait la liberté. 
Ainsi les gouvernements, que nous croyions institués pour 
garantir à chacun sa liberté et sa propriété, ont entrepris la 
lâche île violer toutes les libertés et toutes les propriétés, et 
cela avec raison, si c'est en elles que réside le principe même 
du mal. Aussi partout nous les voyons occupés de déplacer 
artificiellement le travail, les capitaux et les responsabilités. 

D'un autre coté, une somme vraiment incalculable de 
forces intellectuelles se perd à la poursuite d'organisations 
sociales factices. Prendre aux uns pour donner aux autres, 
violer la liberté et la propriété, c'est un but fort simple ; 



ÉCHANGE. m 
mais les procédés peuvent varier à l'infini. De là ces mul- 
titudes de systèmes qui jettent l'effroi dans toutes les 
classes de travailleurs, puisque, par la nature même de leur 
but, ils menacent tous les intérêts. 

Ainsi : gouvernements arbitraires el compliqués, néga- 
tion de la liberté et de la propriété, antagonisme des 
classes et des peuples, tout cela est logiquement renfermé 
dans cet axiome : Le profit de l'un est le dommage de 
l'autre. — Et, par la même raison : simplicité dans les gou- 
vernements, respect de la dignité individuelle, liberté du 
travail et de l'échange, paix entre les nations, sécurité pour 
les personnes et les propriétés, tout cela est contenu dans 
celte vérité: Les intérêts sont harmoniques, à une condition 
cependant, c'est que cette vérité soit généralement admise. 

Or, il s'en faut bien qu'elle le soit. En lisant ce qui pré- 
cède, beaucoup de personnes seront portées à me dire : 
Vous enfoncez une porte ouverte; qui jamais a songé à 
contester sérieusement la supériorité de l'échange sur l'iso- 
lement? Dans quel livre, si ce n'est peut-être dans ceux de 
Rousseau, avez-vous rencontré cet étrange paradoxe? 

Ceux qui m'arrêtent par celte réflexion n'oublient que 
deux choses, deux symptômes ou plutôt deux aspects de 
nos sociétés modernes : les doctrines dont les théoriciens 
nous inondent et les pratiques que les gouvernements nous 
imposent. Il faut pourtant bien que l'harmonie des intérêts 
ne soit pas universellement reconnue, puisque, d'un côté, 
la force publique est constamment occupée à intervenir 
pour troubler leurs combinaisons naturelles; el que, d'une 
autre part, le reproche qu'on lui adresse surtout, c'est de 
ne pas intervenir assez, 

La question est celle-ci : le mal (il est clair que je parle 
ici du mal qui n'est pas la conséquence nécessaire de notre 
infirmité native) est-il imputable à l'action des lois sociales 



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136 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

naturelles ou au trouble que nous faisons subir à celle 
action? 

Or deux faits coexistent : le mal, la force publique 
occupée à contrarier les lois sociales naturelles. Le premier 
de ces faits cst-il la conséquence du second? Pour moi, je 
le crois, je dirai même, j'en suis sûr. Mais, en même temps, 
je suis témoin de ceci ; il mesure que le mal se développe, 
les gouvernements cherchent le remède dans de nouveaux 
troubles apportés à l'action de ces lois ; les théoriciens leur 
reprochent de ne pas les troubler assez. Ne suis-jc pas 
autorisé h en conclure qu'on n'a guère confiance en elles? 

Oui, sans doute, si l'on pose la question entre l'isolement 
et l'échange, on est d'accord. Mais si on la pose entre 
l'échange libre eL l'échange forcé, en cst-il de même? N'y 
a-t-il rien d'artificiel, de forcé, de restreint ou de contraint, 
en France, dans la manière dont s'y échangent les services 
relatifs au commerce, au crédit, aux transports, aux arts, 
a l'instruction, à la religion? Le travail et les capitaux se 
sont-ils répartis nature 1k ment entre l'agriculture et les 
fabriques? Quand les intérêts se déplacent, obéissent- ils 
toujours à leur propre impulsion ? Ne rencontrons-nous pas 
de toutes parts des entraves? Est-ce qu'il n'y a pas cent 
professions qui sont interdites au plus grand nombre 
d'entre nous? Est-ce i|ue le catholique ne paye pas forcé- 
ment les services du rabbin juif et le juif les services du 
prêtre catholique? Est-ce qu'il y a un seul homme en 
France qui a reçu Induration que ses parents lui eussent 
dounéc s'ils eussent été libres? Est-ce que notre intelli- 
gence, nos moeurs, nos idées, noire industrie ne se façon- 
nent pas sous le régime de l'arbitraire ou du moins de 
l'artificiel? Or, je le demande, troubler l'échange libre des 
services, n'est-ce pas nier l'harmonie des intérêts? Sur quel 
fondement me vient-on ravir ma liberté si ce n'est qu'on la 



ÉCHANGE. 127 
juge nuisible aux mitres? Dira-t-on que c'est à moi-même 
qu'elle nuit? Mais alors c'est un antagonisme de pins. Et 
où en sommes-nous, grand Dieu ! si In nature a placé dans 
le cœurde tout homme un mobile permanent, indomptable, 
en vertu duquel il blesse tout le monde et se blesse lui- 

Oli ! on a essaye tant de choses ; quand est-ce donc qu'on 
essayera la plus simple de toutes : la liberté! La liberté 
de lous actes qui ne blessent pas la justice ; la liberté de 
vivre, de se développer, de se perfectionner; le libre exer- 
cice des facultés; le libre échange des services. N'eùt-cc 
pas été un beau et solennel spectacle que le pouvoir né de 
la révolution de février se fût adressé ainsi aux citoyens t.' 

« Vous m'avez investi de la force publique. Je ne l'em- 
ploierai qu'aux choses dans lesquelles l'intervention de la 
force soit permise ; or, il n'en est qu'une seule, c'est la jus- 
tice. Je forcerai chacun à rester dans la limite de ses droits. 
Que chacun de vous travaille en liberté le jour et dorme en 
paix la nuit. Je prends à ma charge la sécurité des per- 
sonnes et des propriétés : c'est ma mission, je la remplirai ; 
mais je n'en accepte pas d'autre. Qu'il n'y ait donc plus 
de malentendu entre nous. Désormais, vous ne me payerez 
que le léger tribut indispensable pour le maintien de l'ordre 
et la distribution de la justice. Mais aussi, sachez-le. bien, 
désormais chacun de vous est responsable envers lui-même 
de sa propre existence et de son perfectionnement. Ne 
tournez plus sans cesse vos regards vers moi. Ne me de- 
mandez pas de vous donner de la richesse, du travail, du 
crédit, de l'instruetioD, de la religion , de la moralité; 
n'oubliez pas que le mobile en vertu duquel vous vous dé- 
veloppez, est en vous ; que, quant à moi, je n'agis jamais 
que par l'intermédiaire de la force ; que je n'ai rien, abso- 
lument rien que je ne le tienne de vous, et que, par consé- 



)S9 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

quent, je ne puis conférer le plus petit avantage aux uns 
qu'aux dépens des autres. Labourez donc vos champs, fa- 
briquez et transportez leurs produits, faites le commerce; 
donnez-vous réciproquement du crédit; rendez et recevez 
librement des services ; faites élever vos Gis, trouvez leur 
une carrière, cultivez les arls, perfectionnez votre intelli- 
gence, épurez vos sentiments, rapprochez-vous les uns des 
autres, formez des associations industrielles ou charitables ; 
unissez vos efforts pour le bien individuel comme pour le 
bien général ; obéissez à vos tendances, accomplissez vos 
destinées scion vos facultés, vos vues, volve prévoyance. 
N'attendez de inoi que deux choses : liberté, sécurité, et 
comprenez bien que vous ne pouvez, sans les perdre toutes 
deux, m'en demander une troisième. » 

Oui, j'en suis convaineu, si la révolution de février eût 
proclamé ce principe, elle eût été la dernière. Comprend- 
on que les citoyens, d'ailleurs parfaitement libres, aspirent 
à renverser le pouvoir, alors que son action se borne à sa- 
tisfaire le plus impérieux, le mieux senti de tous les besoins 
sociaux, le besoin de la justice? 

Mais il n'était malheureusement pas possible que l'As- 
semblée nationale entrut dans cette voie et fit entendre ces 
paroles. Elles ne répondaient ni à sa pensée, ni à l'attente 
publique. Elles auraient jeté l'effroi au sein de la société 
autant peut-être que pourrait le faire la proclamation du 
communisme. Être responsables de nous-mêmes! cùt-on 
dit. Ne plus compter sur l'Etat que pour le maintien de 
l'ordre et de la paix ! N'attendre de lui ni nos richesses, ni 
nos lumières ! N'avoir plus à rejeter sur lui la responsabilité 
de nos fautes, de notre incurie, de notre imprévoyance! Ne 
compter quesur nous-mêmes pour nos moyens de subsistance, 
pour notre amélioration physique, intellectuelle et morale ! 
Grand Dieu ! qu'allons -nous devenir? La société ne va-t-elle 



ÉCHANGÉ. 139 
pas être envahie par la misère, l'ignorance, l'erreur, l'irré- 
ligion et la perversité? 

On en conviendra : telles eussent été les erainles qui se 
fussent manii'c;sl(!i's(l(! toutes parts si la révolution de février 
eût proclamé la liberté, c'est-à-dire le règne des lois sociales 
naturelles. Donc, ou nous ne connaissons pas ces lois, ou 
nous n'avons pas confiance en elles. Nous ne pouvons nous 
défendre de l'idée que les mobiles que Dieu a mis dans 
l'homme sont essentiellement pervers; qu'il n'y a de recti- 
tude que dans les intentions et les vues des gouvernants ; 
que les tendances de l'humanité mènent à la désorganisa- 
tion, à l'anarchie, en un mot, nous croyons à l'antagonisme 
fatal des intérêts. 

Aussi, loin qu'à la révolution de février fa société fran- 
çaise ail manifesté la moindre aspiration vers une organi- 
sation naturelle, jamais peut-être ses idées et ses espérances 
ne s'étaient tournées avec autant d'ardeur vers des combi- 
naisons factices. Laquelle? On ne le savait trop. Il s'agis- 
sait, selon le langage du temps, de faire des essais .• Facia- 
mtts expérimentant in corpore vili. Et l'on semblait arrivé à 
un tel mépris de l'individualité, ù une si parfaite assimila- 
tion de l'homme à la matière inerte, qu'un parlait de l'aire 
des expériences sociales avec des hommes comme on fait 
des expériences chimiques avec des alcalis et des acides. 
Une première expérimentation fut commencée au Luxem- 
bourg, on sait avec quel succès. Bientôt l'Assemblée consti- 
tuante institua un comité du travail où vinrent s'engloutir 
des milliers de plans sociaux. On vit un représentant fou- 
riériste demander sérieusement de la terre et de l'argent 
(il n'aurait pas tardé sans doute à demander aussi des 
hommes) pour manipuler sa société modèle. Un autre re- 
présentant égalitaire offrit aussi sa recette, qui fut refusée. 
Plus heureux les manufacturiers ont réussi à maintenir la 
13 



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130 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

leur. Enfin, en ce moment, l'Assemblée législative a nommé 
une commission pour organiser rassislnnce. 

Ce qui surprenil en tout ceci, c'est que tes dépositaires 
du pouvoir ne soient pus venus île temps en temps, dans 
l'intérêt de sa stabilité, faire entendre ces paroles : « Vous 
habituez trente-six millions de citoyens à s'imaginer que je 
suis responsable de tout ce qui leur arrive en bien ou en 
mal dans ce monde. A celte condition, il n'y a pas de gou- 
vernement possible, ii 

Quoi qu'il en soit, si ces diverses inventions sociales, dé- 
eorées du nom d'organisation, diffèrent entre elles parleurs 
procédés, elles partent toutes du même principe : prendre 
aux uns pour donner aux autres. — Or il est bien clair 
qu'un tel principe n'a pu rencontrer des sympathies si uni- 
verselles au sein de la nation que parce que l'on y est très- 
convaincu que les intérêts sont naturellement antagoniques 
et les tendances humaines essentiellement perverses. 

Prendre aux uns pour donner aux autres! Je sais bien 
que les choses se passent ainsi depuis longtemps. Mais avant 
d'imaginer, pour guérir la misère, divers moyens de réa- 
liser ee bizarre principe, ne devrait-on pas se demander si 
la misère ne provient pas précisément de ce que ce principe 
a été réalisé sous une forme quelconque? Avant de cher- 
cher le remède dans de nouvelles perturbations apportées h 
l'empire des lois sociales naturelles, ne devrait-on pas s'as- 
surer si ces perturbations ne constituent pas justement le 
mal dont la société souffre et qu'on veut guérir? 

Prendre aux uns pour donner aux autres! Qu'il me soit 
permis de signaler ici le danger et l'absurdité de la pensée 
économique de cette aspiration, dite sociale, qui fermentait 
au sein des masses et qui a éclaté avec tant de force à la ré- 
volution de février. 

Quand il y a encore plusieurs couches dans la société, 



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ÉCHANGE. (SI 

on conçoit que 3a première jouisse Je privilèges aux dépens 
de toutes les autres. C'est odieux, mais ce n'est pas absurde. 

La seconde couche ne manquera pas alors de battre en 
brèche les privilèges, et, à l'aide des masses populaires, 
elle parviendra tôt ou tard à faire une révolution. En ce 
cas, la force passant en ses mains, on conçoit cncorequ'clle 
se constitue des privilèges. C'est toujours odieux, mais ce 
n'est pas absurde, ce n'est pas du moins impraticable, car 
le privilège est possible, tant qu'il a au-dcssuus de lut, pour 
l'alimenter, le gros du public. Si la troisième, la quatrième 
couche font aussi leur révolution, elles s'arrangeront aussi, 
si elles le peuvent, de manière à exploiter les masses, au 
moyen de privilèges très-habilement combinés. Mais voici 
que le gros du public foulé, pressuré, exténué, fait aussi sa 
révolution. Pourquoi? Que va-t-îl faire? Vous croyez peut- 
être qu'il va abolir tous les privilèges, inaugurer le règne 
de la justice universelle? Qu'il va dire : Arrière les restric- 
tions; arrière les entraves; arrière les monopoles; arrière 
les interventions gouvernementales au profit d'une classe; 
arrière les lourds impots; arrière les intrigues diplo- 
matiques et politiques? Non, sa prétention est bien 
autre. II se fait solliciteur, il demande, lui aussi, a être 
privilégié. Lui, le gros du public, imitant les classes supé- 
rieures, implore à son tour des privilèges! II veut le droit 
au travail, le droit au crédit, le droit à l'instruction, le 
droit à l'assistance ! Mais aux dépens de qui ? C'est ce dont 
il ne se met pas en peine. Il sait seulement que si on lui 
assurait du travail, du crédit, de l'instruction, du repos 
pour ses vieux jours, le tout gratuitement, cela serait fort 
heureux, et certes, personne ne le conteste. Mais est-ce 
possible? Hélas! non, et c'est pourquoi je dis qu'ici l'odieux 
disparait ; mais l'absurde est h son comble. 

Des privilèges aux masses ! Peuple, réfléchis donc au 



1M HARMONIES ÉCONOMIQUES, 

cercle vicieux où tu te places. Privilège suppose quelqu'un 
pour en jouir et quelqu'un pour le payer. On comprend 
un homme privilégie 1 , une classe privilégiée, mais peut-on 
concevoir tout un peuple privilégié? Est-ce qu'il y a au- 
dessous de toi une autre touche sociale sur qui rejeter le 
fardeau ? Ne comprendra s -lu jamais lu bizarre mystification 
dont tu es dupe? Ne comprendras- tu jamais que l'État ne peut 
rien te donner d'une main qu'il ne t'ait pris un peu davantage 
de l'autre? Que bien loin qu'il y ait pour loi, dans celte 
combinaison, aucun accroissement possible de bien-être, le 
résidu de l'opération c'est un gouvernement arbitraire, 
plus vcxaloirc, plus responsable, plus dispendieux et plus 
précaire, des impôts plus lourds, des injustices plus nom- 
breuses, des faveurs plus blessantes, une liberté plus res- 
treinte, des forces perdues, des intérêts, du travail et des 
capitaux déplacés, la convoitise excitée, le mécontentement 
provoque et l'énergie individuelle éteinte? 

Les classes supérieures s'alarment, cl ce n'esl pas sans 
raison, de celte triste disposition des masses. Elles y voient 
le germe de révolutions incessa nies, car quel gouvernement 
peut tenir quand il a eu le malheur de dire : « J'ai la force 
et je l'emploierai a faire vivre tout le monde aux dépens de 
tout le monde. J'assume sur moi la responsabilité du bon- 
heur universel. » — Mais l'effroi donl ces classes sont sai- 
sies n'est-il pas un châtiment mérité ? N'ont-clles pas elles- 
mêmes donné au peuple le funesle exemple de la disposition 
dont elles se plaignent? N'ont-elles pas toujours tourné 
leurs regards vers les faveurs de l'État? Ont-cil es jamais 
manqué d'assurer quelque privilège grand ou petit aux fa- 
briques, aux banques, aux mines, à la propriété foncière, 
aux arts, et jusqu'à leurs moyens de délassement et de di- 
version, h la danse, à la musique, à tout enfin, excepte au 
travail du peuple, au travail manuel? N'ont-ellee pas 



ÉCHANGE. 133 

poussé à la multiplication des fonctions publiques pour ac- 
croître, aux dépens des masses, leurs moyens d'existence, et 
y a-t-il aujourd'hui un père de famille qui ne songe à as- 
surer une place à son fils ? Ont-elles jamais fait volontaire- 
ment disptiraitre une seule des inégalités reconnues de 
l'impôt? N'ont-ellcs pas longtemps exploité jusqu'au privi- 
lège électoral? — Et maintenant, elles s'étonnent, elles 
s'affligent de ce que le peuple s'abandonne à la même 
pente! Mais quand l'esprit de mendicité a si longtemps pré- 
valu dans les classes riches, comment veut-on qu'il n'ait 
pas pénétré au sein des classes souffrantes? 

Cependant une grande révolution s'est accomplie. La 
puissance politique, la faculté de faire des lois, la disposi- 
tion de la force, ont passé virtuellement, sinon de fait en- 
core, aux mains du peuple, avec le suffrage universel. 
Ainsi, ce peuple qui pose le problème sera appelé à le ré- 
soudre, et malheur au pays si, suivant l'exemple qui lui a 
été donné, il cherche la solution dans le privilège, qui est 
toujours une violation du droit d'autrui. Certes, il aboutira 
à une déception et par là à un grand enseignement; car 
s'il est possible de violer le droit du grand nombre en fa- 
veur du petit nombre, comment pourrait-on violer le droit 
de tous pour l'avantage de tous? Mais a quel prix cet 
enseignement sera-t-il acheté ? Pour prévenir cet effrayant 
danger, que devraient faire les classes supérieures? Deux 
choses : renoncer pour elles-mêmes à tout privilège, éclai- 
rer les masses ; car il n'y a que deux choses qui puissent 
sauver la société : la justice et la lumière. Elles devraient 
rechercher avec soin si elles ne jouissent pas de quelque 
monopole, pour y renoncer; si elles ne profitent pas de 
quelques inégalités factices, pour les effacer-, si le paupé- 
risme ne peut pas être attribué, en partie du moins, à 
quelque perturbation des lois sociales naturelles, pour la 
13. 



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131 HARMONIES ÉCONOMIQUES, 

faire cesser, afin de pouvoir dire, en montrant leurs mains 
au peuple : Elles sont pleines, mais elles sont pures. 
Est-ce là ce qu'elles font? Si je ne m'aveugle, elles font tout 
le contraire. Elles commencent par garder leurs mono- 
poles et on les a vues même profiter de la révolution pour 
essayer de les accroître. Après s'être ainsi otc jusqu'à la 
possibilité de dire la vérité et d'invoquer les principes, pour 
ne pas se montrer trop inconséquentes, elles promettent 
au peuple de le traiter comme elles se traitent elles-mêmes, 
et font briller à ses yeux l'appât des privilèges. Seulement 
elles se croient très-rusées en ce qu'elles ne lui concèdent 
aujourd'hui qu'un petit privilège : le droit à l'assistance, 
dans l'espoir de le détourner d'en réclamer un gros : le 
droit au travail. Et elles ne s'aperçoivent pas qu'étendre et 
systématiser de plus en plus l'axiome : prendre aux uns 
pour donner aux autres, c'est renforcer l'illusion qui 
crée les difficultés du présent ut les dangers de l'avenir. 

N'exagérons rien toutefois. Quand les elasses supérieures 
cherchent dans l'extension du privilège le remède aux maux 
que le privilège a faits, elles sont de bonne fui et agissent, 
j'en suis convaincu, plutôt par ignorance que par injustice. 
C'est un malheur irréparable que les gouvernements qui 
se sont succédé eu France aient toujours mis obstacle à 
l'enseignement de l'économie politique. C'en est un bien 
plus grand encore que l'éducation universitaire remplisse 
toutes nos cervelles de préjugés romains, c'est-à-dire de 
tout ce qu'il y a de plus antipathique à la vérité sociale. 
C'est là ce qui fait dévier les classes supérieures. II est de 
mode aujourd'hui de déclamer contre elles. Pour moi, je 
crois qu'à aucune époque elles n'ont eu des intentions plus 
bienveillantes. Je crois qu'elles désirent avec ardeur ré- 
soudre le problème social. Je crois qu'elles feraient plus 
que de renoncer à leurs privilèges et qu'elles sacrifieraient 



ÉCHANGE. 



1» 



volontiers, en œuvres charitables, une partie de leurs pro- 
priétés acquises, si, par là, elles croyaient mettre un terme 
définitif aux souffrances des classes laborieuses. On dira, 
sans doute, que l'intérêt ou la peur les anime et qu'il n'y a 
pas grande générosité à abandonner une partie de son bien 
pour sauver le reste. C'est In vulgaire prudence de l'homme 
qui fait la part du feu. — Ne calomnions pas ainsi la na- 
ture humaine. Pourquoi refuserions-nous de reconnaître 
un sentiment moins égoïste? N'cstil pas bien naturel que 
les habitudes dniiocni tiques qui prévoient dans notre pays 
rendent les hommes sensibles aux souffrances de leurs 
frères? Mais quel que soit le sentiment qui domine, ce qui 
ne se peut nier, c'est que tout ce qui peut manifester l'o- 
pinion, la philosophie, la littérature, la poésie, le drame, 
la prédication religieuse, les discussions parlementaires, le 
journalisme, tout révèle dans la classe aisée plus qu'un 
désir, une soif ardente de résoudre le grand problème. 
Pourquoi donc ne sort-il rien de nos assemblées législatives? 
Parce qu'elles ignorent. L'économie politique leur propose 
cette solution : justice lèvm.e , charité privée. Elles 
prennent le contre-pied, et obéissant, sans s'en apercevoir, 
aux influences socialistes, elles veulent mettre la charité 
dans la loi, c'est-a-dire en bannir la justiee, au risque de 
tuer du même coup la charité privée, toujours prompte à 
reculer devant la charité légale. 

Pourquoi donc nos législateurs bouleversent-ils ainsi 
toutes les notions? Pourquoi ne laissent-ils pas choque 
chose à sa place, la sympathie dans son domaine naturel, 
qui est la liberté; et la justice dans le sien, qui est la loi? 
Pourquoi n'appliquent-ils pas la loi exclusivement à faire 
régner la justice? Serait-ce qu'ils n'aiment pas la justice? 
Non, mais ils n'ont pas confiance en elle. Justice, c'est 
liberté et propriété. Or, ils sont socialistes sans le savoir; 



156 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

pour la réduction progressive de la misère, pour l'expan- 
sion indéfinie de la richesse, ils n'onl foi, quoi qu'ils en 
disent, ni à la liberté, ni à In propriété, ni, pur conséquent, 
à la justice. Et c'est pourquoi on les voit de très-bonne 
foi chercher la réalisation du bien par la violation perpé- 
tuelle du droit. 

OnpeulappcIcWoi's sociales nature! 1rs i'ensemhle des phé- 
nomènes, considérés tant dans leurs mobiles que dans leurs 
résultats, qui gouvernent les libres transactions deshommes. 

Cela posé, la question est celle-ci : 

Faut-il laisser agir ces lois, ou faut-il les empêcher d'agir? 

Cette question revient à celle-ci : 

Faut-il reconnaître à chacun sa propriété et sa liberté, 
son droit de travailler et d'échanger sous sa responsabilité, 
soit qu'elle châtie, soit qu'elle récompense, et ne faire in- 
tervenir la loi, qui est la force, que pour la protection de 
ces droits? Ou bien, peut-on espérer arriver à une plus 
grande somme de bonheur social en violant la propriété 
et la liberté, en réglementant le travail, troublant l'échange 
et déplaçant les responsabilités? 

En d'autres termes : 

La loi doit-elle faire prévaloir la justice rigoureuse, ou 
être l'instrument de la spoliation organisée avec plus ou 
moins d'intelligence? 

11 est bien évident que la solution de ces questions est 
subordonnée à l'étude et à la connaissance des lois sociales 
naturelles. On ne peut se prononcer raisonnablement avant 
de savoir si la propriété, la liberté, les combinaisons des 
services volontairement éilungés poussent les hommes vers 
leur amélioration comme le eroient les économistes, ou vers 
leur dégradation, comme l'affirment les socialistes. Dans 
le premier cas, le mal social doit être attribué aux pertur- 
bations des lois naturelles, aux violations légales de la pro- 



Dl ].Ii:ù"J !.'•■ 



ECHANGE. 137 

prié té et de la liberté. Ce sont ces perturbations et ces vio- 
lations qu'il faut faire cesser, et l'économie politique a 
raison. Dans le second, nous n'avons pas encore assez 
d'intervention gouvernementale; les combinaisons factices 
et forcées ne se sont pas encore assez substituées aux com- 
binaisons naturelles cl libres ; ces trois funestes principes : 
justice, propriété, liberté, ont encore trop d'empire. Nos 
législateurs ne leur ont pas encore porté d'assez rudes coups. 
On ne prend pas encore assez aux uns pour donner aux 
autres. Jusqu'ici on a pris au grand nombre pour donner 
au petit nombre. Maintenant il faut prendre à tous pour 
donner à tous. En un mot, il faut organiser la spoliation, 
et c'est du socialisme que nous viendra le salut. 



V 



DF. I.A VALEUR. 



Dissertation, ennui, Dissertation snr [a valeur, ennui 
sur ennui. 

Aussi quel novice écrivain, placé en face d'un problème 
économique, n'a essayé de le résoudre, abstraction faite de 
toute définition de la valeur? 

Mais il n'aura pas tardé, à reconnaître combien ce pro- 
cédé est insuffisant. La théorie de la valeurest à l'économie 
politique ce que la numération est à l'arithmétique. Dans 
quels inextricables embarras ne se serait pas jeté Itezout, 
si, pour épargner quelque fatigue à ses élèves, il eût entre- 
pris de leur enseigner les quatre règles et les proportions 
sans leur avoir préalablement expliqué la valeur que les 
chiffres empruntent à leur figure ou à leur position? 

Si, encore, le lecteur pouvait pressentir les belles consé- 
quences qui se déduisent de la théorie de la valeur! Il 
accepterait l'ennui de ces premières notions, comme on se 
résigne a étudier péniblement les éléments de la géométrie, 
en vue du magnifique champ qu'ils ouvrent à notre intel- 
ligence. 



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DE LA VALEUR. 139 

Mais cette sorte île prévision intuitive n'est pas possible. 
Plus je me donnerai de soins pour distinguer la valeur, 
soit de l'utilité, soit du travail, pour montrer combien il 
était naturel que la science commençât par trébucher à ces 
écueils, plus, sans doute, on sera porté à ne voir dans cette 
délicate discussion que de stériles et oiseuses subtilités, 
bonnes tout au plus à satisfaire !a curiosité des hommes 
du métier. 

Vous recherchez laborieusement, me dira-t-on, si la 
richesse est dans l'utilité des choses, ou dans leur valeur, 
ou dans leur rareté. N'est-ce pas une question, comme 
celles de l'école : la forme est-elle dans la substance ou dans 
l'accident? Et ne craignez-vous pas qu'un Molière de car- 
refour ne vous expose aux risées du public des Variétés? 

Et cependant, je dois le dire, au point de vue écono- 
mique : société c'est échange. La première création de 
l'échange c'est la notion de valeur, en sorte que toute 
vérité ou toute erreur introduite dans les intelligences par 
ce mot est une vérité ou une erreur sociale. 

J'entreprends de montrer dans cet écrit l'harmonie des 
lois providentielles qui régissent la société humaine. Ce 
qui fait que ces lois sont harmoniques et non discordantes, 
c'est que tous les principes, tous les mobiles, tous les 
ressorts, tous les intérêts, concourent vers un grand résul- 
tat final que l'humanité n'atteindra jamais, à cause de son 
imperfection native, mais dont elle approchera toujours, 
en vertu de sa perfectibilité indomptable ; et ce résultat est : 
le rappochemenl indéfini de toutes les classes vers un 
niveau qui s'élève toujours; en d'autres termes : l'égali- 
sation des individus dans l'amélioration générale. 

Mais pour réussir il faut que je fasse comprendre deux 
choses, savoir: 

V Que futilité tend à devenir de plus en plus gratuite, 



iio harmonies économiques. 

commune, en sortant progressivement du domaine de l'ap- 
propriation individuelle. 

2° Que la valeur, nu contraire, seule appropriable, seule 
constituant la propriété de droit et de fait, tend à dimi- 
nuer de plus en plus relativement à l'utilité a laquelle elle 
est attachée. 

En sorte que si clic est bien faite, une telle démonstra- 
tion , fondée sur la propriété, mais seulement sur la propriété 
de la valeur, et sur la communauté, mais seulement sur 
la communauté de l'utilité, une telle démonstration, dis-je, 
doit satisfaire et concilier toutes les écoles, en leur concé- 
dant que toutes ont entrevu la vérité, mais la vérité par- 
tielle prise à des points de vue divers. 

Économistes, vous défendez la propriété. 11 n'y a, dans 
l'ordre social, d'autre propriété que celle des valeurs, et 
ccll.e-la est inébranlable. 

Communistes, vous rêvez la communauté, vous l'avez. 
L'ordre social rend toutes les utilités communes, à la 
condition que l'échange des valeurs appropriées soit 
libre. 

Vous ressemblez à des architectes qui disputent sur un 
monument dont chacun n'a observé qu'une face. Ils ne voient 
pas mal, mais ils ne voient pas tout. Pour les mettre d'ac- 
cord, il ne faut que les décider à faire le tour de l'édi- 
fice. 

Mais cet édifice social commentlcpourrais-jc reconstruire 
aux yeux du public, dans toute sa belle harmonie, si je 
rejette ses deux pierres angulaires : ulililé, valeur? Com- 
ment pourrais-jc amener la désirable conciliation de toutes 
les écoles sur le terrain de la vérité , si je recule devant 
l'analyse de ces deux idées, alors que la dissidence est née 
de la malheureuse confusion qui en a été faite? 

Cette manière d'exorde était nécessaire pour déterminer, 



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DE LA VALEUR. 



s'il se peut, le lecteur,» un instant d'attention, de fatigue, et 
probablement, hélas! d'ennui. Ou je me faisbien illusion, ou 
la consolante beauté des conséquences rachètera la séche- 
resse des prémisses. Si Newton s'était laissé rebuter, a 
l'origine, par le dégoût des premières éludes mathéma- 
tiques, jamais son cœur n'eût battu d'admiration à l'aspect 
des harmonies delà mécanique céleste, et je soutiens qu'il 
suffît de traverser virilement quelques notions élémentaires, 
pour reconnaître que Dieu n'a pas déployé dans la méca- 
nique sociale moins de bonté touchante, d'admirable sim- 
plicité et de magnifique splendeur. 

Dans le premier chapitre, nous avons vu que l'homme 
est passif et actif; que le besoin et la satisfaction, n'affec- 
tant que la sensibilité, étaient, de leur nature, personnels, 
intimes, intransmissibles; que l'effort, au contraire, lien 
entre le besoin cl la satisfaction, moyen entre le principe 
et la fin, parlant de notre activité, de notre spontanéité, 
de noire volonté, élait susceptible de conventions, de trans- 
mission. Je sais qu'on pourrait, au point de vue métaphy- 
sique, contester cette assertion et soutenir que l'effort aussi 
est personnel. Je n'ai pas envie de m'engager sur le terrain 
de l'idéologie, et j'espère que ma pensée sera admise sans 
controverse, sous cette forme vulgaire: Nous ne pouvons 
sentiriez besoins des autres; nous ne pouvons sentir les 
satisfactions des autres, mais nous pouvons nous rendre 
service les uns aux autres. 

C'est celte transmission d'eiforls, cet échange de services 
qui sont la matière de l'économie politique; et, puisque, 
d'un aulre côté, la science économique se résume dans le 
mot valeur, dont clic n'est que la longue explication, il 
s'ensuit que la notion de valeur sera imparfaitement, fausse- 
ment conçue, si on la fonde sur les phénomènes extrêmes 
qui s'accomplissent dans noire sensibilité : besoins et satis- 
13 



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Hi HARMONIES ÉCONOMIQUE S. 

factions, phénomènes intimes, intransmissibles, incom- 
mensurables d'un individu h l'autre, an lieu de la fonder 
sur les manifesta lions de notre activité, sur les efforts, sur 
les services réciproques qui s'échangent parce qu'ils sont 
susceptibles d'être comparés, appréciés, évalués, et qui 
sont susceptibles d'êlre évalués, précisément parce qu'ils 
s'échangent. 

Dans le même chapitre, nous sommes arrivés à ces for- 
mules : 

« L'utilité (la propriété qu'ont certains actes ou certaines 
choses de nous servir) est composée: une partie est due ù 
faction de la nature, une autre à l'action de l'homme. 
« Il reste d'autant moins à faire au travail humain, pour un 
résultat donné, que la nature a plus fait, n « La coopé- 
ration de la nature est essentiellement gratuite; la coopé- 
ration de l'homme, intellectuelle ou matérielle, échangée ou 
non, collective ou solitaire, est essentiellement onéreuse, 
ainsi que l'implique ce mot même : effort. « 

Et comme ce qui est gratuit ne saurait avoir de valtur, 
puisque l'idée de valeur implique celle d'acquisition à titre 
onéreux, il s'ensuit que la notion de voleur sera encore mal 
conçue si onl'étend,en toutou partie, aux dons ou à la 
coopération de la nature, au lieu de la restreindre exclu- 
sivement à la coopération humaine. 

Ainsi, de deux côtés, par deux routes différentes, nous 
arrivons à cette conclusion que la valeur doit avoir trait 
aux efforts que font les hommes pour donner satisfaction à 
leurs besoins. 

Au troisième chapitre, nous avons eonstaté que l'homme 
ne pouvait vivre dans l'isolement. Mais si, par la pensée, 
nous évoquons cette situation chimérique, cet état contre 
nature que lcxvm° siècle exaltait sous le nom d'état de na- 
ture, nous ne tardons pas à reconnaître qu'il ne révèle pas 



DE LA VALEUR. 113 
encore la notion de valeur, bien qu'il présente cette mani- 
festation de notre principe actif que nous avons appelée ef- 
fort. La raison en est simple : valeur implique comparaison, 
Appréciation, évaluation, mesure. Pour que deux choses 
se mesurent l'une par l'autre, il faut qu'elles soient corn- 
mcnsurablcs, et pour cela il faut qu'elles soient de même 
nature. Dans l'isolement, à quoi pourrait-on comparer l'ef- 
fort? au besoin, a la satisfaction? Cela ne peut conduire 
qu'à lui reconnaître pins ou moins d'à-propos, d'opportu- 
nité. Dans l'état social, ce que l'on compare (et c'est dccelte 
comparaison que naît ridée de valeur), c'est l'effort d'un 
homme à l'effort d'un autre homme, deux phénomènes de 
même nature et par conséquent commensurables. 

Ainsi la définition du mot valeur, pour être juste, doil 
avoir Irait non-seulement aux efforts humains, mais encore 
à ces efforts échangés ou échangeables. L'échange fait plus 
que de constater et mesurer les valeurs, il leur donne 
l'existence. Je ne veux pas dire qu'il donne l'existence aux 
actes et aux choses qui s'échangent, mais il la donne à la 
notion de valeur. 

Or quand deux hommes se cèdent mutuellement leur 
effort actuel, ou les résultats de leurs efforts antérieurs, 
ils se servent l'un l'autre, ils se rendent réciproquement 
service. 

Je dis donc : la valeur, c'est le rapport de deux services 

ECHANGES. 

L'idée de valeur est entrée dans le monde la première fois 
qu'un homme ayant dit à son frère : Fais ceci pour moi, je 
ferai cela pour loi, ils sont tombés d'accord; car alors pour 
la première fois on a pu dire : Les deux services échangés 
se valent. 

Il est assez singulier que la vraie théorie de la valeur, 
qu'on cherche en vain dans maint gros livre, se rencontre 



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1U HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

dans la jolie table de Florian, l'Aveugle et le Paralytique: 



Aidons-nous mutuellement, 
l.a charge des miillieurs en sera plus légère. 

A nous deux 

.Nous possédons le bien à chacun nécessaire 

J'ai des jambes cl vous des yeux. 

Ainsi , sans que jamais notre amitié décide 
Qui de nous deux remplit le (dus utile emploi , 
Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi. 



Voilà la valeur trouvée et définie. La voilà dans sa rigou- 
reuse exactitude économique, sauf le trait touchant relatif 
à l'amitié, qui nous transporte dans une autre sphère. On 
conçoit que deux malheureux se rendent réciproquement 
service, sans trop rechercher tequeldes deux remplit le plus 
utile emploi. La situation exceptionnelle imaginée par le 
fabuliste explique assez que le principe sympathique, 
agissant avec une grande puissance, vienne absorber pour 
ainsi dire l'appréciation minutieuse des services échangés, 
appréciation indispensable pour dégager complètement la 
notion de videur. Aussi elle apparaîtrait entière si tous les 
hommes ou la plupart d'entre eux étaient frappés de para- 
lysie ou de cécité, car alors l'inexorable loi de l'offre et de 
la demande prendrait le dessus, et fuisant disparaître le 
sacrifice permanent accepté par celui qui remplit le plus 
utile emploi, elle replacerait la transaction sur le terrain 
de la justice. 

Nous sommes tous aveugles ou perclus en quelques points. 
Nous comprenons bientôt qu'en nous entr'aidant, la charge 
des malheurs en sera plus légère. De la J'échange. Nous 
travaillons pour nous nourrir, vêtir, abriter, éclairer, guérir, 
défendre, instruire les uns les autres. De là les services réci- 



DE LA VALEUR. 



proques. Ces services nous les comparons, nous les dis- 
cutons, nous les évaluons; de là la valeur. 

Une foule de circonstances peuvent augmenter l'impor- 
tance relative d'un service. Nous le trouvons plus ou moins 
grand, selon qu'il nous est plus ou moins utile, que plus ou 11 "- 1 ^ 1 - l '- ' 
inoins de personnes sont disposées a nous le rendre, qu'il w--^ 
exige d'elles plus ou moins de travail, de peine, d'habileté, 
de temps, d'études préalables, qu'il nous en épargne plus 
ou moins à nous-mêmes. Non -seulement la valeur dépend 
de ces circonstances, mais encore du jugement que nous en 
portons ; cor il peut arriver et il arrive souvent, que nous 
estimons très-haut un service, parce que nous le jugeons 
fort utile, tandis qu'en réaliLé il nous est nuisible. C'est 
pour cela que la vanité, l'ignorance, l'erreur ont leur part 
d'influence sur ce rapport essentiellement élastique el mo- 
bile que nous nommons valeur, et l'on peut affirmer que 
l'appréciation des services tend à se rapprocher d'autant 
plus de lu vérité et de la justice absolue , que les hommes 
s'éclairent, se moralisent et se perfectionnent davantage. _ 

On a jusqu'ici cherché le principe de la valeur dans une 
de ces circonstances qui t'augmentent ou qui la diminuent ; 
matérialité, durée, utilité, rareté, travail, difficulté d'acqui- 
sition, jugement, etc., fausse direction imprimée dès l'o- 
rigine à la science; car l'accident qui modifie le phénomène 
n'est pas le phénomène. De pius, chaque auteur s'est fait 
pour ainsi dire le parrain d'une de ces circonstances qu'il 
croyait prépondérante, résultat auquel on arrive toujours 
à force de généraliser; car tout est dans tout, et il n'y a rien 
qu'on ne puisse faire entrer dans un mot à force d'en étendre 
Je sens. Ainsi le principe de la valeur est, pour Smith, 
dans la matérialité et la durée ; pour Say, dans l'utilité ; 
pour Ricardo, dans le travail ; pour Senior, dans la rareté ; 
pour Storcli, dans le jugement, etc. 

13. 



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Ii6 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

Qu'est-il arrive et que devait-il arriver? C'est que ces 
auteurs ont innocemment porté atteinte à l'autorité et à ta 
dignité delà science, en paraissant se contredire, quand, au 
fond, ils avaient raison chacun à leur point de vue. En outre, 
ils ont enfoncé la première notion de l'économie politique 
dans un dédale de difficultés inextricables, car les mêmes 
mots ne représentaient plus pour les auleursles mêmes idées; 
et d'ailleurs, quoique une circonstance fût proclamée fonda- 
mentale, les autres agissaient d'une manière trop évidente 
pour ne pas se faire faire place, et l'on voyait les définitions 
s'allonger sans cesse. 

Ce livre n'est pas destiné à la controverse, mais à l'expo- 
sition. Je montre ce que je vois, et non ce que les autres ont 
vu. Je ne pourrai m'empécher cependant d'appeler l'atten- 
tion du lecteur sur les circonstances dans lesquelles on a 
cherché le fondement de la valeur. Mais avant, je dois la 
faire poser elle-même devant lui dans une série d'exemples. 
C'est par des applications diverses que l'esprit saisit une 
théorie. 

Je montrerai comment tout se réduit à un troede services. 
Je prie seulement qu'on se rappelle ce qui a été dit du troc 
dans le chapitre précédent. Il est rarement simple ; quel- 
quefois il s'accomplit par circulation entre plusieurs con- 
tractants, plus souvent par l'intermédiaire de la monnaie et 
il se décompose alors en deux facteurs, vente et achat; mais 
comme cette complication ne change pas sa nature, il me 
sera permis, pour plus de facilité, de supposer le troc im- 
médiat et direct. Cela ne peut nous induire ù aucune mé- 
prise sur la nature de la valeur. 

Nous naissons tous avec un impérieux besoin matériel 
qui doit être satisfait, sous peine de mort, celui de respirer. 
D'un autre cote, nous sommes tous plongés dans un milieu 
qui pourvoit à ce besoin, en général, sans l'intervention 



DE LA VAL EU 11. 147 
d'aucun effort de notre part. L'air atmosphérique a donc de 
l'utilité, sans avoir de valeur. II n'a pus de valeur, parce que, 
ne donnant lieu à aucun effort, il n'est l'occasion d'aucun 
service. Rendre service à quelqu'un c'est lui épargner une 
peine, et là où il n'y a pas de peine à prendre, pour réaliser 
la satisfaction, il n'y en a pas à épargner. 

Mais si un homme descend au fond d'un fleuve, dans une 
cloche à plongeur, un corps étranger s'interpose entre l'air 
et ses poumons; pour rétablir la communication, il faut 
mettre une pompe en mouvement, il y a là un effort à 
faire, une peine à prendre; certes, cet homme y sera tout 
disposé, car il y va de la vie, et il ne saurait se rendre à lui- 
même un plus grand service. 

Au lieu de faire cet effort, il me prie de m'en charger, 
et pour m'y déterminer i) s'engage à prendre lui-même une 
peine dont je recueillerai la satisfaction. Nous débattons et 
concluons. Que voyons-nous ici? Deux besoins, deux satis- 
factions qui ne se déplacent pas ; deux efforts qui sont l'ob- 
jet d'une transaction volontaire, deux services qui s'échan- 
gent, et la valeur apparaît. 

Maintenant on dit que l'utilité est le fondement de la 
valeur, et comme l'utilité est inhérente à l'air, on induit 
l'csprità penser qu'il en est de même de la valeur. Il y a là 
évidente confusion. L'air, par sa constitution, a des pro- 
priétés physiques en harmonie avec un de nos organes phy- 
siques, le poumon. Ce que j'en puise dans l'atmosphère, 
pour en remplir la cloche a plongeur, ne change pas de 
nature, c'est toujours de l'oxygène et de l'azote; aucune 
nouvelle qualité physique ne s'y est combinée, aucun réac- 
tif n'en ferait sortir un élément nouveau appelé valeur. La 
vérité est que celle-ci naît exclusivement du service rendu. 

Quand on pose cet axiome : l'utilité est le fondement de 
la valeur, si l'on entend dire : le service a de la valeur 



MB HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

parce qu'il est utile à celui qui le reçoit et le paye, je ne 
disputerai pas. C'est là un truisme dont le mot service lient 
suffisamment compte. 

Mais ce qu'il ne faut pas confondre, c'est l'utilité de l'air 
avec l'utilité du service. Ce sont là deux utilités distinctes, 
d'un atilrc ordre, d'une autre nature, qui n'ont entre elles 
aucune proportion, aucun rapport nécessaire, II y a des 
circonstances où je puis avec un très-léger effort, en lui 
épargnant une peine insignifiante, en lui rendant par con- 
séquent un très-mince service, mettre à la portée de quel- 
qu'un une substance d'une très-grande utilité intrinsèque. 

Cherclicrons-nous à savoir comment les deux contrac- 
tants s'y prendront pour évaluer le sereke que l'un rend à 
l'autre en lui envoyant de l'air? Il faut un point de compa- 
raison, et il ne peut être que dans le service que le plon- 
geur s'est engagé à rendre en retour. Leur exigence réci- 
proque dépendra de leur situation respective, de l'intensité 
de leurs désirs, de la facilité plus ou moins grande de se 
passer l'un de l'autre, et d'une foule de circonstances qui 
démontrent que la valeur est dans le service, puisqu'elle 
s'accroît avec lui. 

Et si le lecteur veut prendre celte peine, il lui sera facile 
de varier celte hypothèse de manière à reconnaître que la 
valeur n'est pas nécessairement proportionnelle a l'intensité 
des efforts, remarque que je place ici comme une pierre 
d'attente qui a sa destination, car j'ai à prouver que la va- 
leur n'est pas plus dans le travail que dans l'utilité. 

Il a plu h la nature de m'organiscr de telle façon que je 
mourrai si je ne me désaltère de temps en temps, et la 
source est à une lieue du village. C'est pourquoi tous les 
malins je me donne la peine d'aller chercher ma petite pro- 
vision d'eau, car c'est h l'eau que j'ai reconnu ces qualités 
utiles qui ont lu propriété de calmer la souffrance qu'on 



DE E.A VALEUR. 



appelle soif. Besoin, effort, satisfaction, tout s'y trouve. 
Je connais l'utilité, je ne connais pas encore la valeur. 

Cependant, mon voisin allant aussi à la fontaine, je lui 
dis : « Épargnez-moi la peina de, faire le voyage; rendez- 
moi le service de me porter de l'eau. Pendant ec temps, je 
ferai quelque chose pour vous, j'enseignerai à votre enfanta 
épelcr. » 11 se trouve que cela nous arrange tous deux, II y 
a la échange de deux services, et l'on peut dire que l'un natif 
l'autre. Remarquez que ce qui a été eomparc ici ce sont les 
deux efforts et non les deux besoins et les deux satisfac- 
tions, car d'après quelle mesure comparerait-on l'avantage 
de boire à celui de savoir épeler? 

Bientôt, je dis à mon voisin : « Votre enfant m'impor- 
tune, j'aime mieux faire autre chose pour vous; vous 
continuerez a me porter de l'eau et je vous donnerai cinq 
sous. Si la proposition est agréée , l'économiste , sans 
craindre de se tromper, pourra dire ; le service vaut cinq 

SOUS, n 

Plus tard, mon voisin n'attend plus ma requête. 11 sait, 
par expérience, que tous les jours j'ai besoin de boire. 11 va 
au-devant de mes désirs. Du même coup il pourvoit d'au- 
tres villageois. Bref, il se fait marchand d'eau. Alors on 
commence à s'exprimer ainsi : l'eau vaut cinq sous. 

Mais, en vérité, l'eau a-t-elle changé de nature? La va- 
leur, qui était tout à l'heure dans le service, s'est-elle ma- 
térialisée, pour alier s'incorporer dans l'eau et y ajouter un 
nouvel élément chimique ? Une légère modification dans la 
forme des arrangements intervenus entre mon voisin et 
moi, a-t-clle eu la puissance de déplacer le principe de la 
valeur et d'en changer la nature? Je ne suis pas assez pu- 
riste pour m'opposer à ce qu'on dise : l'eau vaut cinq sous, 
comme on dit : le soleil se couche. Mais H faut qu'on sache 
que ce sont là des métonymies; que les métaphores n'affec- 



m HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

tcnt pas la réalité des faits; que, scientifiquement, puis- 
(] n'en tin nous faisons de lu science, lu valeur ne réside pas 
plus dans l'eau que le soleil ne se couche dans la mer. 

Laissons donc aux choses les qualités qui leur sont pro- 
pres : à l'air, ù l'eau, l'utilité, aux services, la valeur. Di- 
sons : c'est l'eau qui est utile, parce qu'elle a la propriété 
d'apaiser la soif; c'est le service qui vaut, parce qu'il est le 
sujet de la convention débattue. Cela est si vrai que si la 
source s'éloigne ou se rapproche, l'utilité de l'eau reste la 
même, mais la valeur augmente ou diminue. Pourquoi ? Parce 
que le service est plus grand ou plus petit. La valeur est 
donc dans le service, puisqu'elle varie avec lui et comme lui. 

Le diamant joue un grand rôle dans les livres des écono- 
mistes. Ils s'en servent pour élucider les lois de la valeur 
ou pour signaler les prétendues perturbations de ces lois. 
C'est une arme brillante avec laquelle toutes les écoles se 
combattent. L'école anglaise dit-elle : « La valeur est dans 
le travail? » L'école française lui montre un diamant: 
u Voila, dit-elle, un produit qui n'exige aucun travail et qui 
renferme une valeur immense. » L'école française affirme- 
l-elle que la valeur est dans l'utilité? Aussitôt l'école an- 
glaise met en opposition le diamant avec l'air, la lumière et 
l'eau. ■ L'air est fort utile, dit-elle, et n'a pas de valeur ; le 
diamant n'a qu'une utilité fort contestable et vaut plus que 
tout l'atmosphère. <• — Et le lecteur de dire, comme 
Henri IV, ils ont, ma foi, tous deux raison. Enfin, on finit 
par s'aceorder dans cette erreur, qui surpasse les deux au- 
tres. Il faut avouer que Dieu met de la valeur dans ses 
œuvres et qu'elle est matérielle. 

Ces anomalies s'évonouissent, ce me semble, devant ma 
simple définition, qui est confirmée plutôt qu'infirmée par 
l'exemple en question. 

Je me promène au bord de la mer. Un heureux hasard 



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DE U VALEUR. 



me fait mettre In main sur un superbe diamant. Me voila 
en possession d'une grande valeur. Pourquoi? Est-ce que je 
vais répandre un grand bien dans l'humanité ? Serait-ce que 
je me sois livré a un long et rude travail? Ni l'un ni l'autre. 
Pourquoi donc ce diamant n-t-il tant de valeur? C'est sans 
doute que celui à qui je le cède estime que je lui rends un 
grand service, d'autant plus grand que beaucoup de gens 
riches le recherchent et que moi seul puis le rendre. Les 
motifs de son jugement sont controversées, soit. Ils nais- 
sent de la vanité, de l'orgueil, soit encore. Mais ce jugement 
existe dans la tête d'un homme disposé à agir en consé- 
quence, et cela suffit. 

Bien loin qu'ici le jugement soit fondé sur une raison- 
nable appréciation de Yvlilili; on pourrait dire que c'est 
tout le contraire. Montrer qu'elle sait faire de grands sa- 
crifices pour l'inutile, c'est précisément le but que se pro- 
pose l'ostentation. 

Bien loin que la valeur ait ici une proportion nécessaire 
avec le travail accompli par celui qui rend le service, on 
peut dire qu'elle est plutôt proportionnelle au travail épar- 
gné » celui qui le reçoit; c'est du reste la loi des valeurs, loi 
générale et qui n'a pas été, que je sache, observée par les 
théoriciens, quoiqu'elle gouverne la pratique universelle. 
Nous dirons plus tard par quel admirable mécanisme la 
valeur tend à se proportionner au travail quand il est libre; 
mais il n'en est pas moins vrai qu'elle a son principe moins 
dans l'effort accompli par celui qui sert que dans l'effort 
épargné à celui qui est serti. 

En effet, la transaction relative à notre pierre précieuse 
suppose le dialogue suivant : 

— Monsieur, cédez-moi votre diamant. 

— Monsieur, je veux bien ; cédez-moi en échange votre 
travail de toute une année. 



15S HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

— Mais, monsieur, vous n'avez pas sacrifié ù votre ac- 
quisition une minute. 

— Eh bien, monsieur, tâchez de rencontrer une minute 
semblable. 

— Mais, en bonne justice, nous devrions échanger d tra- 
vail égal. 

— Non, en bonne justice, vous appréciez vos services et 
moi les miens. Je ne vous force pas ; pourquoi me forceriez - 
vous? Donnez-moi un an tout entier, ou cherchez vous- 
même un diamant. 

— Mais cela m'entraînerait à dix ans de pénibles re- 
cherches, sans compter une déception probable au bout. Je 
trouve plus sage, plus profitable d'employer ces dix ans 
d'une autre manière. 

— C'est justement pour cela que je crois vous rendre en- 
core service en ne vous demandant qu'un an. Je vous en 
épargne neuf, et voilà pourquoi j'attache beau coup de iî»7eur a 
ce service. Si je parais exigeant, c'est que vous ne considérez 
que le travail que j'ai accompli, mais considérez aussi celui 
que je vous épargne, et vous me trouverez débonnaire. 

— 11 n'en est pas moins vrai que vous profitez d'un tra- 
vail de la nature. 

— Et si je vous cédais ma trouvaille pour rien ou pour 
peu de chose, c'est vous qui en profiteriez. D'ailleurs, si ce 
diamant a beaucoup de valeur, ce n'est pas parce que la 
nature l'élabore depuis le commencement des siècles, autant 
clic en fait pour la goutte de rosée. 

— Oui, mais si les diamants étaient aussi nombreux que 
les gouttes de rosée, vous ne me feriez pas la loi. 

— Sans doute, parce qu'en ce cas vous ne vous adresse- 
riez pas à moi, ou vous ue seriez pas disposé à me récom- 
penser chèrement pour un service que vous pourriez vous 
rendre si facilement à vous-même. 



DE LA VALEUR. 1S3 

II résulte de ce dialogue que la valeur, que nous avons vu 
n'être ni dans l'eau, ni dans l'air, n'est pas davantage dans le 
diamant; elle est tout entière dans les services rendus et 
reçus à l'occasion de ces clioses, et déterminée par le libre 
débat des contractants. 

Prenez la collection des économistes; lisez, comparez 
toutes les définitions. S'il y en a une qui aille h l'air cl an 
diamant, à deux cas en apparenee si opposés, jetez ce livre 
au feu. Mais si la mienne, toute simple qu'elle est, résont 
la difficulté ou plutôt la fait disparaître, lecteur, en bonne 
conscience, vous êtes tenu d'aller jusqu'au bout, car ce ne 
peut être en vain qu'une bonne cliquette est placée il l'en- 
trée de la science. 

Qu'il me soit permis de multiplier ccscxcmplcs, tantpour 
élucider ma pensée que pour familiariser Je lecteur avec 
une définition nouvelle. En le montrant sous tous ses as- 
pects, cet exercice sur le principe prépare d'ailleurs la voie 
a l'intelligence des conséquences qui seront, j'ose l'annoncer, 
aussi importantes qu'inattendues. 

Parmi les besoins auxquels nous assujettit notre consti- 
tution physique se trouve celui de l'alimentation, et un 
des objets les plus propres à le satisfaire, c'est le pain. 

Naturellement, comme le besoin de manger est en moi, 
je devrais faire toutes les opérations relatives à la produc- 
tion de la quantité de pain qui m'est nécessaire. Je puis 
d'autant moins exiger de mes frères qu'ils me rendent 
gratuitement ce service, qu'ils sont eux-memes soumis au 
même besoin et condamnés au mémo effort. 

Si je faisais moi-même mon pain, j'aurais à me livrer a un 
travail infiniment plus compliqué, mais tout a fait analogue 
à celui que m'impose la nécessité d'aller chercher l'eau à la 
source. En effet, les éléments du pain existent partout dans 
la nature. Selon la judicieuse observation de J.-B. Say, il 
uirïukies tcomwiflues. H 



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151 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

n'y a ni nécessité ni possibilité pour l'homme de rien créer. 
Gaz, sels, électricité, force végétale, touteela existe; il s'a- 
git pour moi de réunir, aider, combiner, transporter, en 
me servant de ce grand laboratoire qu'on nomme la terre, 
et dans lequel s'accomplissent des mystères dont à peine la 
science humaine a soulevé le voile. Si l'ensemble des opé- 
rations auxquelles je me livre, à la poursuite de mon but, 
est fort compliqué, chacune d'elles, prise isolément, est 
aussi simple que l'action d'aller puiser à la fontaine l'eau 
que la nature y a mise. Chacun de mes efforts n'est donc 
autre chose qu'un service que je me rends à moi-même; et 
si, par convention librement débattue, il arrive que d'autres 
personnes m'épargnent quelques-uns ou la totalité de ees 
efforts, ce sont autant de services que je reçois. L'ensemble 
de ces services, comparés à ceux que je rends en retour, 
constituent la valeur du pain et la déterminent. 

Un intermédiaire commode est survenu pour faciliter cet 
échange de services et même pour en mesurer l'importance 
relative : c'est la monnaie. Hais le fond des choses reste le 
même, comme la transmission des forces est soumise à la 
même loi, qu'elle s'opère par un ou plusieurs engrenages. 

Cela est si vrai que, lorsque le pain vaut quatre sous, par 
exemple, si un bon teneur de livres voulait décomposer 
celte valeur, il parviendrait à retrouver, à travers des trans- 
actions fort multipliées sans doute, tous ceux dont les ser- 
vices ont concouru à la former, tous eeux qui ont épargné 
une peine à celui qui, en définitive, paye parce qu'il con- 
sommera. Il trouvera d'abord le boulanger, qui en retient 
un vingtième, et sur ce vingtième rémunère le maçon qui 
a bâti son four, le bûcheron qui a préparé ses fagots, etc.; 
viendra ensuite le meunier, qui recevra non-seulement la 
récompense de son propre travail, mais de quoi rembourser 
Je carrier qui a fait la meule, le terrassier qui a élevé les 



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DE LA VALEUR. 



digues, etc. D'autres parties de la valeur totale iront ou 
batteur en grange, ou moissonneur, au laboureur, au se- 
meur, jusqu'à ce que compte soit rendu de la dernière 
obole. Il n'y en a pas une, une seule qui ira rémunérer Dieu 
ou la nature. Une telle supposition est absurde par elle- 
même, et cependant clic est impliquée rigoureusement 
dans la théorie des économistes qui attribuent à la matière 
ou aux forces naturelles une part quelconque dans lu va- 
leur du produit, Non, encore ici, ce qui vaut, ce n'est pas 
le pain, c'est la série des services par lesquels il est mis à 
ma portée. 

Il est bien vrai que parmi les parties élémentaires de la 
valeur du pain, notre teneur de livres en rencontrera une 
qu'il aura peine ù rattacher a un service, du moins à un 
service exigeant un effort. Il trouvera que sur ces vingt cen- 
times, il y en a un ou deux qui sont la part du propriétaire 
du sol, de celui qui détient le laboratoire. Cette petite por- 
tion de la voleur du pain constitue ce qu'on nomme la rente 
de la terre, et, trompé par la locution, par cette métonymie 
que nous retrouvons encore iei, notre comptable sera peut- 
être tenté de croire que cette part est afférente à des agents 
naturels, au sol lui-même. 

Je soutiens que, s'il est habile, il découvrira que c'est en- 
core le prix de services très-réels, de même nature que tous 
les autres. C'est ee qui sera démontré avec la dernière évi- 
dence quand nous traiterons de ]a propriété foncière. Pour 
le moment, je ferai remarquer que je ne m'occupe pas ici 
de la propriété, mais de la valeur. Je ne recherche pas si 
tous les services sont réels, légitimes, et si des hommes 
sont parvenus à se faire payer pour des services qu'ils ne 
rendent pas. Eh, mon Dieu ! le monde est plein de telles 
injustices, parmi lesquelles ne doit pas figurer la renie. 

Tout ce que j'ai à démontrer ici, c'est que la prétendue ; 



ISS HARMONIES ECONOMIQUES. 

valeur des choses n'est que la valeur des services, réels ou 
imaginaires, reçus et rendus à leur occasion; qu'elle n'est 
pas dans les choses mêmes, pas plus dans le pain que dans 
le diamant, ou dans l'eau ou dans l'air. Qu'aucune part de 
rémunération ne va à la nature, qu'elle se distribue tout en- 
tière par le consommateur définitif entre des hommes, et 
qu'elle ne peut leur être par lui accordée que parce qu'ils lui 
ont rendu des services, sauf le cas de fraude ou de violence. 

Deux hommes jugent que la glace est une bonne chose 
en été, et la houille une meilleure chose en hiver. Elles ré- 
pondent à deux de nos besoins : l'une nous rafraîchit, l'au- 
tre nous réchauffe. Ne nous lassons pas de faire remarquer 
que l'utilité de ces corps consiste en certaines propriétés 
matérielles, qui sont en rapport de convenance avec nos or- 
ganes matériels. Remarquons, en outre, que parmi ces pro- 
priétés, que la physique et la chimie pourraient énumérer, 
ne se trouve pas la valeur ni rien de semblable. Comment 
donc est-on arrivé à penser que la valeur était dans la ma- 
tière et matérielle? 

Si nos deux personnages se veulent satisfaire sans se con- 
certer, chacun d'eux travaillera à faire sa double provision. 
S'ils s'entendent, l'un ira chercher de la houille pour deux 
dans la mine, l'autre de la glace pour deux dans la mon- 
tagne. Mais en ce cas, il y aura lieu à convention. Il faudra 
bien régler le rapport des deux services échangés. On tien- 
dra compte de toutes les circonstances : difficultés à vaincre, 
dangers à braver, temps à perdre, peine à prendre, habi- 
leté à déployer, chances a courir, possibilité de se satisfaire 
d'une autre façon, etc., etc. Quand on sera d'accord, l'éco- 
nomiste dira : les deux services échangés se valent. La langue 
vulgaire, par métonymie : telle quantité de houille vaut 
telle quantité de glace, comme si la valeur avait matériel- 
lement passé dans les corps. Mais il est aisé de reconnaître 



DE LA VALEUR. IB7 
que si le locution > ulgaire suffit pour exprimer les résultats, 

I expression si u-iililii)iie révèle seule h vérité des causes. 

Au lieu de deux services et deux personnes, la conven- 
tion peut en embrasser un . ; ■ nombre, substituant l'é- 
change composé su troc sini|>le. En ce cas, In monnaie in- 
terviendra pour faciliter l'éxecution. Ai je besoin dédire 
que le principe delà valeur n'en sera ni déplace ni changé? 

Mais je dois ajouter une observation à propos de la houille. 

II se peut qu'il n'y ait qu'une mine dans le pays et qu'un 
homme s'en soit emparé. Si cela est, cet homme fera la loi, 
c'est-à-dire qu'il mettra à haut prix ses services ou ses pré- 
tendus services. 

Nous n'en sommes pas encore à la question de droit et de 
justice, à séparer les services loyaux des services fraudu- 
leux. Cela viendra. Ce qui importe en ce moment, c'est de 
consolider la vraie théorie de la valeur et de la débarrasser 
d'une erreur dont la science économique est infectée. Quand 
nous disons : Ce que la nature a fait ou donné, elle l'a 
fait ou donné gratuitement, et n'a pas par conséquent de 
valeur, on nous répond en décomposant le pris de la 
houille ou de tout autre produit naturel. On reconnaît bien 
que ce prix, pour la plus grande partie, est afférent à des 
services humains. L'un a creusé la terre, l'autre a épuise 
l'eau, celui-ci a monté le combustible, celui-îà l'a transporté; 
et c'est la totalité de ces travaux qui constitue, dit-on, pres- 
que toute la valeur. Cependant il reste encore une portion 
o"e valeur qui ne répond a aucun travail, à aucun service. 
C'est le prix de la houille gisant sous le sol, encore vierge, 
comme on dit, de tout travail humain; il forme la part du 
propriétaire, et puisque celte portion de valeur n'est pas de 
création humaine, il faut bien qu'elle soit de création natu- 
relle. 

Je repousse une telle conclusion, et je préviens le lecteur 
14. 



158 HARMONIES ÉC0S0S1QUES. 

que, s'il l'admet de près ou de loin, il ne peut plus faire un 
pas dans la science. Non, l'action de la nature ne crée pas 
la valeur, pas plus que l'action de l'homme ne crée la ma- 
tière. De deux choses l'une : ou le propriétaire a utilement 
concouru au résultat final et a rendu des services réels, et, 
alors, la part de valeur qu'il a attachée à la houille reutre 
dans ma définition; ou bien il s'est imposé comme un pa- 
rasite ; et, en ce cas, il a eu l'adresse de se faire payer pour 
des services qu'il n'a pas rendus. Le prix de la houille s'est 
trouvé indûment augmenté. Cette circonstance prouve bien 
qu'une injustice s'est introduite dans la transaction, mais 
elle ne saurait renverser la théorie au point d'autoriser à 
dire que cette portion de valeur est matérielle, qu'elle est 
combinée, comme un élément physique, avec les dons gra- 
tuits de la Providence. En voici la preuve : qu'on fasse ces- 
ser l'injustice, si injustice il y a, et la valeur correspondante 
disparaîtra. Il n'en serait certes pas ainsi si clic était inhé- 
rente à la matière et de création naturelle. 

Passons maintenant à un de nos besoins le plus impérieux, 
celui de la sécurité. 

Un certain nombre d'hommes abordent une plage inhos- 
pitalière. Ils se mettent à travailler. Mais chacun d'eux se 
trouve à choque instant détourné de ses occupations par la 
nécessité de se défendre contre des bétes féroces ou des 
hommes plus féroces encore. Outre le temps et les efforts 
qu'il consacre directement à sa défense, il en emploie beau- 
coup à se pourvoir d'armes et de munitions. On finit par 
reconnaître que la déperdition totale des efforts serait infini- 
ment moindre, si quelques-uns, abandonnant les autres 
travaux, se chargeaient exclusivement de ce service. On y 
affecterait ceux qui ont Je plus d'adresse, de courage et de 
vigueur. Ils se perfec tionneraient dans un art dont ils fe- 
raient leur occupation constante, et pendant qu'ils veille- 



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DE LA VALEUR. 183 

raient sur le salut de la communauté, colle-ci recueillerait 
de ses travaux, désormais non interrompus, plus de satis- 
factions -pour tous que ne lui en peut faire perdre le détour- 
nement de dix de ses membres. En conséquence, l'arran- 
gement se fait. Que peut-on voir là, si ce n'est un nouveau 
progrès dans la séparation des occupations, amenant et 
exigeant un échange de services? 

Les services de ces militaires, soldats, miliciens, gardes, 
comme on voudra les appeler, sont-ils productifs? Sans 
doute, puisque l'arrangement n'a eu lieu que pour augmen- 
ter le rapport des satisfactions totalesaux efforts généraux. 

Ont-ils une valeur? Il le faut bien, puisque on les estime, 
on les cote, on les évalue, et, en définitive, on les paye par 
d'autres services auxquels ils sont compares. 

La forme sous laquelle cette rémunération est stipulée, 
le mode de cotisation, le procédé par lequel on arrive h 
débattre et conclure l'arrangement, rien de tout cela n'al- 
tère le principe. Y a-l-il efforts épargnés aux uns par les 
autres? Y a-t-il satisfactions procurées aux uns par les au- 
tres? En ce cas il y a services échangés, comparés, évalués, 
il y a valeur. 

Ce genre de service amène souvent, au milieu des com- 
plications sociales, de terribles phénomènes. Comme la na- 
ture même des services qu'on demande à cette classe de 
travailleurs esigcqucla communauté remette en leurs mains 
la force, et une force capable de vaincre toutes les résis- 
tances, il peut arriver que ceux qui en sont dépositaires en 
abusent, la tournent contre la communauté elle-même. — 
Il peut arriver encore que, tirant de la communauté des 
services proportionnés au besoin qu'elle a de sécurité, ils 
provoquent l'insécurité même, afin de se rendre plus né- 
cessaires, et engagent leurs compatriotes, par une diplo- 
matie trop habile, dans des guerres continuelles. 



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160 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

Tout cela s'est vu et se voit encore. Il en résulte, j'en 
conviens, d'énormes perturbations dans le juste équilibre 
des services réciproques. Mais il n'en résulte aucune allé-, 
ration dons le principe fondamental et la théorie scienti- 
fique de la valeur. 

Encore un exemple ou deux. Je prie le lecteur de croire 
que je sens, au moins autant que lui, ec qu'il y a de fati- 
gant et de lourd dans cette série d'hypothèses, toutes ra- 
menant les mêmes preuves, aboutissant à la même con- 
clusion, exprimées dans les mêmes termes. 11 voudra bien 
comprendre que ce procédé, s'il n'est pas le plus divertis- 
sant est au moins le plus sûr pour établir la vraie théorie 
de la valeur et dégager ainsi la route que nous aurons â 
parcourir. 

— Nous sommes à Paris. Dans cette vaste métropole fer- 
mentent beaucoup de désirs; elle abonde aussi en moyens 
du les satisfaire. Une multitude d'hommes riches ou aisés 
se livrent à l'industrie, aux arts, à la politique, et le soir, 
ils recherchent avec ardeur une heure de délassement. 
Parmi les plaisirs dont ils sont le plus avides figure au pre- 
mier rang eelui d'entendre la belle musique de Rossini 
chantée par madame Malibran, ou l'admirable poésie de 
Racine interprétée par Rachcl. 11 n'y a que deux femmes, 
dans le monde entier, capables de procurer ces délicates et 
nobles jouissances, et, à moins qu'on ne fusse intervenir la 
torture, ce qui probablement ne réussirait pas, il faut bien 
s'adresser à leur volonté. Aussi les services qu'on attend de 
Malibran et de llachel auront une grande valeur. Celte 
explication est bien prosaïque, elle n'en est pas moins 

Qu'un opulent banquier veuille donc, pour gratifier sa 
vanité, faire entendre dans ses salons une de ces grandes 
artistes, il éprouvera, par expérience, que ma théorie est 



DE LA VALEUR. I6i 
exacte de tous points. II recherche une vive satisfaction, il 
la recherche avec ardeur, une seule personne au monde 
peut la lui procurer. Il n'a d'autre moyen de l'y déterminer 
nue d'offrir une rémunération considérable. 

Quelles sont les limites extrêmes entre lesquelles oscillera 
la transaction? Le banquier ira jusqu'au point où il préfère 
se priver de la satisfaction que de la payer; la cantatrice, 
jusqu'au point où elle préfère la rémunération offerte à 
n'être pas rémunérée du tout. Ce point d'équilibre déter- 
minera la valeur de ce service spécial, comme de tous les 
autres. Il se peut que, dans beaucoup de cas, l'usage fixe 
ce point délicat. On a trop de goût dans le beau monde pour 
marchander certains services. Il se peut même que la ré- 
munération soit assez galamment déguisée pour voiler ce 
que la lot économique a de vulgarité. Celte loi ne plane pas 
moins sur cette transaction comme sur les transactions les 
plus ordinaires, et lu valeur ne change pas de nature parce 
que l'expérience ou l'urbanité dispensent de la débattre en 
toute rencontre. 

Ainsi s'explique la grande fortune à laquelle peuvent 
parvenir les artistes hors ligne. Une autre circonstance les 
favorise. Leurs services sont de telle nature qu'ils peuvent 
lesrendre,parunmème effort, à une multitude de personnes. 
Quelque vaste que soit une enceinte, pourvu que la voix de 
JRachel la remplisse, chacun des spectateurs reçoit dans son 
âme toute l'impression qu'y peut faire naître une inimitable 
déclamation. On conçoit que c'est la hase d'un nouvel ar- 
rangement. Trois, quatre mille personnes éprouvant le 
même désir peuvent s'entendre, se cotiser, et la masse des 
services que chacun apporte en tribut à la grande tragé- 
dienne fait équilibre au service unique rendu par elle à tous 
les auditeurs à la fois. Voilà la valeur. 

Comme un grand nombre d'auditeurs s'entendent pour 



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m HARMONIES ÉCONOMIQUES, 

dcoulcr, plusieurs acteiirs peuvent s'entendre pour chanter 
un opéra on représenter un drame. Des entrepreneurs peu- 
vent intervenir pour dispenser les contractants d'une foule 
do petits arrangements accessoires. La valeur se multiplie, 
se complique, se ramifie, se distribue, elie ne change pas 
de nature. 

Terminons par ce qu'on nomme des cas exceptionnels. 
Us sont l'épreuve des bonnes théories. Quand la règle est 
vraie, l'exception ne l'infirme pas, elle la confirme. 

Voici un vieux prêtre qui chemine, pensif, bâton en 
main, bréviaire sous le bras. Que ses traits sont sereins! 
que sa physionomie est expressive ! que son regard est ins- 
piré! Où va-t-ïl? Ne voyez-vous pas ce clocher à l'horizon? 
Le jeune desservant du village ne se fie pas encore a ses 
propres forces ; il a appelé à son aide le vieux missionnaire. 
Mais avant, il y avait quelques dispositions â prendre. Le 
prédicateur trouvera bien au presbytère le vivre et le cou- 
vert. Mais d'un carême à l'autre il faut vivre; c'est la loi 
commune. Donc, M. le curé a provoqué, parmi les riches 
du village, une cotisation volontaire, modeste, mais suffi- 
sante, car le vieux pasteur n'a pas été exigeant, et à ce 
qu'on lui a écrit à ce sujet, il a répondu : « Du pain pour 
moi, voilà mon nécessaire; une obole pour le pauvre, voilà 
mon superflu. ■■> 

Ainsi les préalables économiques sont remplis, car cette 
importune économie politique se glisse partout et se mêle 
à tout, et je crois, vraiment, que c'est elle qui a dit : « ,Yi7 
humain a me aiiemim puto. » 

Dissertons un peu sur cet exemple, bien entendu au point 
de vue qui nous occupe. 

Voici bien un échange de services. D'un côté, un vieil- 
lard va consacrer son temps, sa force, ses talents, sa santé, 
à faire pénétrer quelque clarté dans l'intelligence d'un petit 



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DE LA VALEUR. 163 
nombre de villageois, a relever leur niveau moral. D'un autre 
côté, du pain pour quelques jours, une superbe soutane 
d 'al épine et un tricorne neuf sont assurés à l'homme de la 
parole. 

Mais il y a autre chose ici. H y a un assaut de sacrifices. 
Le vieux prêtre refuse tout ce qui ne lui est pas strictement 
indispensable. Cette maigre pitance, le desservant en prend 
la moitié à sa eliarge, et l'autre moitié, les Crésns du vil- 
lage en dispensent leurs frères, qui profiteront pourtant de 
la prédication. 

Ces sacrifices infirment-ils notre définition de la valeur? 
pas le moins du monde. Chacun est libre de ne céder ses 
efforts qu'aux conditions qui lui conviennent. Si l'on est fa- 
cile sur ces conditious, ou si même on n'en exige aucune, 
qu'en résultc-t-il? que le service, en conservant son utilité, 
perd desa valeur. Le vieux prètreest persuadé que ses efforts 
trouveront leur récompense ailleurs. Il ne tient pas à ce 
qu'ils la trouvent ici-bas. Il sait sans doute qu'il rend ser- 
vice à ses auditeurs en leur parlant, mais il croit aussi que 
ses auditeurs lui rendent service à lui-même en l'écoutant. 
Il suit de là que la transaction se fait sur des bases avanta- 
geuses à l'uncdcs parties contractantes, du consentement de 
l'autre. Voilà tout. En général, les échanges de services 
sont déterminés et évalués par l'intérêt personnel. Mais ils 
le sont quelquefois, grâce au ciel, par le principe sympa- 
thique. Alors, ou nous cédons à autrui une satisfaction que 
nous avions le droit de nous réserver, ou nous faisons pour 
lui un effort que nous pouvions nous consacrer à nous- 
mêmes. La générosité, le dévouement, l'abnégation, sont des 
impulsions de notre nature qui, comme beaucoup d'autres 
circonstances , influent sur la valeur actuelle d'un service 
déterminé, mais qui ne changent pas la loi générale des 
valeurs. 



Bl HARMONIES ECONOMIQUES. 

En opposition avec ce consolant exemple, j'c: 



fait, il n'est pas indispensable qu'il soit réel , conscien 
utile. Il suffit qu'on l'accepte et qu'on le paye par tin 
service. Le monde est plein de gens qui font accep 
payer par le public des services d'un aloi plus que doi 
Tout dépend du jugement qu'on en porte, et e'est poi 
la morale sera toujours le meilleur auxiliaire de l'éi 
politique. 

Des fourbes parviennent ii Taire prévaloir une fausse 
croyance. Ils sont, disent-ils, les envoyés du ciel. Ils ouvrent 
à leur gré les portes du paradis ou de l'enfer. Quand celte 
croyance est bien enracinée, voici, disent-ils, de petites 
images auxquelles nous avons communiqué la vertu de 
rendre éternellement heureux ceux qui les porteront sur 
eux. Vous céder une de ces images, c'est vous rendre un 
immense service; rendez-nous donc des services en retour. 
— Voila une valeur créée. Elle tient a une fausse appré- 
ciation, dira-l-on ; cela est vrai. Autant on en peut dire de 
bien des choses matérielles et qui ont une valeur certaine, 
car elles trouveraient des acquéreurs, fussent-elles mises 
aux enchères. La science économique ne serait pas possible 
si elle n'admettait comme valeurs que les valeurs judicieuse- 
ment appréciées. A chaque pas, clic devrait renouveler un 
cours de sciences physiques et morales. Dans l'isolement, 
un homme peut, en vertu de désirs dépravés ou d'une in- 
telligence faussée, poursuivre par de grands efforts une sa- 
tisfaction chimérique, une déception. De même, en société, 
il nous arrive, comme disait un philosophe, d'acheter fort 
cher un regret. S'il est dans la nature de l'intelligence hu- 
maine d'avoir une plus naturelle proportion avec la vérité 
qu'avec l'erreur, toutes ces fraudes sont destinées à dispa- 



DE LA VALEUR. 463 
roitrc, tous ces faux services à être refusés, délaissés, à 
perdre leur valeur. La civilisation mettra a. In longue cha- 
cun et chaque chose à sa place. 

Il faut pourtant clore cette trop longue analyse. Besoin 
de respirer, de boire, de manger; besoin de la vanité, de 
l'intelligence, du' cœur, de l'opinion, des espérances fon- 
dées ou chimériques, nous avons cherché partout la valeur, 
nous l'avons constatée partout où elle existe, c'est-à-dire 
partout où il y a échange de. services, nous l'avons trouvée 
partout identique à elle-même, fondée sur un principe 
clair, simple, absolu, quoique influencée par une multi- 
tude de circonstances diverses. Nous aurions passé enrevue 
tous nos autres besoins, nous aurions fait comparaître le 
menuisier, le maçon, le fabricant, le tailleur, le médecin, 
l'huissier, l'avocat, le négociant, le peintre, le juge, le pré- 
sident de la république, que nous n'aurions jamais trouvé 
autre chose : souvent de la matière, quelquefois des forces 
fournies graUdteme.nt par la nature, toujours des services 
humains s'échangeant entre eux, se mesurant, s'estimant, 
s'appréciant, s évaluant les uns par les autres, et manifes- 
tant seuls le résultat de cette évaluation ou la valeur. 

Il est néanmoins un de nos besoins, fort spécial de sa 
nature, ciment de la société, cause et effet de toutes nos 
transactions, éternel problème de l'économie politique, dont 
je dois dire ici quelques mots : je veux parler du besoin 
d'échanger. 

Dans le chapitre précédent, nous avons décrit les mer- 
veilleux effets de l'échange. Ils sont tels que les hommes 
doivent éprouver naturellement le désir de le faciliter 
même an prix de grands sacrifices. C'est pour cela qu'il y 
a des routes, des canaux, des chemins de fer, des chars, 
des vaisseaux, des négociants, des marchands, des ban- 
quiers, et il est impossible de croire que l'humanité se se- 



(66 HARMONIES ÉCONOMIQUES, 

rait soumise, pour faciliter l'échange, a un si énorme pré- 
lèvement sur ses forces, si elle n'eût dû trouver dans 
l'échange lui-même une large compensation. 

Nous avons vu aussi que le simple (roc ne pouvait don- 
ner lieu qu'à des transactions fort incommodes et fort res- 
treintes. 

C'est pour cela que les hommes ont imaginé de décom- 
poser le troc en deux facteurs : vente et achat, au moyen 
d'une marchandise intermédiaire, facilement divisible, et 
surtout pourvue de valeur, afin qu'elle portât avec elle son 
titre à la confiance publique. C'est la monnaie. 

Ce que je veux faire observer ici, c'est que ce qu'on ap- 
pelle, par ellipse ou métonymie, la valeur de l'or et de 
l'argent repose sur le même principe que la valeur de l'air, 
de l'eau, du diamant, des sermons de notre vieux mission- 
naire, ou des roulades de Malibran, c'csl-a-dirc, sur des 
services rendus et reçus. 

L'or, en effet, qui se trouve répandu sur les heureux ri- 
vages du Sacramcnto, tient de la nature beaucoup de qua- 
lités précieuses : ductilité, pesanteur, éclat, brillant, utilité 
même, si l'on veut. Mais il y a une chose que la nature ne 
lui a pas donnée, parce que cela ne la regarde pas, c'est la 
valeur. Un homme sait que l'or répond à un besoin bien 
senti, qu'il est très-désire. II va en Californie pour cher- 
cher de l'or, comme mon voisin allait tout a l'heure à la 
fontaine pour chercher de l'eau. Il se livre a de rudes efforts: 
il fouille, il pioche, il lave, il fond, et puis il vient me dire : 
je vous rendrai le service de vous céder cet or, quel serviee 
me rendrez-vous en retour? Nous débattons, chacun de 
nous pèse toutes les circonstances qui peuvent le détermi- 
ner - , enfin nous concluons, et voila la valeur manifestée et 
fixée. Trompé par celte locution abrégée : l'or vaut, on 
pourra bien croire que la valeur est daus l'or au même titra 



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DE LA VALEUR. (67 

que la pesanteur et la ductilité, cl que la nature a pris 
soin de l'y mettre. J'espère que le lecteur est maintenant 
convaincu que c'est ià un malentendu. 11 se convaincra 
plus tard que c'est un malentendu déplorable. 

Il y en a un autre au sujet de l'or ou plutôt de la mon- 
naie. Gomme elle est l'intermédiaire habituel dans toutes 
les transactions, le terme moyen entre les deux facteurs du 
troc composé; que c'est toujours à sa valeur qu'on compare 
celle des deux services qu'il s'agit d'échanger, elle est de- 
venue la mesure des valeurs. Dans la pratique cela ne peut 
être autrement. Mais la science ne doit jamais perdre de 
vue que la monnaie est soumise, quanta la valeur, aux 
mêmes fluctuations que tout autre produit ou service. Elle 
l'oublie souvent, et cela n'a rien de surprenant. Tout 
semble concourir à faire considérer la monnaie comme la 
mesure des valeurs au même titre que le litre est la mesure 
de capacité. — Elle joue un rôle analogue dans les transac- 
tions. — On n'est pos averti de ses propres fluctuations 
parce que le franc ainsi que ses multiples et ses sous-mul- 
tiples conservent toujours la même dénomination. — Enfin 
l'arithmétique elle-même conspire à propager la confusion, 
en rangeant le franc, comme mesure, parmi le mètre, le 
litre, l'are, le stère, le gramme, etc. 

J'ai défini la valeur telle du moins que je la conçois. J'ai 
soumis ma définition à répreuve défaits très-divers; aucun, 
ce me semble, ne l'a démentie ; enfin, le sens scientifique 
que j'ai donné à ce mot se confond avec l'acception vul- 
gaire, ce qui n'est ni un méprisable avantage ni une mince 
garantie, car qu'est-ce que la science, sinon l'expérience 
raisonnée? Qu'est-ce que la théorie, sinon la méthodique 
exposition de l'universelle pratique? 

H doit m'être permis maintenant de jeter un rapide coup 
d'œil sur les systèmes qui ont jusqu'ici prévalu. Ce n'est 



IG8 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

pas en esprit de controverse, encore moins de critique que 
j'entreprends cet examen, et je l'abandonnerais volontiers 
si je n'étais convaincu qu'il peut jeter de nouvelles clartés 
sur In pensée fondamentale de cet écrit. — 

Nous avons vu que les auteurs avaient cherché le prin- 
cipe de lu valeur dans un ou plusieurs des accidents qui 
exercent sur elle une notable influence : matérialité, con- 
scrvabilité, utilité, rareté, travail, etc., comme un phy- 
siologiste qui chercherait le principe de la vie dans un ou 
plusieurs des phénomènes extérieurs qui la développent 
dans l'air, l'eau, lu lumière, l'électricité, ete. 

Matérialité. « L'homme, dit M. de Donald, est une in- 
telligence servie par des organes, n Si les économistes de 
J'dcole matérialiste avaient seulement voulu dire que les 
hommes ne se peuvent rendre des services réciproques que 
par l'entremise de leurs orgnoes corporels, pour en con- 
clure qu'il y a toujours quelque chose de matériel dans ces 
services et, par suite, dans la valeur, je n'irais pas au delà, 
ayant en horreur les disputes de mots et ces subtilités dont 
l'esprit aime trop souvent à se montrer fécond. 

Mais ce n'est pas ainsi qu'ils l'ont entendu. Ce qu'ils ont 
cru, c'est que la valeur était communiquée à la matière, 
soit par le travail de l'homme, soit par l'action de la nature. 
En un mot, trompés par celte locution elliptique : l'or vaut 
tant, le blé vuul tant, jls ont été conduits ii voir dans lu 
matière une qualité nommée valeur, comme le physicien y 
reconnaît l'impénétrabilité, la pesanteur, cl encore ces 
attributs lui sont-ils contestés. 

Quoi qu'il en soit, je lui conteste formellement la valeur. 

Et d'abord, on ne peut nier que matière et valeur ne 
soient souvent séparées. Quand nous disons à un homme : 
Portez celte lettre à son adresse, allez-moi chercher de 
l'eau, cnscignen-moi celte science ou ce procédé, donnez- 



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DE LA VALEUR. 169 

moi un conseil sur ma maladie ou mou procès, veillez à ma 
sùrelé pendant que je me livrerai au travail ou nu sommeil; 
ce que nous réclamons, c'est un service, et a ee service 
nous reconnaissons, à la face de l'univers, une valeur, puis- 
que nous le payons volontairement par un service i'f/uivu- 
lent. Il serait étrange que la théorie refusât d'admettre ce 
qu'admet dans la pratique le consentement universel. 

Il est vrai que nos transactions portent souvent sur des 
objets matériels. Mais qu'ert-ee que cela prouve? C'est que 
les hommes, par prévoyance, se préparent à rendre des 
services qu'ils sauront être demandés. Que j'achète un ha- 
bit tout fait, ou que je fasse venir chez moi un tailleur pour 
Iravailler à la journée, en quoi cela change-t-il Je principe 
de la valeur, au point surtout de faire qu'il réside tantôt 
dans l'habit, tantôt dans le service? 

On pourrait poser ici ccLtc question subtile : Faut-il voir 
le principe de la valeur dans l'objet matériel, et de là l'at- 
tribuer, par analogie, aux services? Je dis que c'est tout le 
contraire; il faut le reconnaître dans les services et l'attri- 
buer ensuite, si l'on veut, par métonymie, aux objets ma- 
tériels. 

Du reste, les nombreux exemples que j'ai soumis au lec- 
teur, en manière d'exercice, me dispensent d'insister davan- 
tage sur eelte discussion. Mais je ne puis m 'empêcher de me 
justifier de l'avoir abordée en montrant à quelles consé- 
quences funestes peut conduire une erreur ou, si Ion veut, 
une vérité incomplète, placée à l'entrée d'une science. 

Le moindre inconvénient de la définition que je combats 
a clé d'écourter et de mutiler l'économie politique. Si la va- 
leur réside dans la matière, là où il n'y a pas de matière il 
n'y a pas de valeur. Les phy si ocra tes appelaient classes s(é- 
riks, et Smith adoucissant l'expression, classes improduc- 
tives, les trois quarts de la population. 



170 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

Et comme en définitive les faits sont plus forts que les 
définitions, il fallait bien, par quelque côté, faire rentrer 
ces classes dans le cercle des études économiques. On les y 
appelait par voie d'analogie, mais la langue de la science, 
faite sur une autre donnée, se trouvait d'avance matérialisée 
au poinlderendre celte extension choquante. Qu'est-cequc: 
■■ Consommer un produit immatériel? L'homme est un ca- 
pital accumulé? La sécurité est vue marchandise? etc., etc. 

Non-seulement on matérialisait outre mesure la langue, 
mais on était réduit à In surcharger de distinctions subtiles, 
afin de réconcilier les idées qu'on avait faussement sépa- 
rées. On imaginait la valeur d'usage, par opposition à la 
valeur d'échange, etc. 

Enfin, et ceci est bien autrement grave, grâce à celte 
confusion des deux grands phénomènes sociaux, la pro- 
priété et la communauté, Van restait injustifiable et l'autre 
indiscernable. 

En effet, si la valeur est dans la matière, elle se confond 
avec les qualités physiques des corps qui les rendent utiles 
à l'homme. Or ces qualités y sont souvent mises par la na- 
ture. Donc la nature concourt à créer la valeur, et nous 
voila attribuant de In valeur à ee qui est gratuit et commun 
par essence. Où est donc alors la buse de la propriété? 
Quand la rémunération que je cède pour acquérir un pro- 
duit matériel, du blé, par exemple, se distribue entre tous 
les travailleurs qui, à l'occasion de ce produit, m'ont, de 
près ou de loin, rendu quelque service, à qui va cette part 
de rémunération correspondante à la portion de valeur due 
a la nature et étrangère à l'homme? Va-t-elle à Dieu? nul 
ne le soutient, et l'on n'a jamais vu Dieu réclamer son sa- 
laire. Va-t-elle à un homme? A quel titre? puisque dans 
l'hypothèse, il n'a rien fait. 

Et qu'on n'imagine pas que j'exagère, que dans l'intérêt 



DE LA VALEUR. 171 
de mn définition je force les conséquences rigoureuses de la 
définition des économistes. Non, ces conséquences, ils les 
ont très-cxplicitcmcnt tirées eux-mêmes sous la pression de 
la logique. 

Ainsi, Senior en est arrivé n dire : « Ceux qui se sont 
emparés des agents naturels reçoivent, sous forme de renie, 
une récompense sans avoir fait de sacrifices. Leur rôle se 
borne à tendre lu main pour recevoir les offrandes du reste 
de la communauté. » Scrope : « La propriété de la terre 
est une restriction artificielle mise ù la jouissance des dons 
que le Créateur avait deslinés ù la satisfaction des besoins 
de lous. « Say : - Les terres cultivables sembleraient devoir 
être comprises parmi les rîcbesses naturelles, puisqu'elles 
ne sont pas de création humaine et que la nature les donne 
gratuitement à l'homme. Mais comme cette richesse n'est 
pas fugitive, ainsi que l'air et l'eau; comme un champ est 
un espace fixe et circonscrit que certains hommes ont pu 
s'approprier, ù l'exclusion de tous les autres qui ont donné 
leur consentement à rette appropriation, la terre, qui était 
un bien naturel et gratuit, est devenue une richesse sociale 
dont l'usage a dû se payer. 

Certes, s'il en est ainsi, Proudhon est justifié d'avoir posé 
celte terrible interrogation, suivie d'une affirmation plus 
terrible encore : 

« A qui est dû le fermage de la terre? Au producteur de 
la terre snns doute. Qui n fuit la terre? Dieu. En ce cas, 
propriétaire, retire-toi. » 

Oui, par une mauvaise définition, l'économie politique n 
mis la logiqucdu coté des communistes. Celte arme terrible, 
je la briserai dans leurs mains, ou plutôt ils me la rendront 
joyeusement. Il ne restera rien des conséquences, quand 
j'aurai anéanti le principe; et je prétends démontrer que si, 
dans la production des richesses, l'action de la nature se 



(72 HARMONIES ÉCONOMIQUES, 

combine avec l'action de l'homme, In première, gratuite et 
commune par essence, reste toujours gratuite et commune 
à travers toutes nos transactions; que In seconde représente 
seule des services, de la valeur; que, seule, elle se rému- 
nère; que, seule, clic est le fondement, l'explication et la 
justification de la propriété. En un mot, je prétends que, 

jiriéliiii'cs que du la vnlcur des choses, et qu'en se passnnt 
de main en ^ain les produits, ils stipulent uniquement sur 
la vnlcur, c'est-à-dire sur les services réciproques, se don- 
nant, par-dessus le marché, toutes les qualités, propriétés 
et utilités que ces produits tiennent de la nature. 

Si jusqu'ici l'économie politique.cn méconnaissant celle 
considération fondamentale, a ébranlé le principe tutélairc 
de la propriété, présentée comme une institution artifi- 
cielle, nécessaire, mais injuste, du même coup elle a laissé 
dans l'ombre, complètement inaperçu, un autre phénomène 
admirable, la plus touchante dispcnsalion de la Providence 
envers sa créature, le phénomène de la communauté pro- 
gressive. 

La richesse, en prenant ce mot dans son acception géné- 
rale, résulte de la combinaison de deux actions : celle de lu 
nature et celle de l'homme. La première est gratuite et com- 
mune par destination providentielle, et ne perd jamais ce 
caractère. La seconde est seule pourvue de valeur et par 
conséquent appropriée. Mais, par suite du développement 
de l'intelligence et do progrès de la civilisation, l'une prend 
une part de plus en plus grande, l'autre une part de plus 
en plus petite à la réalisation de toute utilité donnée, d'où 
il suit que le domaine de la gratuité cl de la communauté 
se dilate sans cesse au sein de la race humaine proportion- 
nellement au domaine delà valeur et de la propriété; aperçu 
fécond et consolant, entièrement soustrait à l'œil de la 



DR LA VALEUR. 173 

science tant qu'elle attribue tic la valeur à In coopération de 
la nature. 

Dans toutes les religions on remercie Dieu de ses bien- 
faits ; le père tic famille bénit le pain qu'il rompt et distri- 
bue à ses enfants ; louchant usage que la raison ne justifie- 
rait pas s'il n'y avait rien de gratuit dans les libéralités de 
la Providence. 

Conservabilitê ; cette fuctenduc condition sine quû non 
de la valeur se rattache à celle que je viens de discuter. Pour 
que la valeur exisle, pensait Smith, il faut <[u'cllc soit fixée 
en quelque chose qui se puisse échanger, accumuler, con- 
server, par conséquent en quelque chose de matériel. 

•• Il y a un genre de travail, dit-il, qui ajoute ' à la va- 
leur du sujet sur lequel il s'exerce. 11 y en a un autre qui 
n'a pas cet effet. « 

« Le travail du manufacturier, ajoute Smith, se fixect se 
réalise dans quelque marchandise vendable, qui dure au 
moins quelque temps après que le travail est passé. Le tra- 
vail des domestiques, au contraire (auquel l'auteur assimile 
sous ce rapport celui des militaires, magistrats, musiciens, 
professeurs, etc.), ne se fixe en aucune marchandise ven- 
dable. Les services s'évanouissent à mesure qu'ils sont 
rendus, et ne laissent pas trace de valeur après eux. » 

On voit qu'ici la valeur se rapporte plutôt à la modifica- 
tion des choses qu'à la satisfaction des hommes; erreur 
profonde, car s'il est bon que les choses soient modifiées, 
c'est uniquement pour arriver à cette satisfaction qui est le 
but, la fin, la consommation de tout effort. Si donc nous la 
réalisons par un effort immédiat et direct, le résultat est le 

1 Ajoute! Lu sujet avait donc do lû voleur par lui-même, aiilirieurement 
au (r.ivnil. Il ne pouvait la tenir que do la uni lire. L'action naturelle n'est 
donc pas gratuite. Qui dont a l'audace de se faire payer colle porlion de 
râleur txtra-humainc ? 



174 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

même ;si en outre cet effort est susceptible de transactions, 
d'échanges, d'évaluation, il renferme le principe de la va- 
leur. 

Quanta l'intervalle qui peut s'écouler cnlrc l'effort et la 
satisfaction, en vérité Smith lui donne trop de gravité, 
quand il dit que l'existence ou la non-cxistcncc de la valeur 
en dépend. « La valeur d'une marchandise vendable, 
dit-il, dure au moins quelque temps, >■ Oui, sans doute, 
elle dure jusqu'à ce que cet objet ait rempli sa destination 
qui est de satisfaire au besoin, et il en est exactement de 
même d'un service. Tant que celte assiette de fraises res- 
tera dans le buffet elle conservera sa valeur. Mais pour- 
quoi? parce qu'elle est le résultat d'un service que j'ai 
voulu me rendre à moi-même ou que d'autres m'ont rendu 
moyennant compensation, et dont je n'ai pas encore usé. 
Sitôt que j'en aurai usé en mangeant les fraises, la valeur 
disparaîtra. Le service se sera évanoui et ne laissera pas Ue 
trace de valeur après lui. C'est tout comme dans le service 
personnel. Le consommateur l'ait disparaître la valeur, car 
clic n'a été créée qu'à cette fin. Il importe peu à la notion 
de valeur que la peine prise aujourd'hui satisfasse le besoin 
immédiatement, ou demain ou dans un an. 

Quoi ! je suis affligé de la cataracte. J'appelle un oculiste. 
L'instrument dont il se sert aura de la valeur, parce qu'il a 
de la durée, et l'opération n'en a pas, encore que je la paye, 
que j'en aie débattu le prix, que j'aie mis plusieurs opéra- 
teurs en concurrence? Mais cela est contraire aux faits les 
plus usuels, aux notions le plus unanimement reçues; et 
qu'est-ce qu'une théorie qui, no sachant rendre compte de 
l'universelle pratique, la tient pour non avenue. 

Je vous prie de croire, lecteur, que je ne me laisse pas 
emporter par un goût desordonne pour la controverse. Si 
j'insiste sur ces notions élémentaires, c'est pour préparer 



DE LA VALEUR. (7S 
voire esprit à des conséquences d'une hnutc gravité qui 
se manifesteront plus tard. Je ne sais si c'est violer les 
lois de la méthode, que de l'aire pressentir, par anticipa- 
tion, ees conséquences. Mais je me permets cette légère in- 
fraction, dans la crainte où je suis de voir la patience vous 
échapper. C'est ce qui m'a porté tout à l'heure à vous parler 
prématurément de propriété cl de communauté. Par le 
même motif, je dirai un mol du capital. 

Smith, faisant résidcrla richesse dans la matière, ne pou- 
vait concevoir le capital que comme une accumulation 
d'objels matériels. Comment donc alLribuer de la valeur à 
des services non susceptibles d'être accumulés, capitalisés? 

Parmi les capitaux, on place en première ligne les outils, 
machines, instruments de travail. Ils servent à faire con- 
courir les forces naturelles à l'œuvre de la production, et 
puisqu'on attribuait» ces forces la faculté de créer de la va- 
leur, on était amené a penser que les instruments de tra- 
vail étaient, par eux-mêmes, doués de la même faculté, in- 
dépendamment de lout service humain. Ainsi la bûche, la 
charrue, la machine a vapeur, étaient censées concourir, 
simultanément avec les agents naturels et les forces hu- 
maines, à créer non-seulement <Ie l'utilité, mais encore de la 
valeur. Mais toute valeur se paye dans l'échange? A qui 
donc revenait cette part de valeur indépendante de tout 
service humain? 

C'est ainsi que l'école de Proudhon, après avoir contesté 
la rente de la terre, a été amenée ù contester l'intérêt des ca- 
pitaux, thèse plus large puisqu'elle embrasse l'autre. J'af- 
firme que l'erreur proudhonienne, an point de vue scienti- 
fique, a sa racine dans l'erreur de Smith. Je démontrerai 
que les capitaux, comme les agents naturels, considérés en 
eux-mêmes, et dans leur action propre, créent de l'utilité, 
mais jamais de valeur. Celle-ci est, par essence, le fruit 



176 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

d'un légitime service. Je démontrerai aussi que, dans l'or- 
dre social, les capitaux ne sont pas une accumulation d'ob- 
jets matériels, tenant à la conserva bit i té matérielle, niais 
une accumulation de valeurs, c'est-à-dire de services. Par 
là se trouvera détruite, virtuellement du moins et faute de 
raison d'être, cette lutte récente contre In productivité du 
capital, et cela à la snlisfaction lie ceux-là mêmes qui l'ont 
soulevée; car si je prouve qu'il ne se passe rien dans 
te monde des échanges qu'une mutualité de services, 
M. Proudlion devra se tenir pour vaincu par la victoire 
même de son principe. 

Travail. Ad. Smith et ses élèves ont assigné le principe 
delà valeur au travail , sous la condition de la matérialité. 
Ceci est contradictoire à cette autre opinion, que les forces 
naturelles prennent une partqueteonquc dans la production 
de la voleur. Je n'ai pas ici fi combattre ces contradictions 
qui se manifestent dons tontes leurs conséquences funestes, 
quand ecs auteurs parlent de la rente des terres ou de l'in- 
térêt des capitaux. 

Quoi qu'il en soit, quand ils font remonter le principe de 
la valeur ou travail, ils approcheraient énormément de la 
vérité, s'ils ne faisaient pas allusion au travail manuel. J'ai 
dit, en effet, en commençant ce chapitre , que la valeur 
devait se rapporter à l'effort, expression que j'ai préférée a 
celle de travail , comme plus générale et embrassant toute 
la sphère de l'activité humaine. Mais je me suis hâté d'ajou- 
ter qu'elle ne pouvait naitre que d'efforts échangés, ou de 
services réciproques, parce qu'elle n'est pas une chose exis- 
tante par elle-même, mais un rapport. 

Il y a donc, rigoureusement parlant, deux vices dons la 
définition de Smitli. Le premier, c'est qu'elle ne tient pas 
compte de l'échange sans lequel ta valeur ne se peut ni pro- 
duire ni concevoir; le second, c'est qu'elle se sert d'un mot 



DE l,A VALEUR. 177 
trop étroit , travail, à moins qu'on ne donne à ce mot une 
extension inusitée en y comprenant des idées non-seule- 
ment d'intensité et de durée, mais d'habileté, de sagacité et 
même de chances plus ou moins heureuses. 

Remarquez que le mot service que je substitue dans la 
définition fait disparaître ces deux défectuosités. Il implique 
nécessairement l'idée de transmission, puisqu'un service ne 
peut être rendu qu'il ne soit reçu; et il implique aussi 
l'idée d'un effort, sans préjuger que la valeur lui soit pro- 
portionnelle. 

Et c'est là surtout en quoi pèche la définition des écono- 
mistes anglais. Dire que In valeur est dans le travail , c'est 
induire l'esprit à penser qu'ils se servent de mesure réci- 
proque, qu'ils sont proportionnels entre eux. En cela, elle 
est contraire aux faits, et une définition contraire aux faits 
est une définition défectueuse. 

Il est très-fréquent qu'un travail considéré comme insi- - 
gnifiant en lui-même soit accepté dans le monde pour une 
valeur énorme (exemples : le diamant, léchant d'une prima 
donna, quelques traits de plume d'un banquier, la spécula- 
tion heureuse d'un armateur, le coup de pinceau d'un 
Raphaël, une bulle d'indulgence plénièrc, le facile rôle 
d'une reine d'Angleterre , etc. ) , il est plus fréquent encore 
qu'un travail opiniâtre, accablant, n'aboutisse qu'à une dé- 
ception, à une non-valeur. S'il en est ainsi , comment pour- 
rait-on établir une corrélation, une proportion nécessaire 
entre la valeur et le travail? 

Ha définition lève la difficulté. Il est clair qu'il est des 
circonstances où l'on peut rendre un grand service en se 
donnant peu de peine ; d'autres , où après s'être donné 
beaucoup de peine, on trouve qu'elle ne rend service à per- 
sonne , et c'est pourquoi il est plus exact de dire , sous ce 
rapport encore, que la valeur est dans le service plutôt que 

16 



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178 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

dans le travail, puisqu'elle est proportionnelle à l'un et pas 
à l'autre. 

J'irai plus loin. J'affirme que la valeur s'estime au moins 
autant par le travail épargne au cessionnaire que par le 
travail exécuté par le cédant. Que le lecteur veuille bien se 
rappeler le dialogue intervenu entre deux contractants h 
propos d'une pierre précieuse. Il n'est pas né d'une circon- 
stance accidentelle , et j'ose dire qu'il est , tacitement , au 
fond de toutes les transactions. Il ne faut pas perdre de vue 
que nous supposons ici aux deux contractants une entière 
liberté, la pleine possession de leur volonté et de leur juge- 
ment. Chacun d'eux se détermine 5 accepter l'échange par 
des considérations nombreuses, parmi lesquelles figure cer- 
tainement en première ligne la difficulté pour le cession- 
naire de se procurer directement la satisfaction qui lui est 
offerte. Tous deux ont les yeux sur cette difficulté et en 
tiennent compte, l'un pour être plus ou moins facile, l'autre 
pour être plus ou moins exigeant. La peine prise par le cé- 
dant exerce aussi son influence sur le marché, c'en est un 
des éléments, mais ce n'est pas le seul. Il n'est donc pas 
exact de dire que la valeur est déterminée par le travail; 
elle l'est par une foule de considérations, toutes comprises 
dans le mot service. 

Ce qui est très-vrai c'est que, par l'effet de la concur- 
rence, les valeurs tendent à se proportionner aux efforts, 
ou les récompenses aux mérites. C'est une des belles har- 
monies de l'ordre social. Mais relativement à la valeur, 
celle pression égalitaire exercée par la concurrence est 
toute extérieure, et il n'çst pas permis , en bonne logique , 
de confondre l'influence que subit un phénomène d'une 
cause externe, avec le phénomène même. 

Utilité. J.-B. Say, si je ne me trompe, est le premier qui 
ait secoué le joug de la matérialité. Il fit très-expressément 



DE LA VALEUR. 179 

de la valeur une qualité morale, expression qui peut-être 
dépasse le but, car la valeur n'est guère ni physique, ni 
morale, c'est simplement un rapport. 

Maïs le grand économiste français avait dit lui-même : 
« 11 n'est donné à personne d'arriver aux confins de la 
science. Les savants montent sur les épaules les uns des 
autres pour explorer du regard un horizon de plus en plus 
étendu, ■ Peut-être la gloire de M. Say (en ce qui concerne 
la question spéciale qui nous occupe, car, à d'autres égards, 
ses titres de gloire sont aussi nombreux qu'impérissables) 
est-elle d'avoir légué à ses successeurs un aperçu fécond. 

L'axiome de M. Say était celui-ci : La valeur a pour fon- 
dement l'utilité. 

S'il était ici question de l'utilité relative des services hu- 
mains, je ne contesterais pas. Tout au plus pourrais-jc faire 
observer que l'axiome est superflu à force d'être évident. 11 
est bien clair, en effet, que nul ne consent à rémunérer un 
service, que parce qu'à tort ou a raison il le juge utile. Le 
mot service renferme tellement l'idée d'utilité qu'il n'est 
autre chose que la traduction en français et même la repro- 
■ duction littérale du mot latin «fi, senir. 

Maïs malheureusement ee n'est pas ainsi que Say l'enten- 
dait. Il trouvait le principe de la valeur non- seulement 
dans les services humains rendus à l'occasion des choses , 
mais encore dans les qualités utiles, mises par la nature dans 
les choses elles-mêmes. Par là il se replaçait sous le joug de 
la matérialité. Par là, il faut bien le dire, il élait loin de 
déchirer le voile funeste que les économistes anglais avaient 
jeté sur la question de propriété. 

Avant de discuter en lui-même l'axiome de Say, j'en 
dois faire voir la portée logique, afin qu'il ne me soit pas 
reproché de me lancer et d'entretenir le lecteur dans d'oi- 
seuses dissertations. 



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ISO IIARSI0NIE5 ÉCONOMIQUES. 

On ne peut pas douter que l'utilité dont parte Say est 
celle qui est dans les choses. Si le blé, le bois, la houille, le 
drop ont de la valeur, c'est que ces produits ont des qualités 
qui les rendent propres à notre usage, à satisfaire le besoin 
que nous avons de nous nourrir, de nous chauffer, de nous 
vêtir. 

Dés lors , comme In nature crée de VtttiHli , elle crée de 
lavalcur, funeste confusion dont les ennemis delà propriété 
se sont fait une arme terrible. 

Voilà un produit, du blé, par exemple. Je l'achète à la 
halle pour seize francs. Une grande partie de ces seize francs 
se distribue, par des ramifications infinies, par une inex- 
tricable complication d'avances et de remboursements, 
entre tous les hommes qui, de prés ou de loin, ont concouru 
à mettre ce blé à ma portée. II y a quelque chose pour le 
laboureur, le semeur, le moissonneur, le batteur, le char- 
retier, ainsi que pour le forgeron, le charron qui ont pré- 
paré les instruments. Jusqu'ici il n'y a rien fi dire, que l'on 
soit économiste ou communiste. 

Hais j'aperçois que quatre francs sur mes seize francs 
vont ou propriétaire du sol, et j'ai bien le droitde deman- 
der si cet homme , comme tous les autres , m'a rendu un 
service, pour avoir, comme tous les autres, droit incontes- 
table à une rémunération. 

D'après la doctrine que cet écrit aspire à faire prévaloir, 
la réponse est catégorique. Elle consiste en un oui très-for- 
mel. Oui, le propriétaire m'a rendu un service. Quel est-il? 
Le voici : Il a , par lui-même ou par son aïeul, défriché et 
clôturé le champ ; il l'a purgé de mauvaises herbes et d'eaux 
stagnantes; il a donné plus d' épaisseur à la couche végé- 
tale; il a bâti une maison, des étables, des écuries. Tout 
cela suppose un long travail qu'il n exécuté en personne, 
ou, ce qui revient au même, qu'il a payé h d'autres. Ce 



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DE LA VALEUR. 181 

son) certainement là des services qui , en vertu de la juste 
loi de réciprocité, doivent lui être remboursés. Or ce pro- 
priétaire n'a jamais été rémunéré, du moins intégralement. 
Il ne pouvait pas l'être par le premier qui est venu lui 
acheter un hectolitre de blé. Quel est donc l'arrangement 
qui est intervenu? Assurément le plus ingénieux , le plus 
légitime et le plus équitable qu'un pùt imaginer. Il consiste 
en ceci ; Quiconque voudra obtenir un sac de blé, payera, 
outre les services des différents travailleurs que nous avons 
énumérés, une petite portion des services rendus par le 
propriétaire ; en d'autres termes , la valeur des services du 
propriétaire se répartira sur tous les sacs de blé qui sorti- 
ront de ce champ. 

Maintenant on peut demander si cette rémunération sup- 
posée être ici de quatre francs est trop grande ou trop 
petite. Je réponds : Cela ne regarde pas l'économie poli- 
tique. Cette science constate que la valeur des services du 
propriétaire foncier se règle absolument par les mêmes lois 
que la valeur de tous les autres services, et cela suffit. 

On peut s'étonner aussi que ce système de rembourse- 
ment morcelé n'arrive pas à la longue à un amortissement 
intégral, par conséquent h l'extinction du droit du proprié- 
taire. Ceux qui font cette objection ne savent pas qu'il est 
dans la nature des capitaux de produire une rente perpé- 
tuelle; c'est ce que nous apprendrons plus tard. 

Pour le moment, je ne dois pas m'écarter plus longtemps 
de la question , et je ferai remarquer (car tout est 15 ) qu'il 
n'y a pas dans mes seize francs une obole qui n'aille rému- 
nérer des services humains, il n'y en a pas une qui corres- 
ponde à la prétendue valeur que la nature aurait introduite 
dans le blé en y mettant l'utilité. 

Mais si , vous appuyant sur l'axiome de Say et des écono- 
mistes anglais, vous dites : Sur les seize francs, il y en a 
16. 



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183 HARMONIES ÉCONOMIQUES, 

douze qui vont aux laboureurs, semeurs, moissonneurs, 
charretiers , etc. , deux qui récompensent les services per- 
sonnels du propriétaire; enfin, deux autres francs repré- 
sentent une valeur qui a pour fondement l'utilité créée par 
Dieu, par des agents naturels, et en dehors de toute coopé- 
ration humaine ; ne voyez-vous pas qu'on vous demandera 
de suite : Qui doit profiter de cette portion de valeur? qui a 
droit à celte rémunération? Dieu ne se présente pas pourla 
recevoir? Qui osera se présenter à sa place? 

Et plus Say veut expliquer la propriété sur cette donnée, 
plus il prête le flanc à ses adversaires. Il compare d'abord, 
avec raison, la terre à un laboratoire où s'accomplissent 
des opérations chimiques dont le résultat est utile aux 
hommes, u Le sol , ajoute-t-il , est donc producteur d'une 
utilité, et lorsqu'il. ( le sol ) la fait payer sous la forme d'un 
profit ou d'un fermage pour son propriétaire, ce n'est pas 
sans rien donner au consommateur en échange de ce que 
le consommateur lui (au sol) paye. Il (toujours le sol ) lui 
donne une utilité produite, et c'est en produisant cette uti- 
lité que la terre est productive, aussi bieti que le travail. » 

Ainsi, l'assertion est nette. Voilà deux prétendants qui se 
présentent pour se partager la rémunération due par le 
consommateur du blé, savoir ; la terre et le travail. Ils se 
présentent au même titre, car le sol , dit M. Say , est pro- 
ductif comme le travail. Le travail demande à être rému- 
néré d'un service; le sol demande à être rémunéré d'une 
utilité, et cette rémunération, il ne la demande pas pour lui 
( sous quelle forme la lui donnerait-on ? ), il la réclame pour 
son propriétaire. 

Sur quoi Proudhon somme ce propriétaire, qui se dit 
chargé de pouvoirs du sol, de montrer sa procuration. 

On veut que je paye, en d'autres termes, que je rende 
un service, pour recevoir l'utilité produite par les agents 



DE LA VALEUR. 183 

naturels, indépendamment du concours de l'homme déjà 
payé séparément. 

Mais je demanderai toujours : qui profitera de mon service? 

Sera-ce le producteur de l'utilité, c'est-à-dire le sol? 
Cela est absurde, et je puis attendre tranquillement qu'il 
m'envoie un huissier. 

Sera-ee un homme? mais à quel titre ? si c'est pour «l'a- 
voir rendu un service, à la bonne heure. Mais alors vous 
êtes à mon point de vue. C'est le service humain qui vaut 
et non le service naturel, c'est la conclusion à laquelle je 
veux vous amener. 

Cependant, cela est contraire à votre hypothèse même. 
Vous dites que tousles services humains sont rémunérés par 
quatorze francs, et que les deux francs qui complètent le 
prix du blé répondent à la valeur créée par la nature. Eu 
ce cas, je répète ma question : A quel titre un homme 
quelconque se présente-il pour les recevoir? Et n'est-il pas 
malheureusement trop clair que si vous appliquez spéciale- 
ment le nom de propriétaire à l'homme qui revendique le 
droit de toucher ces deux francs, vous justifiez cette trop 
fameuse maxime : La propriété c'est le vol? 

Et qu'on ne pense pas que celte confusion entre l'utilité 
et la valeur se borne à ébranler la propriété foncière. Après 
avoir conduit à contester la rente de la terre, elle conduit à 
contester l'intérêt du capital. 

En effet, les machines, les instruments de travail, sont, 
comme le sol, producteurs d'utilité. Si celte utilité a une va- 
leur, elle se paye, car le mot valeur implique droit à paye- 
ment. Mais à qui se paye-t-clle? au propriétaire de la ma- 
chine, sans doute. Est-ce pour un service personnel? alors 
dites donc que la valeur est dans le service. Mais si vous 
dites qu'il faut faire un premier payement pour le service, 
et un second pour l'utilité produite par la machine, indé- 



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184 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

pendammcnt de toute notion humaine déjà rétribuée, on 
vous demandera à qui va ce second payement, et comment 
l'homme qui est déjà rémunéré de tous ses services a-l-il 
droit de réclamer quelque chose de plus? 

La vérité est que l'utilité produite par la nature est gra- 
tuite, partant commune, ainsi que celle produite par les in- 
struments de travail. Jîile est gratuite et commune à une 
condition : c'est de se donner la peine, c'est de se rendre h 
soi-même le service de la recueillir, ou si l'on donne cette 
peine, si l'on demande ec service à autrui, de céder en re- 
tour un service équivalent. C'est dans ces services comparés 
qu'est la valeur et nullement dans l'utilité naturelle. Cette 
peine peut être plus ou moins grande, ce qui fait varier la 
valeur et non l'utilité. Quand nous sommes auprès d'une 
source abondante, l'eau est gratuite pour nous tous, à la 
condition de nous baisser pour la prendre. Si nous char- 
geons notre voisin de prendre cette peine pour nous, alors 
je vois apparaître une convention, un marché, une valeur, 
mais cela ne fait pas que l'eau ne reste gratuite. Si nous 
sommes à une heure de la source, le marché se fera sur 
d'autres bases quant au degré, mais non quant au principe. 
La valeur n'aura pas passé pour cela dans l'eau ni dans son 
utilité. L'eau continuera d'être gratuite a la condition de 
l'aller chercher, ou de rémunérer ceux qui, après libre dé- 
bat, consentent à nous épargner cette peine en la prenant 

II en est ainsi pour tout. Les utilités nous entourent, mais 
il faut ne bainser pour les prendre; cet effort, quelquefois 
très-simple, est souvent fort compliqué. Rien n'est plus fa- 
cile, dans la plupart des cas, que de recueillir l'eau dont la 
nature n préparé l'utilité. Il ncl'est pasautantde recueillir le 
blé dont la nature prépare également l'utilité. C'est pourquoi 
la valeur de ces deux efforts diffère par le degré, non par le 



DE 1,A VÀLRUR. 



principe. Le service est plus ou moins onéreux, partant il 
vont plus ou moins; l'utilité est et reste toujours gratuite. 

Que s'il intervient un instrument de travail, qu'en ré- 
sulte-t-il ? que l'utilité est plus facilement recueillie. Aussi 
le service a-t-il moins de valeur. Nous payons certainement 
moins cher les livres depuis l'invention de l'imprimerie. 
Phénomène admirable et trop méconnu ! Vous dites que les 
instruments île travail produisent de In voleur; vous vous 
trompez, c'est de l'utilité et de l'utilité gratuite qu'il faut 
dire. Quant à de la valeur, ils en produisent si peu qu'ils 
l'anéantissent de plus en plus. 

Il est vrai que celui qui a fait la machine a rendu un ser- 
vice. Il reçoit une rémunération dont s'augmente la valeur 
du produit. C'est pourquoi nous sommes disposés à nous 
figurer que nous rétribuons l'utilité produite par la ma- 
chine ; c'est une illusion. Ce que nous rétribuons, ce sont 
les services que nous rendent tous ceux qui ont concouru 
à la faire confectionner ou fonctionner. La valeur est si peu 
dans l'utilité produite, que même après avoir rétribué ces 
nouveaux services, l'utilité nous est acquise a de meilleures 
conditions qu'avant. 

Habituons-nous donc à distinguer l'utilité de la valeur. 
Jl n'y a de science économique qu'à ce prix. Loin que l'uti- 
lité et la valeur soient identiques ou même assimilables, 
j'ose affirmer, sans crainte d'aller jusqu'au paradoxe, que 
ce sont des idées opposées. Besoin, effort, satisfaction, voilà 
l'homme, avons-nous dit, au point de vue économique. Le 
rapport de l'utilité est avec le besoin et la satisfaction. Le 
rapport de la valeur est avec l'effort. L'utilité est le bien qui 
fait cesser le besoin par la satisfaction. La valeur est le mal, 
car elle nait de l'obstacle qui s'interpose entre le besoin et 
la satisfaction ; sans ces obstacles il n'y aurait pas d'efforts 
à faire et à échanger, l'utilité serait infinie, gratuite et. 



186 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

commune sans condition, et la nolion de valeur ne se se- 
rait jamais introduite dans ce monde. Par là présence de 
ces obstacles, l'utilité* n'est gratuite qu'à la condition d'ef- 
forts échanges, qui, comparés entre eux, constatent la va- 
leur. Plus les obstacles s'abaissent devant la libéralité de la 
nature ou les progrès des sciences, plus l'utilité s'approche 
de la gratuité et de la communauté absolues, car la condi- 
tion onéreuse et par conséquent la valeur diminuent avec 
les obstacles. Je m'estimerais heureux si, à travers toutes 
ces dissertations qui peuvent paraître subtiles, et dont je 
suis condamné à redouter tout à la fois la longueur et la 
concision, je parviens :i établir cette vérité rassurante : 
propriété légitime de la valeur, et cette autre vérité conso- 
lante : communauté progressive de l'utilité. 

Encore une remarque : Tout ce qui sert est utile [vti, 
servir) ; à ce titre, il est fort douteux qu'il existe rien dans 
l'univers, force ou matière, qui ne soit utile à l'homme. 

Nous pouvons affirmer du moins, sans crainte de nous 
tromper, qu'une foule de choses nous sont utiles a notre 
insu. Si la lune était placée plus haut ou plus bas, il est 
fort possible que le règne inorganique, par suite le règne . 
végétal, par suite encore le règne animal, fussent profondé- 
ment modifiés. Sans cette étoile qui brille au firmament 
pendant que j'écris, peut-être le genre humain ne pour- 
rait-il exister. La nature nous a environnés d'utilités. Cette 
qualité d'être utiles, nous la reconnaissons dans beaucoup 
de substances et de phénomènes ; dans d'autres, la science 
et l'expérience nous la révèlent tousles jours; dans d'autres 
encore, elle existe, quoique complètement et peut-être pour 
toujours ignorée de nous. 

Quand ces substances et ces phénomènes exercent sur 
nous, mais sans nous, leur action utile, nous n'avons au- 
cun intérêt à comparer le degré d'utilité dont elles. nous 



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DE LA VALEUR. 



187 



sont, et qui plus est, nous n'en avons guère les moyens. 
Nous savons que l'oxygène et l'azote nous sont utiles, mais 
nous n'essayons pas, et nous essayerions probablement en 
Tain de déterminer dans quelle proportion. Il n'y a pas là 
les éléments de l'évaluation, de la valeur. J'en dirai autant 
des sels, des gaz, des forces répandues dans la nature. 
Quand tous ces agents se meuvent et se combinent de ma- 
nière à produire pour nous, niais sans notre concours, de 
l'utilité, cette utilité, nous en jouissons sans l'évaluer. C'est 
quand notre coopération intervient et surlout quand elle 
s'échange, c'est alors et seulement alors qu'apparaissent 
l'évaluation et la valeur, portant non sur l'utilité de sub- 
stances et de phénomènes souvent ignorés, mais sur cette 
coopération même. 

C'est pourquoi je dis : la valeur, c'est l'appréciation des 
services échanges. Ces services peuvent être fort compli- 
qués, ils peuvent avoir exigé une foule de travaux divers, 
anciens et récents; ils peuvent se transmettre d'un hémis- 
phère ou d'une génération à une autre génération et à un 
autre hémisphère, embrassant de nombreux contractants, 
nécessitant des crédits, des avances, des arrangements va- 
riés, jusqu'à ce que la balance générale se fasse; tou- 
jours est-il que le principe de la valeur est en eux et 
non dans l'utilité auxquels ils servent de véhicule, utilité 
gratuite par essence, et qui passe de main en main, qu'on 
me permette le mot, par-dessus le marché. 

Après tout, si l'on persiste à voir dans l'utilité le fonde- 
ment de la valeur, je le veux bien, mais qu'il soit bien en- 
tendu qu'il ne s'agit pas de cette utilité qui est dans les 
choses et les phénomènes, par la dispensation de la Provi- 
dence, ou la puissance de l'art, mais de l'utilité des ser- 
vices humains comparés et échangés. 

Rareté. Selon Senior, de toutes les circonstances qui — 



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m HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

influent sur la valeur, la rareté est la plus décisive. Je n'ai 
aucune objection ii faire contre cette remarque, si ce n'est 
qu'elle suppose, par sa forme, que la voleur est inhérente 
aux choses mêmes; hypothèse dont je combattrai toujours 
jusqu'à l'apparence. Au fond, le mot rareté, dans le sujet 
qui nous occupe, exprime d'une manière abrégée cette pen- 

, sée : 'Foules choses égales d'ailleurs, un service a d'autant 
plus de valeur que nous aurions plus de difficultés à nous 
Je rendre à nous-mêmes, et que, par conséquent, nous ren- 
controns plus d'exigences quand nous le réclamons d'au- 
trui. La rareté est une de ces difficultés. C'est un obstacle 

i de plus à surmonter. Plus il est grand, plus nous rémuné- 
rons ceux qui le surmontent pour nous. La rareté donne 
souvent lieu à des rémunérations considérables; et c'est 
pourquoi je refusais d'admettre tout à l'heure avec les éco- 
nomistes anglais que la valeur fût proportionnelle au tra- 
vail. Il faut tenir compte de la parcimonie avec laquelle la 
nature nous a traités à certains égards. Le mot service em- 
brasse toute ces idées et nuances d'idées. 

Jugement. Slorch voit la valeur dans le jugement qui 
nous la fait reconnaître. Sans doute chaque fois qu'il s'agit 
d'un rapport, il faut comparer et juger. Mais le rapport 
n'en est pas moins une chose et le jugement une autre. 
Quand nous comparons la hauteur de deux arbres, leur 
grandeur et la différence de leur grandeur est indépendante 
de notre appréciation. 

Maïs dans la détermination de la valeur, quel est le 
rapport qu'il s'agit de juger? C'est le rapport de deux ser- 
vices échangés. La question est desavoir ce que valent, l'un 
à l'égard de l'autre, les services rendus et reçus, à l'occa- 
sion des actes transmis ou des choses cédées, en tenant 
compte de toutes les circonstances, et non ce que ces actes 
ou ces choses contiennent d'utilité intrinsèque; car cette 



DE LA VALEUR. 189 
utilité peut être en partie étrangère h toute action humaine 
et par conséquent étrangère à la valeur. 

S tord i reste donc dans l'erreur fondamentale que je 
combats ici, quand il dit : 

» Notre jugement nous fait découvrir le rapport qui 
existe entre nos besoins et l'utilité des choses. L'arrêt que 
notre jugement porte sur l'utilité des choses constitue leur 
valeur. » 

Et plus loin : 

« Pour créer une valeur, il faut la réunion de trois cir- 
constances : \° que l'homme éprouve ou conçoive un be- 
soin ; 2° qu'il existe une chose propre à satisfaire ce besoin ; 
3" que le jugement se prononce en faveur de l'utilité de la 
chose. Donc la valeur des choses, c'est leur utilité rela- 
tive. » 

Le jour, j'éprouve le besoin de voir clair. Il ciiste une 
chose propre à satisfaire ce besoin, qui est ia lumière du 
soleil. Mon jugement se prononce en faveur de l'utilité de 
cette chose, et elle n'a pas de valeur. Pourquoi? Parce que 
j'en jouis sans réclamer le service de personne. 

La nuit, j'éprouve le même besoin. 11 existe une chose 
propre à le satisfaire très-imparfaitement, une bougie. 
Mon jugement se prononce sur l'utilité, mais sur l'utilité 
relative beaucoup inoindre de cette chose, et elle a une va- 
leur. Pourquoi? Parce que celui qui s'est donné la peine de 
faire la bougie ne veut pas me rendre le service de me la 
céder, si je ne lui rends un service équivalent. 

Ce qu'il s'agit de comparer et de juger pour déterminer 
la valeur, ce n'est donc pas Y utilité relative des choses, mais 
te rapport de deux services. 

En ces termes, je ne repousse pas la définition de Storch. 

Résumons ee paragraphe, afin de montrer que ma défi- 
nition contient tout ce qu'il y a de vrai dans celles de mes 

JJARMÛNJES éconoxiqUES. 17 



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190 11AHMONIF.S liCONOSIQUES. 

prédécesseurs, et élimine tout ce qu'elles ont d'erroné par 
excès ou défaut. 

Le principe de In valeur, fii-jc dit, est dnns un service 
humain. Elle résulte de l'appréciation de deux services 

comparés. 

La valeur doit avoir trait à l'effort ; scryiee implique un 
effort quelconque. 

I-;ile suppose comparaison d'efforts échangés, au moins 
échangeables : service implique les termes donner et rece- 
voir. 

En fait, clic n'est cependant pas proportionnelle à l'in- 
tensité des efforts : service n'implique pas nécessairement 
cette proportion. 

Une foule de circonstances extérieures influent sur la 
valeur sans être la valeur même : le mot service tient 
compte de toutes ces eirconstanc.es dans la mesure conve- 
nais : 

Matérialité. Quand le service consiste à céder une ehose 
matérielle, rien n'empêche de dire, par métonymie, que 
c'est celle chose qui vaut. Hais il ne faut pas perdre 'de "vue 
que c'est là un Iropc qui attribue aux choses mêmes la va- 
leur des services dont elles sont l'occasion. 

Conservubililè. Bîatiércou non, la valeur se conserve jus- 
qu'à la satisfaction et pas plus loin. Elle ne change pas de 
nature selon que la satisfaction suit l'effort de plus ou moins 
près, selon que le service est personnel ou réel. 

Accumuiabililé. Ce que l'épargne accumule, dans l'ordre 
social, ce n'est pas la matière, mais la valeur ou les ser- 

Ulilité. J'admettrai avec M. Say que l'utilité est le fon- 
dement de la valeur, pourvu qu'on convienne qu'il ne s'a- 
git nullement de l'utilité qui est dans les choses, mats de 
l'utilité relative des services. 



DE LA VALEUR. 191 

Travail. J'admcltrai avec Ricaïdo que le travail est le 
fondement de la valeur, pourvu d'abord qu'on prenne le 
mot travail dans le sens le plus général, et ensuite qu'on ne 
conclue pas à une proportionnalité contraire ù tous les faits; 
en d'autres termes, pourvu qu'on substitue au mot travail 
le mot service. 

Rareté. J'admets avec Senior que la rareté influe sur la . 
valeur. Mais pourquoi? Parce qu'elle rend le service d'au- ■ 
tant plus précieux. 

Jugement. J'admets avec Storcli que la valeur résulte 
d'un jugement, pourvu qu'on convienne que c'est du juge- 
ment que nous portons, non sur l'utilité des choses, mais 
sur l'utilité des services. 

Ainsi les économistes de toutes nuances devront se tenir 
pour satisfaits. Je leur donne raison à tous, parée que tous 
ont aperçu la vérité par un côté. Il est vrai que l'erreur 
était sur le revers de la médaille. C'est au lecteur de déci- 
der si ma définition lient compte de toutes les vérités et 
rejetle toutes les erreurs. 

Je ne dois pas terminer sans dire un mot de celle qua- 
drature de l'économie politique : la mesure de la valeur; 
et ici je répéterai, avec bien plus de force encore, l'obser- 
vation qui termine les précédents chapitres. 

J'ai dit que nos besoins, nos désirs, nos goûts n'ont ni 
bornes ni mesure précise. 

J'ai dit que nos moyens d'y pourvoir, dons de la nature, \ 
facultés, activité, prévoyance, discernement, n'avaient pas 
de mesure précise. Chacun de ces éléments est variable en 
lui-même, il diffère d'homme à homme; il diffère dans 
chaque individu de minute en minute, en sorte que tout 
cela forme un ensemble qui est la mobilité même. 

Si maintenant l'on considère quelles sont les circon- 
stances qui influent sur la valeur, utilité, travail, rareté, 



m HARMONIES ÉCONOMIQUES, 

jugement, et si l'on reconnaît qu'il n'est aucune de ces cir- 
constances qui ne varie à l'infini, comment s'obstinerail-on 
à chercher a la valeur une mesure fixe? 

Il serait singulier qu'on trouvât la fixité dans un terme 
moyen compose d'éléments mobiles, et qui n'est autre 
chose qu'un rapport entre deux termes extrêmes plus mo- 
biles encore ! 

Les économistes qui poursuivent une mesure absolue de 
ta valeur courent donc après une chimère, et qui plus est, 
après une inutilité. La pratique universelle a adopté l'or et 
l'argent, encore qu'elle n'ignorât pas combien la valeur de 
ces métaux est variable. Mais qu'importe la variabilité de la 
mesure, si, affectant de la même manière les deux objets 
échangés, elle ne peut altérer la loyauté de l'échange? C'est 
une moyenne proportionnelle qui peut hausser ou baisser 
sans manquer pour cela à sa mission, qui est d'accuser exac- 
tement le rapport des deux extrêmes. 

La science ne se propose pas pour but, comme l'échange, 
de chercher le rapport actuel de deux services, car en ce 
cas la monnaie lui suffirait. Ce qu'elle cherche surtout, c'est 
le rapport de l'effort à la satisfaction, et à cet égard, une 
mesure de la valeur, existât-elle, ne lui apprendrait rien, 
car l'effort apporte toujours a la satisfaction une proportion 
variable d'utilité gratuite qui n'a pas de valeur. C'est parce 
que cet élément de bien-étre a été perdu de vue, que la 
plupart des écrivains ont déploré l'absence d'une mesure 
de la valeur. Ils n'ont pas vu qu'elle ne ferait aucune ré- 
ponse à la question proposée : Quelle est la richesse ou le 
bien-être comparatif de doux classes, de deux peuples, de 
deux générations? 

Pour résoudre cette question, il faut à la science une me- 
sure qui lui révèle, non pas le rapport de deux services, 
lesquels peuvent servirde véhicule à des doses très-diverses 



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DE LA VALEUR. I9ï 
d'Utilité gratuite, maïs le rapport de l'effort à la satisfaction, 
et cette mesure ne saurait être autre que l'effort lui-même 
ou le travail. 

Mais comment le travail scrvira-t-il de mesure? N'est-il 
pus lui-même un des cléments les plus variables? N'est-il 
pas plus ou moins habile, pénible, chanceux , dangereux, 
répugnant? N'cxige-l-il pas plus ou moins l'intervention de 
certaines facultés intellectuelles, de certaines vertus mo- 
rales? et ne conduit- il pas, en raison de toutes ces circon- 
stances, à des rémunérations d'une variété infinie? 

Il y a une nature de travail qui , en tout temps, en tous I 
lieux, est identique a lui-même, cl c'est celui-là qui doit! 
servir de type. C'est le travail le plus simple, le plus brut , j 
le plus primitif, le plus musculaire, celui qui est le plus 
dégagé de toute coopération naturelle, celui que toutliommc 
peut exécuter, celui qui rend des services que chacun peut 
se rendre à soi-même ; celui qui n'exige ni force exception- 
nelle, ni habileté, ni apprentissage, le travail, tel qu'il s'est 
manifesté nu point de départ de l'humanité, le travail, en 
un mot, du simple journalier. Ce travail est partout le plus 
offert, !e moins spécial, le plus homogène et le moins rétri- 
bué. Toutes les rémunérations s'échelonnent et se graduent 
à partir de cette base , elles augmentent avec toutes les cir- 
constances qui ajoutent à son mérite. 

Si donc on veut comparer deux états sociaux, il ne faut 
pas recourir à une mesure de la valeur, par deux motifs, 
aussi logiques l'un que l'autre : d'abord, parce qu'il n'y en 
a pas ; ensuite, parce qu'elle ferait h l'interrogation une ré- 
ponse trompeuse, négligeant un clément considérable et 
progressif du bien-être humain : l'utilité gratuite. 

Ce qu'il faut faire, c'est au contraire oublier complète- 
ment la valeur, particulièrement la monnaie, cl se deman- 
der : Quelle est, dans tel pays, à telle époque, la quantité de 



IW HARMONIES ÉCONOMIQUES, 

chaque genre d'utilité spéciale, et la somme de toutes les 
utilités qui répond à chaque quantité donnée de travail 
brut ; en d'autres termes : quel est le bien être que peut se 
procurer par l'échange le simple journalier? 

On peutaflïrmcr que l'ordre social naturel est perfectible 
et harmonique, si, d'un côlé, le nombre des hommes voués 
nu travail brut, et recevant la plus petite rétribution possi- 
ble, va sans cesse diminuant, et si, de l'autre, celle rému- 
nération mesurée non en valeur ou en monnaie, mais en 
satisfaction réelle, s'accroit sans cesse. 



VI 



BICHES8E. 



Ainsi, en tout ce qui est propre à satisfaire nos besoins 
et nos désirs, il y a à considérer, à distinguer deux choses : 
ce (ju'a fait Ja nature et ce que lait l'homme, ce qui est 
gratuit et ce qui est onéreux, le don de Dieu et le service 
humain, YulUitè et la valeur. Dans le même objet, l'une 
peut être immense et l'autre imperceptible. Celle-là restant 
invariable, celle-ci peut diminuer indéfiniment et diminue 
en effet, chaque fois qu'un procédé ingénieux nous fait ob- 
tenir un résultat identique avec un moindre effort. 

On peut pressentir ici une des plus grandes difficultés , 
une des plus abondantes sources de malentendus, de con- 
troverses et d'erreurs placées à l'entrée même de la science. 

Qu'est-ce que la richesse? 

Sommes-nous riches en proportion des utilités dont nous 
pouvons disposer, c'est-à-dire des besoins et des désirs que 
nous pouvons satisfaire? « Un homme est pauvre ou riche, 
dit A. Smith, selon le plus ou moins de choses utiles dont il 
peut se procurer la jouissance. » 

Sommes-nous riches en proportion des valeurs que nous 
possédons, c'est-à-dire des services que nous pouvons com- 



19G BABMOMES ÉCONOMIQUES. 

mander? « La richesse, ditJ.-B. Say, est en proportion de 
la voleur. Elle est grande, si la somme de valeurs dont elle 
ëc compose est considérable ; elle est petite, si les valeurs le 
sont. » 

Les ignorants donnent les deux sens au mot richesse. 
Quelquefois on leur entend dire : •< L'abondance des eaux 
est une richesse pour telle contrée," alors ils ne pensent 
qu'à l'utilité. Mais quand l'un d'entre eux veut connaître sa 
propre richesse , il fait ec qu'on nomme un inventaire où 
l'on ne lient compte que de la valeur. 

N'en déplaise aux savants, je crois que les ignorants ont 
raison cette fois. La richesse, en effet, est effective ou relative. 
Au premier point de vue elle se juge par nos satisfactions ; 
l'humanité devient d'autant plus riche qu'elle acquiert plus 
de bien-être, quelle que soit la valeur des objets qui le pro- 
curent. Mais veul-on connaître la part proportionnelle de 
chaque homme au bien-être général, en d'autres termes la 
riche&te relative, c'est là un simple rapport que la valeur 
seule révèle, parce qu'elle est elle-même un rapport. 

La science se préoccupe du bien-être général des hommes, 
de la proportion qui existe entre leurs efforts et leurs satis- 
factions, proportion que modifie avantageusement la parti- 
cipation progressive de l'utilité gratuite à l'œuvre de la 
production. Elle ne peut donc pas exclure cet élément de 
l'idée de richesse. A ses yeux la richesse effective, ce n'est 
pas la somme des valeurs , mais la somme des utilités gra- 
tuites ou onéreuses attachées à ces valeurs. Au point de vue 
de la satisfaction, c'est-à-dire de la réalité, nous sommes 
riches autant de la valeur anéantie par le progrès que de 
celle qui lui survit encore. 

Dans les transactions ordinaires de la vie, on ne tient plus 
compte de l'utilité à mesure qu'elle devient gratuite par 
l'abaissement de la valeur. Pourquoi ? Parce que ce qui est 



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gratuit est commun, et ce qui est commun n'altère en rien 
la part proportionnelle Je chacun à la richesse effective. On 
n échange pas ce qui est commun ; et comme, dans la pra- 
tique des affaires, on n'a besoin de connaître que celte pro- 
portion, qui est constatée par la valeur, on ne s'occupe que 
d'elle. 

Un débat s'est élevé entre Ricardo et J.-B. Say à ce sujet. 
Ricardo donnait au mot richesse le sensd'utililé; J.-B. Say, 
celui de valeur. Le triomphe exclusif de l'un des champions 
était impossible, puisque ce mot a l'un et l'autre sens, selon 
qu'on se place au point de vue de l'effectif ou du relatif. 

Mais il faut bien le dire et d'autant plus que l'autorité de 
Say est plus grande en ces matières. Si l'on assimile la 
richesse (au sens de bien-être effectif) à la valeur, si l'on 
affirme surtout que l'une est proportionnelle à l'autre, on 
s'expose à fourvoyer la science. Les livres des économistes 
de second ordre et ceux des socialistes ne nous en offrent 
que trop la preuve. C'est un point de départ malheureux 
qui dérobe au regard justement ce qui forme le plus beau 
patrimoine de l'humanité ; il fait considérer comme anéan- 
tie cette part de bien-être que le progrès rend commun à 
tous, et fait courir à l'esprit le plus grand des dangers, 
celui d'entrer dans une pétition de principes sans issue et 
sans fin, de concevoir une économie politique à rebours où 
le but auquel nous aspirons est perpétuellement confondu 
avec l'obstacle qui nous arrête. 

En effet, il n'y a de valeur que par ces obstacles. Elle est 
le signe, le symptôme, le témoin, la preuve de notre infir- 
mité native. Elle nous rappelle incessamment cet arrêt pro- 
nonce à l'origine : Tu mangeras Ion pain à la sueur de ton 
front. Pour l'Etre tout- puissant ces mots : effort, service, 
et, par conséquent, valeur n'existent pas. Quant à nous, 
nous sommes plongés dans un milieu d'utilités dont un 



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198 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

grand nombre sont gratuites, mais dont d'autres ne nous 
sont livrées qu'à titre onéreux. Des obstacles s'interposent 
entre ces utilités et les besoins auxquels elles peuvent satis- 
faire. Nous sommes condamnés à nous passer de l'utilité ou 
à vaincre l'obstacle par nos efforts. Il faut que la sueur 
tombe de notre front, ou pour nous ou pour ceux qui l'ont 
répandue à notre profit. 

Plus done il y a de valeurs dans une société, plus cela 
prouve sans doute qu'on y a surmonté d'obstacles, mais plus 
cela prouve aussi qu'il y avait des obstacles à surmonter. 
Ira-t-onjusqu'à dire que ces obstacles font la richesse, parce 
que sans eux les valeurs n'existeraient pas? 

On peut concevoir deux nations. L'une a plus de satisfac- 
tions que l'autre , mais elle a moins de valeurs , parée que 
la nature l'a favorisée et qu'elle rencontre moins d'obstacles. 
Quelle sera la plus riche ? 

Bien plus : prenons le même peuple à deux époques. Les 
obstacles à vaincre sont les mêmes. Mais aujourd'hui il les 
surmonte avec une telle facilité , il exéeute, par exemple , 
ses transports, ses labours, ses tissages, avec si peu d'efforts 
que les valeurs s'en trouvent considérablement réduites. Il 
a done pu prendre un de ces deux partis : ou se contenter 
des mêmes satisfactions qu'autrefois , ses progrès se tradui- 
sant en loisirs , et en ce cas dira-t-on que sa richesse est 
rétrograde parce qu'il possède moins de valeurs? ou bien, 
consacrer ses efforts devenus disponibles à accroître ses 
jouissances ; et s'avisera-t-on, parce que la somme de ses va- 
leurs sera restée stationnaire, d'en conclure que sa richesse 
est restée stationnaire aussi? C'est à quoi l'on aboutit si on 
assimile ces deux choses : richesse et valeur. 

L'écueil est ici bien dangereux pour l'économie politique. 
Doit-elle mesurer la richesse par les satisfactions réalisées 
ou par les valeurs créées ? 



RICHESSE. 199 

S'il n'y avait jamais d'obstacles entre les utilités et les 
désirs , il n'y aurait ni efforts , ni service , ni valeurs, non 
plus qu'il n'y en a pour Dieu , et pendant que , dans le pre- 
mier sens, l'humanité serait, comme Dieu , en possession de 
In richesse infinie, suivant la seconde acception , elle serait 
dépourvue de toutes richesses. De deux économistes qui 
chacun adopterait une de ces définitions, l'un dirait : Elle 
est infiniment riche; l'autre : Elle ett infiniment pavvre. 

L'infini, il est vrai, n'est sous aucun rapport l'attribut de 
l'humanité. Mais enfin elle se dirige de quelque côté, elle 
fait des efforts, elle a des lendanees, elle gravite vers la 
richesse progressive on vers la progressive pauvreté. Or 
comment les économistes pourront-ils s'entendre , si cet 
anéantissement successif de l'effort par rapport au résultat, 
de la peine à prendre on it rémunérer, de la valeur, est 
considérée par les uns comme un progrès vers la richesse, 
par les autres, comme une chute dans la misère? 

Encore si la difficulté ne concernait que les économistes, 
on pourrait dire : Entre eux les débats! Mais les législa- 
teurs, les gouvernements ont tous les jours h prendre des 
mesures qui exercent sur les intérêts humains une influence 
réelle. Et où en sommes-nous si ces mesures sont prises en 
l'absence d'une lumière qui nous fasse distinguer la richesse 
de la pauvreté? 

Or j'affirme ceci : La théorie qui définit la richesse par 
la valeur n'est en définitive que la glorification de l'obsta- 
cle. Voici son syllogisme : « La richesse est proportionnelle 
aux valeurs, les valeurs aux efforts, les efforts aux obstacles, 
donc les richesses sont proportionnel les aux obstacles. « 
J'affirme encore ceci : A cause de k division du travail, 
qui a renfermé tout homme dans un métier ou profession , 
cette illusion est très-difficile à détruire. Chacun de nous 
Vit des services qu'il rend à l'occasion d'un obstacle , d'un 



SOO HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

besoin, d'une souffrance, le médecin sur les maladies, le 
laboureur sur In famine, le manufacturier sur le froid , le 
voiturier sur la distance, l'avocat sur l'iniquité, le soldat 
sur le danger du pays , de telle sorte qu'il n'est pas un ob- 
stacle dont la disparition ne fût très-inopporlune et très-im- 
portune à quelqu'un, et même ne paraisse funeste au point 
de vue général , parce qu'elle semble anéantir une source 
de services, de valeurs, de richesses. Fort peu d'écono- 
mistes se sont entièrement préservés de cetle illusion , et , 
si jamais la science parvient à la dissiper , sa mission pra- 
tique dans le inonde sera remplie ; car je fais encore cette 
troisième affirmation r notre pratique officielle s'est im- 
prégnée de cette théorie , et choque fois que les gouverne- 
ments croient devoir favoriser une classe , une profession , 
une industrie, ils n'ont pas d'outre procédé que d'élever des 
obstacles , afin de donner à une certaine nature d'efforts 
l'occasion de se développer ; afin d'élargir artificiellement le 
cercle des services auxquels la communauté sera foreée 
d'avoir recours, d'accroître ainsi la valeur et, soi-disant, 
la richesse. 

Et, en effet , il est très-vrai que ce procédé est utile à la 
classe favorisée : on la voit se féliciter, s'applaudir , et que 
fait-on? On accorde successivement la même faveur à toutes 
les autres. 

Assimiler d'abord l'utilité h la valeur, puis la valeur à la 
richesse, quoi de plus naturel ! La science n'a pas rencontre 
de piége dont elle se soit moins défiée; car que lui est-il 
arrivé? A chaque progrès, elle a raisonné ainsi : « L'obsta- 
cle diminue, donc l'effort diminue ; donc la valeur diminue; 
donc l'utilité diminue; donc la richesse diminue; donc nous 
sommes les plus malheureux des hommes pour nous être 
avisés d'inventer, d'échanger, d'avoir cinq doigts au lieu de 
trois et deux bras au lieu d'un ; donc il faut engager le 



_.i j M':"j Lr' 



HICHFSSF. 301 

gouvernement, qui n la force, à mettre ordre à ees abus. « 

Cette économie politique h rebours défraye un grand 
nombre de journaux et les séances de nos assemblées légis- 
latives. Elle a égaré l'honnête et philanthrope Sïsmondi; 
on la trouve très-logiquement exposée dans le livre de 
M. deSaint-Chamans. 

« Il y a deux sortes de richesses pour une nation, dit-il. 
Si l'on considère seulement les produits utiles sous le rap- 
port de la quantité, de l'abondance, on s'occupe d'une 
richesse qui procure des jouissances à la société , et que 
j'appellerai richesse de jouissance. 

« Si l'on considère les produits sous le rapport de leur 
valeur échangeable ou simplement de leur valeur, l'on s'oc- 
cupe d'une richesse qui procure des valeurs à la société, et 
que je nomme richesse de valeur. 

« C'est de la richesse de valeur que s'occupe spécialement 
l'économie politique; c'est celle-là surtout dont peut s'occuper 
le gouvernement. » 

Ceci posé, que peuvent l'éeonomie politique et le gouver- 
nement? L'une, indiquer les moyens d'accroître celte 
richesse de valeur; l'autre, mettre ces moyens en œuvre. 

Mais la richesse de valeur est proportionnelle aux efforts, 
et les efforts sont proportionnels aux obstacles. L'économie 
politique doit donc enseigner , et le gouvernement s'ingé- 
nier à multiplier les obstacles. M. de Saint-Chamans ne 
recule en aucune façon devant cette conséquence. 

L'échange facilite-t-il aux hommes les moyens d'acqué- 
rir plus de richesses de jouissance avec moins de richesses de 
valeur? « il faut contrarier l'échange. « (P. 458.) 

Y a-tri] quelque part de l'utilité gratuite qu'on pourrait 
remplacer par de l'utililé onéreuse, par exemple, en sup- 
primant un outil ou une machine? 11 n'y faut pas man- 
quer, car il est bien évident, dit-il, que si les machines 
ta 



30! HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

augmentent la richesse de jouissance elles diminuent la ri- 
ckesse de valeur. « Bénissons les obstacles que la cherté dit 
combustible oppose chez nous à la multiplicité des machines 
à vapeur. » (Page 263.) 

Ln nature nous a-t-ellc favorisés en quoi que ce soit? 
C'est pour noire malheur, car, par la, elle nous a ôlé une 
occasion de travailler. « J'avoue qu'il est fort possible pour 
moi de désirer voir faire avec les mains, les sueurs, et un 
travail forcé, ce qui peut être produit sans peine et spon- 
tanément. » (Page 456.) 

Aussi, quel dommage qu'elle ne nous ait pas laissé fabri- 
quer l'eau potable ! C'eût été une belle occasion de produire 
de la richesse de valeur. Fort heureusement nous prenons 
notre revanche sur le vin. •< Trouvez le secret de faire sor- 
tir de la terre des sources de vin aussi abondamment que 
les sources d'eau, et vous verrez que ce bel ordre de choses 
ruinera un quart de la France. » (Page4i>6.) 

D'après la série d'idées que parcourt avec tant de naï- 
veté notre économiste, il y a une foule de moyens, tous 
très-simples, de rédujre les hommes à créer de la richesse 
de valeur. 

Le premier c'est de la leur prendre à mesure. « Si l'im- 
pôt prend l'argent où il abonde pour le porter où il man- 
que, il sert, et loin que ce soit une perte pour l'État, c'est 
un gain. » (page 161.) 

Le second, c'est de la dissiper. « Le luxe et la prodiga- 
lité, m nuisibles aux fortunes des particuliers, sont avanta- 
geux h la richesse publique. Vous prêchez h une belle mo- 
rale, me dira-t-nn. Je n'en ai pas la prétention. Il s'agit 
d'économie politique et non de morale. On cherche les 
moyens de rendre les nations plus riches, et je prèvUe le 
luxe. (Page 168.) 

I ii moyen plus prompt encore, c'est de la détruire par 



RICHESSE. 303 

de bonnes guerres. « Si l'on reconnaît avec moi que la dé- 
pense des prodigues est aussi productive qu'une autre ; que 
la dépense des gouvernements est également productive... 
on ne s'étonne plus de la richesse de l'Angleterre après cette 
guerresi dispendieuse. « (Page 168.) 

Mois pour pousser à lu création de In richesse de valeur, 
tous ces moyens, impôts, luxe, guerres, etc., sont forcés de 
boisser pavillon devant une ressource beaucoup plus effi- 
cace, c'est l'incendie. 

« C'est une grande source de richesse que de bâtir, parce 
que cela fournit des revenus aux propriétaires qui vendent 
des matériaux, aux ouvriers, et à diverses classes d'artisans 
et d'artistes. Melon cite le chevalier Pelty, qui regarde 
comme profit de la nation le travail pour le rétablissement 
des édifices de Londres après le fameux incendie qui con- 
suma les deux tiers (le la ville, et il l'apprécie (ce profit!) 
à un million sterling par an (valeur de 1666), pendant 
quatre années, sans que cela ait altéré en rien les autres 
commerces. Sans regarder, ajoute M. de Saint-Chamuns, 
comme bien assurée l'évaluation de ce profit h une somme 
fixe, il est certain du moins que cet événement n'a pas eu 
une influence fâcheuse sur la richesse anglaise à cette épo- 
que... Le résultat du chevalier Petty n'est pas impossible, 
puisque la nécessité de rebâtir Londres a du créer une im- 
mense quantité de nouveaux revenus. » (Page 63.) 

Les économistes qui partent de ce point : la richesse 
c'est la valeur, arriveraient infailliblement aux mêmes con- 
clusions, s'ils étaient logiques ; mais ils ne le sont pas, parce 
que, sur le chemin de l'absurdité, on s'arrête toujours, un 
peu plus tôt, un peu plus tard, selon qu'on a l'esprit plus 
ou moins juste. M. de Saint-Chamans lui-même semble 
avoir reculé enfin quelque peu devant les conséquences de 
son principe quand elles le conduisent jusqu'à l'éloge de 



SOi HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

l'incendie, On voit qu'il lidsite et se contente d'un éloge né- 
gatif. Logiquement il devait aller jusqu'au bout, et dire ou- 
vertement ce qu'il donne fort clûireinent à entendre. 

De tous les économistes, celui qui a succombé de la ma- 
nière la plus affligeante à la difficulté dont il est ici ques- 
tion, c'est certainement M. de Sismondi. Comme M. de 
Saint-Cbamans, il a pris [>our point de départ cette idée que 
la valeur était l'élément de la richesse; comme lui, il a bàli 
sur cette donnée une économie politique à rebours, maudis- 
sant tout ce qui diminue la valeur. Lui aussi exalte l'ob- 
stacle, proscrit les machines, anathématise l'échange, la 
concurrence, la liberté, glorifie le luxe et l'impôt, et 
arrive enfin à celte conséquence, que plus est grande l'a- 
bondance de toutes choses, pins les hommes sont dénués de 
tout. 

Cependant M. de Sismondi, d'un bout à l'autre de ses 
écrits, semble porter au fond de sa conscience le sentiment 
qu'il se trompe, et qu'un voile qu'il ne peut percer s'inter- 
pose entre lui et la vérité. Il n'ose tirer brutalement, 
comme M. de Saint-Cbamans, les conséquences de son 
principe : il se (rouble, il hésite. Il se demande quelquefois 
s'il est possible que tous les hommes, depuis le commence- 
ment du monde, soient dans l'erreur et sur la voie du sui- 
cide, quand ils cherchent à diminuer le rapport de l'effort 
a la satisfaction, c'csl-ii-dire la valeur. Ami et ennemi de la 
liberté, il la redoute puisqu'elle conduit à l'universelle mi- 
sère par l'abondance qui déprécie la valeur, et en même 
temps, il ne sait comment s'y prendre pour détruire cette 
liberté funeste. Il arrive ainsi sur les confins du socialisme 
et des organisations artificielles ; il insinue que le gouver- 
nement et la science doivent tout régler et comprimer, puis 
il comprend le danger de ses conseils, les rétracte, et finit 
enfin par tomber dans le désespoir, disant : La liberté mène 



RICHESSE. ÏOS 

au gouffre, la contrainte est aussi impossible qu'inefficace; 
il o'y a pas d'issue. Il n'y en a pas en effet, si la valeur est la 
richesse, c'est-à-dire si l'obstacle au bicn-étrc est le bien- 
être, c'est-à-dire si le mal est le bien. 

Le dernier écrivain qui ait à ma connaissance remue 
cette question, c'est M. Proudhon. Elle était pour son livre 
des Contradictions Éeonotniquts une bonne fortune. Jamais 
plus belle occasion de saisir aux cheveux une antinomie et 
de narguer la science. Jamais plus belle occasion de lui dire : 
« Vois-tu dans l'accroissement de la valeur un bien ou un 
mal ? Quidquid dixeris artjiunentabor. » Je laisse à penser 
quelle fête 1 ! 

« Je somme tout économiste sérieux, dit-il, de me dire, 
autrement qu'en [réduisant et répétant la question, par 
quelle cause la valeur décroît à mesure que la production 
augmente, et réciproquement... En termes techniques, la 
valeur utile et la valeur échangeable, quoique nécessaires 
l'une à l'autre, sont en raison inverse l'une de l'autre... La 
valeur utile et la valeur échangeable restent donc fatale- 
ment enchaînées l'une à l'autre, bien que par leur nature 
elles tendent continuellement à s'exclure. 

« Il n'y a pas, sur la contradiction inhérente à la notion 
de valeur, de cause assignable ni d'explication possible... 
Étant donné pour l'homme le besoin d'une grande variété 
de produits avec l'obligation d'y pourvoir par son travail, 
l'opposition de valeur utile à valeur échangeable en résulte 
nécessairement; et de celte opposition, une contradiction 
sur le seuil même de l'économie politique. Aucune intelli- 
gence, aucune volonté divine et humaine ne saurait l'em- 
pêcher. Ainsi, au lieu de chercher une explication inutile, 

1 ■ l'reiiei parti pour lu concurrence, vous oiiret lorl; prenei parli 
toiilre la concurrence, vuus nurci encore ton : ce qui signifie que voua 
aurei toujours raison. » (Pa B e 183.) 

18. 



206 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

contentons-nous de bien constater In nécessité rfe ta con- 
tradiction. « 

On sait que la grande découverte duc à M. Proudhon est 
que tout est ii la fois vrai cl faux, bon et marnais, légitime 
et illégitime; qu'il n'y a aucun principe qui ne se contre- 
dise, et que la contradiction n'est pas seulement dans les 
fausses théories, mais dans l'essence même des clioses et des 
phénomènes ; « elle est l'expression pure de la nécessité, la 
loi intime des êtres, etc. ; >■ en sorte qu'elle est inévitable 
et serait incurable rationnellement sans la série et, en pra- 
tique, sans la banque dupeupie. Dieu, antinomie; liberté, 
antinomie ; concurrence, antinomie; propriété, antinomie ; 
valeur, crédit, monopole, communauté, antinomie et tou- 
jours antinomie. Quand H. Proudhon fit cette fameuse dé- 
couverte, son cœur dut certainement bondir de joie ; ear 
puisque la contradiction est en tout et partout, il y a tou- 
jours matière à contredire, ce qui est pour lui le bien su- 
prême. El me disait un jour ; Je voudrais bien aller en pa- 
radis, mais j'ai peur que tout le monde y soit d'accord et 
de n'y trouver personne avec qui disputer. 

II faut avouer que la valeur lui fournissait une excellente 
occasion de faire tout à son aise de l'antinomie, Mais, je lui 
en demande bien pardon, les contradictions et oppositions 
que ce mot fait ressortir sont dans les fausses théories et pas 
du tout, ainsi qu'il le prétend, dans la nature même du 
phénomène. 

Les théoriciens ont d'abord commencé par confondre la 
valeur avec l'utilité, c'est-à-dire le mal avec le bien (car l'u- 
tilité, c'est le résultat désiré, et la valeur vient de l'obstacle 
qui s'interpose entre le résultat et le désir) ; e'élait une pre- 
mière faute, et quand ils en ont aperçu les conséquences, 
ils ont cru sauver la diiliculté en imaginant de distinguer !a 
valeur d'utilité de la valeur d'échange, tautologie encom- 



RICHESSE. 307 

branle qui avait le tort d'attacher le même mot valeur à 
deux phénomènes opposés. 

Mais si, mettant de côté ces subtilités, nous nous atta- 
chons aux faits, que voyons-nous? Rien assurément que de 
tris-naturel et de fort peu contradictoire. 

Un homme travaille exclusivement pour lui-même. S'il 
acquiert île l'habileté, si sa force et son intelligence se dé- 
veloppent, si la nature devient plus libérale ou s'il apprend 
à la mieux faire concourir à son œuvre, il a plus de bien- 
être avec moins de peine. Où voyez-vous la contradiction 
el y a-t-il là tant de quoi se récrier? 

Maintenant, an lieu d'être isolé, cet homme a des rela- 
tions avec d'autres hommes. Ils échangent, et je répète 
mon observation : à mesure qu'ils acquièrent de l'habileté, 
de l'expérience, de la force , de l'intelligence ; à mesure quo 
la nature, plus libérale ou plus asservie, prête une colla- 
boration plus efficace, ils ont plus de bien-être avec moins 
de peine, il y a à leur disposition une plus grande somme 
d'utilité gratuite; dans leurs transactions, ils se transmet- 
tent les uns aux autres une plus grande somme de résultats 
utiles pour chaque quantité donnée de travail. Où donc est 
la contradiction? 

Ah ! si vous avez le tort, à l'exemple de Smith et de tous 
ses successeurs, d'attacher la même dénomination, celle de 
Valeur, et aux résultats obtenus et à la peine prise, en ce 
cas, l'antinomie ou la contradiction se montrent. Mais, sa- 
chcz-le bien, elle est tout entière dans vos explications er- 
ronées et nullement dans les faits. 

M. Prnudhon aurait donc dû établir ainsi sa proposition : 
Étant donné pour l'homme le besoin d'une grande variété 
de produits, !a nécessite d'y pourvoir par son travail et le 
don précieux d'apprendre et de se perfectionner, rien au 
monde de plus naturel que l'accroissement soutenu des ré- 



ÏOB HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

sultals par rapport aux efforts, et il n'est nullement contra- 
dictoirc qu'une valeur donnée serve de véhieule ù plus 
d'utilités réalisées. 

Car, encore une fois, pour l'homme l'utilité c'est le beau 
cote, la valeur c'est le triste revers delà médaille. L'utilité 
n'a de rapports qu'avec nos satisfactions, In valeur qu'avec 
nos peines. L'utilité réalise nos jouissances cl leur est pro- 
portionnelle. La valeur atteste notre infirmité native, nait 
de l'obstacle et lui est proportionnelle. 

En vertu de In perfectibilité humaine, l'utilité gratuite 
fend à se substituer de plus en plus à l'utilité onéreuse expri- 
mée par le mot valeur. Voilà le phénomène, et il ne présente 
assurément rien de contradictoire. 

Mais reste toujours la question de savoirsi le mol n'e/fesses 
doit comprendre ces deux utilités réunies ou la dernière 
seulement. 

Si l'on pouvait faire , une fois pour toutes , deux classes 
d'utilités, mettre d'un côté toutes eelles qui sont gratuites et 
de l'autre toutes celles qui sont onéreuses, on ferait aussi 
deux classes de richesses, qu'on appellerait richesses natu- 
relles et richesses sociales avec M . Say ; ou bien richesses de 
jouissance et richesses île valeur avec M. de Saint Clmmans. 
Après quoi, comme ces écrivains le proposent, on ne s'oc- 
cuperait plus des premières. 

« Les biens accessibles à tous , dit M. Say, dont chacun 
■i peut jouir à sa volonté, sans èlrc obligé de les acquérir, 
il sans crainte de les épuiser , tels que l'air, l'eau , la lu- 
it mi ère du soleil, etc., nous étant donnés gratuitement par 
ii la nature, peuvent être appelés ricliesses naturelles. 
« Comme elles ne sauraient être ni produites, ni distri- 
« buées , ni consommées , elles ne sont pas du ressort de 
« l'économie politique. 

« Celles dont l'étude est l'objet de celte science se com- 



RICHESSE. 309 

« posent des biens qu'on possède cl qui onl une valeur 
« reconnue. On peut 1rs nommer richesses sociales, parce 
u qu'elles n'existent que parmi les hommes réunis en 
« société. » 

« C'est de la richesse de valeur, dit M. de Saint- Chamans, 
« que s'occupe spécialement l'économie politique, et toutes 
« les fois que, dans cet ouvrage, je parlerai de la richesse 
« sans spécifier, c'est de celle-là seulement qu'il est ques- 
" tion. » 

Presque tous les économistes l'ont vu ainsi : 
« La distinction la plus frappante qui se présente d'abord, 
« dit Storch, c'est qu'il y a des valeurs qui sont suscepti- 
11 bles d'appropriation et qu'il y en a qui ne le sont point '. 
« Les premières seules sont l'objet de l'économie politique, 
« car l'analyse des autres ne fournirait aucun résultat qui 
.1 fût digne de l'attention de l'homme d'État. » 

Pour moi , je crois que celte portion d'utilité qui , par 
suite du progrès , cesse d'être onéreuse, cesse d'avoir de la 
valeur, mais ne cesse pas pour cela d'être utilité et va tom- 
ber dans le domaine commun et gratuit, est précisément 
celle qui doit constamment attirer l'attention de l'homme 
d'État et de l'économiste. Sans cela, au lieu de pénétrer et 
de comprendre les grands résultats qui affectent et élèvent 
l'humanité, la science reste en face d'une chose tout à fait 
contingente, mobile, tendant à diminuer sinon à disparaître, 
d'un simple rapport, de la valeur en un mot; sans s'en 
apercevoir elle se laisse aller à ne considérer que la peine, 
l'obstacle, l'intérêt du producteur, qui pis est, a le confon- 
dre avec l'intérêt public, c'est-à-dire à prendre justement 

1 Toujours celle perpétuelle el maudite confusion entre la valeur el l'uti- 
lité. Je puis bien vous montrer des milites mm appropriée»; mais je vous 
délie <le me montrer ilans le monde entier une seule valeur qui n'ait pas de 
propriétaire. 



310 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

le mal pour le bien, et à aller tomber, sons ln conduite des 
Saint- Chftmans fit des Sisniondi , dans l'utopie socialiste ou 
l'antinomie proudhoniciinc. 

Et puis cette ligne de démarcation entre les deux utilités 
n'est-elle pns tout à fait chimérique, arbitraire, impossible? 
Comment voulez-vous disjoindre ainsi la coopération de 
la nature cl celle de l'heinme, quand elles se mêlent, se 
combinent, se confondent partout, bien plus, quand l'une 
tend incessamment à remplacer l'autre, et que c'est juste- 
ment en cela que consiste le progrès? Si la science écono- 
mique, si aride h quelques égards , élève et enchante l'in- 
telligence sous d'autres rapports, c'est précisément qu'elle 
décrit les lois de cette association entre l'homme et la na- 
ture; c'est qu'elle montre l'utilité gratuite se substituant de 
plus en plus à l'utilité onéreuse, la proportion des jouis- 
sances de l'homme s'accroissant eu égard à ses fatigues, 
l'obstacle s'abaissent sans cesse , et avec lui la valeur, les 
perpétuelles déceptions du producteur, plus que compen- 
sées par le bien-être croissant des consommateurs ; la 
richesse naturelle, c'est-à-dire gratuite el commune, venant 
prendre la place de la richesse personnelle cl appropriée 
Eh quoi! oit exclurait de l'économie politique ce qui con- 
stitue sa religieuse harmonie! 

L'air, l'eau , la lumière, sont gratuits, dites-vous. C'est 
vrai , et si nous n'en jouissions que sous leur forme primi- 
tive, si nous ne les faisions concourir à aucun de nos travaux, 
nous pourrions les exclure de l'économie politique, comme 
nous en excluons l'utilité possible et probable des comètes. 
Mais observez l'homme au point d'où il est parti et au point 
où il est arrivé. D'abord il ne savait faire concourir que 
très -imparfaite m eut l'eau, l'air, la lumière et les autres 
agents naturels. Chacune de ses satisfactions était achetée 
par de grands efforts personnels, exigeait une très-grande 



RICtIESSR. 311 
proportion de travail, ne pouvait être cédée que comme un 
grand serat'ce, représentait en un mot beaucoup de valeur. 
Peu ù peu cette eau, cet air, cette lumière, la gravitation, 
lY'Inslintc, le calorique, l'électricité, l;i vie végétale sont 
sortis de celle inertie relative. Us se sont de plus en plus 
mêlés a notre industrie. Ils s'y sont substitués au travail 
humain. Us ont Tait gratuitement ce qu'il faisait à titre oné- 
reux. Ils ont, sans nuire aux satisfactions, anéanti delà 
valeur. Pour parler en langue vulgaire, ce qui coûtait cent 
francs n'en coûte que dix; ce qui exigeait dix jours de 
labeur n'en demande qu'un . Toute cette valeur anéantie est 
passée du domaine de la propriété dans celui de la commu- 
nauté. Une proportion considérable d'efforts humains ont 
été dégagés et rendus disponibles pour d'autres entreprises; 
c'est ainsi qu'à peine égale , à services égaux, à valeurs 
égales, l'humanité a prodigieusement élargi le cercle de ses 
jouissances, et vous dites que je dois éliminer de la science 
celte utilité gratuite, commune, qui seule explique le pro- 
grès tant en hauteur qu'en surface, si je puis m'exprimer 
ainsi; tant en bien-être qu'en égalité ! 

Concluons qu'on peut donner et qu'on donne légitime- 
ment deux sens au mot richesse : 

La richesse effective, vraie, réalisant des satisfactions, ou 
la somme des utilités que le travail humain , aidé du con- 
cours de la nature, met à la portée des sociétés, 

La richesse relative, c'est-à-dire la quote-part proportion- 
nelle de chacun à la richesse générale, quote-part qui se 
détermine par la valeur. 

Voici donc la loi harmonique enveloppée dans ce 
mot : 

Les hommes rendent des services, la nature rend des 
services. 

L'utilité résulte de celle coopération. 




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313 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

Chacun prend à l'utilité générale une part proportion- 
nelle à la valeur qu'il crée, c'est-à-dire aux services qu'il 
rend, c'est-à-dire, en définitive, à l'utilité dont il est lui- 



VII 



CAPITAL. 



Les luis économiques agissent sur le même principe, qu'il 
s'agisse d'une nombreuse agglomération d'hommes, de deux 
individus, au même d'un seul, condamné par les circon- 
stances à vivre dans l'isolement. 

L'individu , s'il pouvait vivre quelque temps isolé, serait 
à la fois capitaliste, entrepreneur, ouvrier, producteur et 
consommateur. Toute l'évolution économique s'accomplirait 
en lui. En observant ehacun des éléments qui la composent : 
le besoin, l'effort, la satisfaction, l'utilité gratuite et l'utilité 
onéreuse , il se ferait une idée du mécanisme tout entier , 
quoique réduit à sa plus grande simplicité. 

Or s'il y a quelque chose d'évident au monde, c'est qu'il 
ne pourrait jamais confondre ce qui est gratuit avec ce qui 
exige des efforts. Cela implique contradiction dans les termes. 
11 saurait bien quand une matière ou une force lui sont 
fournies par la nature, sans la coopération de son travail, 
alors même qu'elles s'y mêlent pour le rendre plus fruc- 
tueux. 

L'individu isolé ne songerait jamais à demander une chose 
à son travail , tant qu'il pourrait la recueillir directement 

19 



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2U HARMONIES ÉCONOMIQUES, 

de In nature. II n'irait pas chercher de l'eau îi une lieue s'il 
avait une source près de sa hutte. Par le même motif, 
chaque fois que son travail aurait à intervenir, il cherche- 
rait à y substituer le plus possible de collaboration naturelle. 

C'est pourquoi s'il construisait un canot, il le ferait du bois 
le plus léger afin de mettre à profit le poids de l'eau. Il s'ef- 
forcerait d'y adapter une voile, afin que le vent lui épargnât 
la peine de ramer, etc. 

Pour faire concourir ainsi des puissances naturelles, il 
faut des instruments. 

Ici, on sent que l'individu isolé aura un calcul à faire. II 
se posera cette question : Maintenant j'obtiens une satisfac- 
tion avec un effort donné; quand je serai en possession de 
l'instrument, obtiendrai-jc la même satisfaction avec un 
effort moindre, en ajoutant à celui qui me restera à faire 
celui qu'exige la confection de l'instrument lui-même? 

Nul homme ne veut dissiper ses forces pour le plaisir de 
les dissiper. Notre Robinson ne se livrera donc à la confec- 
tion. de l'instrument qu'autant qu'il apercevra au bout une 
économie définitive d'efforts à satisfaction égale, ou un ac- 
croissement de satisfactions à efforts égaux. 

Une circonstance qui influe beaucoup sur le calcul, c'est 
le nombre et la fréquence des produits auxquels devra con- 
courir l'instrument pendant sa durée. Robinson a un pre- 
mier terme de comparaison. C'est l'effort actuel, celui 
auquel il est assujetti chaque fois qu'il veut se procurer la 
satisfaction directement et sans nul aide. Il estime ce que 
l'instrument lui épargnera d'cfforls dans chacune de ces 
occasions; mais il faut travailler pour faire l'instrument, et 
ce travail il le répartira, par la pensée, sur le nombre total 
des circonstances où il pourra s'en servir. Plus ce nombre 
sera grand, plus sera puissant aussi le motif déterminant à 
faire concourir l'agent naturel . C'est là , c'est dans cette ré- 



CAPITAL. 2iï 

partition d'une avance sur la totalité des produits qu'est le 
principe et la raison d'èlre de l'intérêt. 

Une fois que llobinson est décidé à fabriquer l'instrument, 
il s'aperçoit que la bonne volonté et l'avantage ne suffisent 
pas. 11 faut des instruments pour faire des instruments; il 
faut du fer pour battre le fer et ainsi de suite, en remontant 
de difficultés en difficultés vers une difficulté première qui 
semble insoluble. Ceci nous avertit de l'extrême lenteur 
avec laquelle les capitaux ont dû se former à l'origine, et 
dans quelle proportion énorme l'effort humain était sollicité 
pour chaque satisfaction. 

Ce n'est pas tout . Pour faire les instruments de travail , 
eut-on les outils nécessaires, il faut encore des matériaux. 
S'ils sont fournis gratuitement parla nature, comme la 
pierre, encore faut-il les réunir, ce qui est une peine. Maïs 
presque toujours la possession de ces matériaux suppose un 
travail antérieur, long et compliqué, comme s'il s'agit de 
mettre en œuvre de In laine, du lin, du 1er, du plomb, etc. 

Ce n'est pas tout encore. Pendant que l'homme travaille 
ainsi, dans l'unique vue de faciliter son travail ultérieur, il 
ne fait rien pour ses besoins actuels. Or c'est là un ordre de 
phénomène dans lequel la nature n'a pas voulu mettre d'in- 
terruption . Tous les jours il faut se nourrir, se vêtir, s'abri- 
ter. Robinson s'apercevra doue qu'il ne peut rien entrepren- 
dre en vue de faire concourir des forces naturelles, qu'il 
n'ait préalablement accumulé des provisions. Il faut que 
chaque jour il redouble d'activité à la chasse, qu'il mette de 
côté une partie du gibier, puis, qu'il s'impose des privations, 
afin de se donner le temps nécessaire à l'exécution de l'in- 
strument de travail qu'il projette. Dans ces circonslauces , 
il est plus que vraisemblable que sa prétention se bornera 
à faire un instrument imparfait et grossier, c'est-à-dire très- 
peu propre à remplir sa destination. 



316 HARMONIES ECONOMIQUES. 

Plus tord, loules les facilités s'accroîtront de concert. La 
réflexion et l'expérience auront appris à notre insulaire à 
«lieux opérer; le premier instrument lui-même lui four- 
nira les moyens d'en fabriquer d'autres et d'accumuler des 
provisions avec plus de promptitude. 

Instruments, matériaux, provisions, voilà sans doute ce 
que Rubinson appellera son capital, et il reconnaîtra aisé- 
ment que, plus ce capital sera considérable, plus il asservira 
de forces naturelles , plus il les fera concourir à ses tra- 
vaux, plus enfin il augmentera le rapport de ses satisfactions 
h ses efforts. 

Plaçons-nous maintenant nu sein de l'ordre social. Le 
capital se composera aussi des instruments de travail , des 
matériaux et des provisions sans lesquels , ni dans l'isole- 
ment ni dans la société, il ne se peut rien entreprendre de 
longue haleine. Ceux qui se trouveront pourvus de ce capi- 
tal ne l'auront que parce qu'ils l'auront créé par leurs efforts 
ou par leurs privations, et ils n'auront fait ces efforts 
( étrangers aux besoins actuels ) , ils ne se seront imposé ces 
privations qu'en vue d'avuntages ultérieurs, en vue, par 
exemple, de faire concourir désormais une plus grande pro- 
portion de forces naturelles. De leur part, céder ce capital, 
ce sera se priver de l'avantage cherché, ce sera céder cet 
avantage à d'autres , ce sera rendre service. Dès lors, ou il 
faut renoncer aux plus simples éléments de la justice , il 
faut même renoncera raisonner, ou il faut reconnaître qu'ils 
auront parfaitement le droit de ne faire cette cession qu'en 
échange d'un service librement débattu, volontairement con- 
senti. Je ne crois pas qu'il se rencontre un seul homme sur 
la terre qui conteste l'équité de la mutualité des services, 
car mutualité des services signifie , en d'autres termes , 
équité. Dira-t-on que la transaction ne devra pas se faire 
librement, parce que celui qui a des capitaux est en mesure 



CAPITAL. 217 

de faire la loi à celui qui n'en a pas? Mais comment 
devra-t-elle se faire? A quoi reconnaître Yèqmvakme des 
services, si ce n'est quand de part et d'autre rechange est 
volontairement accepté" ? Ne voit-on pas d'ailleurs que l'em- 
prunteur, libre de le faire, refusera , s'il n'a pas avantage h 
accepter, et que l'emprunt ne peut jamais empirer sa con- 
dition ? Il est clair que la question qu'il se posera sera 
celle-ci : L'emploi de ce capital me donnera-t-il des avan- 
tages qui fassent plus que compenser les conditions qui me 
sont demandées? ou bien : I/cITovt que je suis maintenant 
obligé de faire pour obtenir une satisfaction donnée est-il 
supérieur ou moindre que la somme des efforts auxquels je 
serai contraint par l'emprunt, d'abord pour rendre les ser- 
vices qui me sont demandés, ensuite pour poursuivre cette 
satisfaction à l'aide du capital emprunté ? Que si, tout com- 
pris, tout considéré, il n'y a pas avantage, il n'empruntera 
pas, il conservera sa position, et, en cela, quel tort lui est-il 
infligé? Il pourra se tromper, dira-t-on. Sans doute. On 
peut se tromper dans tontes les transactions imaginables. 
Est-ce à dire qu'il ne doit yen avoir aucune de libre? Qu'on 
aille donc jusque-la, et qu'on nous dise ce qu'il faut mettre 
à la place de la libre volonté, du libre consentement. Sera-ce 
la contrainte, car je ne connais que la contrainte en dehors 
de la liberté. Non, dit-on, ce sera le jugement d'un tiers. 
Je le veux bien, à trois conditions : c'est que la décision de 
ce personnage , quelque nom qu'on lui donne, ne sera pas 
exécutée par la contrainte ; la seconde, qu'il sera infaillible, 
car pour remplacer une faillibilité par une autre, ce n'est 
pas la peine, et celle dont je me défie le moins est celle de 
l'intéressé ; enfin , la troisième condition c'est que ce per- 
sonnage ne se fasse pas payer ; car ce serait une singulière 
manière de manifester sa sympathie pour l'emprunteur que 
de lui ravir d'abord sa liberté et de lui mettre ensuite une 
19. 



2(8 HARMONIES ECONOMIQUES. 

charge de plus sur les épaules , en compensation de ce 
philanthropique service. Mais laissons la question de droit 
et rentrons dans l'économie politique. 

Un capital, qu'il se compose de matériaux, de provisions 
ou d'instruments, présente deux aspects: l'utilité et la valeur. 
J'aurais bien mal exposé la théorie de la valeur si le lecteur 
ne comprenait pas que celui qui cède un capital ne s'en fait 
payer que ln valeur, c'est-fi-dire le service rendu à son oc- 
casion , c'est-à-dire la peine prise par le cédant, combinée 
avec la peine épargnée au cessionnaire. Un capital, en effet, 
est un produit comme un autre ; il n'emprunte ce nom qu'à 
sa destination ultérieure. C'est une grande illusion de croire 
que le capital soit une chose existante par elle-même. Un 
sac de blé est un sac de blé, encore que, selon les points de 
vue, l'un le vende comme revenu et l'autre l'achète comme 
capital. L'échange s'opère sur ce principe invariable : valeur 
pour valeur, service pour service, et tout ce qui entre dans 
la chose d'utilité gratuite est donné par-dessus le marché, 
attendu que ce qui est gratuit n'a pas de valeur et que la 
valeur seule figure dans les transactions. En cela, celles re- 
latives aux capitaux ne diffèrent en rien des autres. 

11 résulte de là, dans l'ordre social, des vues admirables 
et que je ne puis qu'indiquer ici. L'homme isolé n'a de ca- 
pital que lorsqu'il » réuni des matériaux, des provisions et 
des instruments. 11 n'en est pas de mémede l'homme social. 
Il suffit à celui-ci d'avoir rendu des services, et d'avoir ainsi 
la faculté de retirer delà société, par l'appareil de l'échange, 
des services équivalents. Ce que j'appelle l'appareil de 
l'échange, c'est la monnaie, les billets à ordre, les billets de 
banque et même les banquiers. Quiconque a rendu un ser- 
vice et n'a pas encore reçu la satisfaction correspondante 
est porteur d'un titre, soit pourvu de valeur comme la mon- 
naie, soit fiduciaire comme les billets de banque , qui lui 



CAPITAL. 2(9 
donne la faculté de retirer, du milieu social, quand il 
voudra , où il voudra, et sous la forme qu'il voudra, un 
service équivalent. Ce qui n'altère en rien, ni dans les prin- 
cipes, ni dans les effets, ni au point de vue du droit, la 
grande loi que je cherche à élucider : Les services s'échangent 
contre des set-vices. C'est toujours le trou embryonnaire qui 
s'est développé, agrandi, compliqué, sans cesser d'être lui- 
même. 

Le porleur du titre peut donc retirer de la société, à son 
gré, soit une satisfaction immédiate, soit un objet qui, fi son 
point de vue, ait le caractère d'un capital. C'est ce dont le 
cédant ne se préoccupe en aucune façon. On examine l'équi- 
valence des services, voilà tout. 

Il peut encore céder son titre à un autre pour en faire ce 
qu'il voudra , sous la double condition de la restitution et 
d'un service, au temps fixé. Si l'on pénètre le fond des 
choses, on trouve qu'en ce cas, le cédant se prive en faveur 
du cessionnaire ou d'une satisfaction immédiate qu'il recule 
de plusieurs années, ou d'un instrument de travail qui 
aurait augmenté ses forces, fuit concourir les agents natu- 
rels, et augmenté, à son profit, le rapport des satisfactions 
aux efforts. Ces avantages, ii s'en prive pour en investir 
autrui. C'est là certainement rendre service, et il n'est pas 
possible d'admettre, en bonne équité, que ce service soit 
sans droit à la mutualité. La restitution pure et simple au 
bout d'un an ne peut être considérée comme la rémunéra- 
tion de ce service spécial. Ceux qui le soutiennent ne com- 
prennent pas qu'il ne s'agit pas ici d'une vente dans laquelle 
comme la livraison est immédiate, la rémunération est im- 
médiate aussi. Il s'agit d'un délai. Et le délai , à lui seul, 
est un service spécial, puisqu'il impose un sacrifice à celui 
qui l'accorde, et confère un avantage à celui qui le demande. 
Il y a donc Heu à rémunération, ou il faut renoncerà cette 



320 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

loi suprême de la société : service pour service. C'est cette 
rémunération qui prend diverses dénominations selon les 
circonstances, loyer, fermage, rente, mais dont le nom gé- 
nérique est intérêt 1 . 

Ainsi , chose admirable, et grâce au merveilleux méca- 
nisme de l'échange, tout service est ou peut devenir un ca- 
pital. Si des ouvriers doivent commencer dans dix ans un 
chemin defer, nous ne pouvons pas épargner dès aujourd'hui, 
et en nature, le blé qui les nourrira , le lin qui les vêtira , 
et les brouettes dont ils s'aideront pendant cette opération 
de longue haleine. Mais nous pouvons épargner et leur trans- 
mettre la valeur de ces choses. II suffit pour cela de rendre 
à la société des services actuels , et de n'en retirer que des 
titres, lesquels dans dix ans se convertiront en blé , en lin. 
Il n'est pas même indispensable que nous hissions sommeil- 
ler improductivement ces titres dans l'intervalle. Il y a des 
négociants, il y a des banquiers, il y a des rouages dans la 
société qui rendent, contre des services, le service des'impo- 
ser ces privations à notre place. 

" Ce qui est plus surprenant encore, c'est que nous pouvons 
faire l'opération inverse, quelque impossible qu'elle semble 
au premier coup d'ϔl. Nous pouvons convertir en instru- 
ment de travail, en chemin de fer, en maisons, un capital 
qui n'est pas encore né, utilisant ainsi des services qui ne 
seront rendus qu'au xx 1 siècle. H y a des banquiers qui en 
font l'avance sur la foi que les travailleurs et les voyageurs 
de la troisième ou quatrième génération pourvoiront au 
payement, et ces litres sur l'avenir se transmettent de main 
en main, sans rester jamais improductifs. Je ne pense pas, 
je l'avoue, que les inventeurs de sociétés artificielles, quel- 
que nombreux qu'ils soient, imaginent jamais rien de si 

1 Voir ma brochure inlilulée : Capital ci Renie. 



CAPITAL. 331 

simple à la fois et de si compliqué , de si ingénieux et de si 
équitable. Certes, ils renonceraient à leurs Indes et lourdes 
utopies s'ils con unissaient les belles harmonies de la méca- 
nique sociale instituée par Dieu. Un roi d'Aragon cherchait 
aussi quel conseil il aurait donné h la Providence sur la mé- 
canique céleste, s'il eût été appelé à ses conseils. Ce n'est 
pas Newton qui eût conçu cette pensée impie. 

Mais , il faut le dire, toutes les transmissions de services 
d'un point à un autre point de l'espace et du temps reposent, 
sur cette donnée qu'accorder délai c'est rendre service; en 
d'autres termes, sur la légitimité de l'intérêt, L'homme qui 
de nos jours a voulu supprimer l'intérêt n'a pas compris 
qu'il ramenait l'échange à sa forme emhryonnnïre, le troc, 
le troc actuel sans avenir et sans passé. 11 n'a pas compris 
que se croyant le plus avancé il était le plus rétrograde des 
hommes, puisqu'il reconstruisait la société sur son ébauche 
la plus primitive. H voulait, disait-il, la mutualité des ser- 
vices; mais il commençait par ôter le caractère de services 
justement a celte nature de services qui rattache, lie et soli- 
darise tous les lieux et tous les temps. De tous les socia- 
listes, c'est celui qui, malgré l'audace de ses aphorismes à 
effet, a le mieux compris et le plus respecté l'ordre actuel 
des sociétés. Ses réformes se bornent h une 6eule qui est 
négative: elle consiste à supprimer dans la société le plus 
puissant et le plus merveilleux de ses rouages. 

J'ai explique ailleurs la légitimité et la perpétuité de l'in- 
térêt. Je me contenterai de rappeler ici que : 

i' ta légitimité de l'intérêt repose sur ce fait ; Celui qui 
accorde terme rend service. Donc l'intérêt est légitime, en 
vertu du principe service pour service. 

2° La perpétuité de l'intérêt repose sur cet autre fait : 
Celui qui emprunte doit restituer intégralement d l'échéance. 
Or si la chose ou la voleur est restituée à son propriétaire, 



SÎ3 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

il In peut prêter de nouveau. Elle lui scrn rendue une seconde 
fois, il la pourra prêter une troisième, et ainsi de suite à 
perpétuité. Quel est celui des emprunteurs successifs et vo- 
lontaires qui peut avoir à se plaindre? 

Puisque la légitimité de l'intérêt a été assez contestée 
dans ces derniers temps pour effrayer le capital, et le dé- 
terminer a se cacher et à fuir, qu'il me soit permis de mon- 
trer combien celte étrange levée de boucliers est insensée. 

Et d'abord, ne scrail-il pas aussi absurde qu'injusle que 
la rémunération fut identique, soit qu'on demandât et 
obtint un an, deux ans , dix ans de terme , ou qu'on n'en 
prît pas du tout? Si malheureusement, sous l'influence de 
la doctrine prétendue ëijaUtuire, noire code l'exigeait ainsi, 
toute une catégorie de transactions humaines serait h l'in- 
stant supprimée. Il y aurait encore des (rues, des rentes au 
comptant, il n'y aurait plus de t-enfes à termes ni de prêts. 
Les égalitaires déchargeraient les emprunteurs du poids de 
l'intérêt, c'est vrai, mais en les frustrant de l'emprunt. Sur 
cette donnée on peut aussi soustraire les hommes à l'incom- 
mode nécessité de payer ce qu'ils achètent. Il n'y a qu'à 
leur défendre d'acheter, ou, ce qui revient au même, à faire 
déclarer par la loi que les prix sont illégitimes. 

Le principe égalilairc a quelque chose d'égalitaire en 
effet. D'abord, il empêcherait le capital de se former, car 
qui voudrait épargner ce dont on ne peut tirer aucun parti? 
et ensuite, il réduirait les salaires à zéro , car où il n'y a pas 
de capital (instruments, matériaux et provisions), il ne 
saurait y avoir ni travail d'avenir ni salaires. Nous arrive- 
rions donc bientôt à la plus complète des égalités, celle du 
néant. 

Mais quel homme peut être assez aveugle pour ne pas 
comprendre que le délai est par lui-même une circonstance 
onéreuse et, par suite, rémunérable? Même en dehors du 



CAPITAL. 233 

prêt, chacun ne s'efforce -t-il pas d'abréger les délais ? Mais 
c'est l'objet de nos préoccupations continuelles. Tout entre- 
preneur prend en grande considération l'époque où il ren- 
trera dans ses avances. Il vend plus ou moins cher, selon 
que cette époque est prochaine ou éloignée. Pour rester 
indifférent sur ce point, il faudrait ignorer que le capital 
est une force ; car si on sait cela , on désire naturellement 
qu'elle accomplisse le plus tôt possible l'œuvre où on l'a 
engagée, afin de l'engager dans une œuvre nouvelle. 

Ce sont de bien pauvres économistes que ceux qui croient 
que nous ne payons .l'intérêt des capitaux que lorsque nous 
les empruntons. La règle générale, fondée sur la justice, 
est que celui qui recueille la satisfaction doit supporter 
toutes les charges de la production, délais compris, soit 
qu'il se rende le service il lui-même , soit qu'il se le fasse 
rendre par autrui. L'homme isolé, qui ne fait, lui, de 
transactions avec personne , considérerait comme onéreuse 
toute circonstance qui le priverait de ses armes pendant un 
an. Pourquoi donc une circonstance analogue ne serait-elle 
pas considérée comme onéreuse dans la société? Que si un 
homme s'y soumet volontairement pour l'avantage d'un 
autre qui stipule volontairement une rémunération, en 
quoi cette rémunération est-elle illégitime? 

Rien ne se ferait dans le monde, aucune entreprise quî 
exige des avances ne s'accomplirait, on ne planterait pas , 
on ne sèmerait pas, on ne labourerait pas, si le délai n'était, 
en lui-même , considéré comme une circonstance onéreuse, 
traité et rémunéré comme telle. Le consentement univer- 
sel est si unanime sur ce point , qu'il n'est pas un échange 
où ce principe ne domine. Les délais, les retards entrent 
dans l'appréciation des services et, par conséquent, dans la 
constitution de la valeur. 

Ainsi, dans leur croisade contre l'intérêt, les égalitaîrcs 



22i HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

foulent aux pieds non-seulement les plus simples notions 
d'équité, non-seulement leur propre principe service pour 
service, mats encore l'autorité Ou genre humain et la pra- 
tique universelle. Comment osent-ils ëtaler à tous les yeux 
l'incommensurable orgueil qu'une telle prétention suppose? 
Et n'est-ce pas une chose bien étrange et bien triste, que 
des sectaires prennent cctle devise implicite et souvent 
explicite : Depuis le commencement du monde, tous les 
hommes se trompent hors moi. Omnes, ego non. 

Qu'on me pardonne d'avoir insisté sur la légitimité de 
l'intérêt fondée sur cet axiome ; Puisque délai coûte il faut 
qu'il se paye, coûter el payer étant corrélatifs. La faute en 
est il l'esprit de notre époque. Il faut bien se porter du côté 
de vérités vitales, admises parle genre humain, mais ébran- 
lées par quelques novateurs fanatiques. Pour un écrivain 
qui aspire à montrer un ensemble harmonieux de phéno- 
mènes, c'est une chose pénible, qu'on le croie bien, d'avoir 
à s'interrompre à chaque instant pour élucider les notions 
les plus élémentaires. Laplace aurait-il pu exposer dans 
toute sa simplicité le système dit monde planétaire, si, 
parmi ses lecteurs, il n'y eut pas eu des notions communes 
et reconnues; si, pour prouver que la terre tourne, il lui 
eût fallu préalablement enseigner la numération ? Telle est 
la dure alternative de l'économiste à notre époque. S'il ne 
scrute pus les éléments il n'est pas compris, et s'il les ex- 
plique, le torrent des détails fait perdre de vue la simplicité 
et la beauté de l'ensemble. 

Et vraiment, il est heureux pour l'humanité que l'intérêt 
soit légitime. 

Sans cela elle serait, elle aussi , placée dans une rude 
alternative : périr en restant juste, ou progresser par l'in- 
justice. 

Toute industrie est un ensemble d'efforts. Mats il y a entre 



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CAPITAL. 225 
ces efforts une distinction essentielle à faire. Les uns se 
rapportent aux services qu'il s'agit de rendre actuellement; 
les autres, à une série indéfinie de services analogues. Je 
m'explique. 

La peine que prend dans une journée Je porteur d'eau 
doit lui être payée par ceux qui profitent de cette peine. 
Mais celle qu'il a prise pour faire sa brouellc et son tonneau 
doit être répartie, quant à la rémunération, sur un nombre 
indéterminé de consommateurs. 

De même, ensemencement, sarclage, labourage, her- 
sage, moisson, battage, ne regardent que la récolte actuelle; 
mais clôtures, défrichements , dessèchements, bâtisses, 
amendements, concernent et facilitent une série indétermi- 
née de récoltes ultérieures. 

D'après la loi générale service pour service, ceux à qui 
doit aboutir la satisfaction ont à restituer les efforts qu'on 
a faits pour eux. Quant aux efforts de la première catégorie, 
pas de difficulté. Ils sont débattus et évalués entre celui qui 
les fait et celui qui en profite. Mais les services delà seconde 
catégorie, comment seront-ils évalués? Comment une juste 
proportion des avances permanentes, frais généraux, capital 
fixe, comme disent les économistes, scra-t-ellc répartie sur 
toute la série des satisfactions qu'elles sont destinées à réa- 
liser ? Parquet procédé enfera-t-on retomber le poids d'une 
manière équitable sur tous les acquéreurs d'eau, jusqu'à 
ce que la brouette soit usée ; sur tous les acquéreurs de blé, 
tant que le champ en fournira? 

J'ignore comment on résoudrait le problème en Ieario 
ou au phalanstère. Maïs il est permis de croire que mes- 
sieurs les inventeurs de sociétés, si féconds en arrangements 
artificiels et si prompts à les imposer par la loi, c'est-à-dire, 
qu'ils en conviennent ou non , par la contrainte , n'imagi- 
neraient pas une solution plus ingénieuse que le procédé 
luuuoiics ÉcoiiomocEs. 20 



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SSG HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

tout naturel que les hommes ont trouvé d'eux-mêmes (les 
audacieux ! ) depuis le commencement du monde, et qu'on 
voudrait aujourd'hui leur interdire. Ce procédé le voici : il 
découle de la loi de l'intérêt. 

Soit mille francs ayant été employés en améliorations fon- 
cières ; soit le taux de l'intérêt à cinq pour cent et la récolte 
moyenne de cinquante hectolitres. Sur ces données, chaque 
hectolitre de hlé devra Être grevé d'un franc. 

Ce franc est évidemment la récompense légitime d'un 
service réel rendu par le propriétaire ( qu'on pourrait appe- 
ler travailleur), aussi bien à celui qui acquerra un hectoli- 
tre de blé dans dix ans qu'à celui qui l'achète aujourd'hui. 
La loi de stricte justice est donc observée. 

Que si l'amélioration foncière , ou la brouette et le ton- 
neau , ne doivent avoir qu'une durée approximativement 
appréciable, un amortissement vient s'ajouter à l'intérêt, 
afin que le propriétaire ne soit pas dupe et puisse eneore 
recommencer. C'est toujours la loi de justice qui domine. 

11 ne faudrait pas croire que ce franc d'intérêt dont est 
grevé chaque hectolitre do blé soit invariable. Non, il repré- 
sente une valeur et est soumis ù la loi des valeurs. Il s'ac- 
croit ou décroît selon la variation de l'offre et delà demande, 
c'est-à-dire selon les exigences des temps et le plus grand 
bien de la société. 

On est généralement porté à croire que cette nature de 
rémunération tend à s'accroître, sinon quant aux améliora- 
lions industrielles, du moins quant aux améliorations fon- 
cières. En admettant que cette rente fût équilableà l'ori- 
gine, dit-on, clic finit par devenir abusive, parce que le 
propriétaire , qui reste désormais les bras croisés , la voit 
grossir d'année en année par le seul fait de l'accroissement 
de la population, impliquant un accroissement dans la de- 
mande du blé. 



CAPITAL. ÎS7 
Cette tendance existe, j'en conviens, mais elle n'est pas 
spéciale à la rente foncière, elle est commune a tous les 
genres de travaux. Il n'en est pas un dont la valeur ne s'ac- 
croisse avec la densité de la population, et le simple nianou- 
vricr gagne plus à Paris qu'en Bretagne. 

Ensuite, relativement à la rente foncière, la tendaneequ'on 
signale est énergiquement balancée par une tendance op- 
posée, c'est celle du progrès. Une amélioration réalisée 
aujourd'hui par des moyens perfectionnés, obtenue avec 
moins de travail humain , et dans un temps où le taux de 
l'intérêt a baissé, empêche toutes les anciennes améliora- 
tions d'élever trop haut leurs exigences. Le capital fixe du 
propriétaire, comme celui du manufacturier, se détériore à 
la longue, par l'apparition d'instruments de plus en plus 
énergiques à valeur égale. C'est là une magnifique loi qui 
renverse la triste théorie de Ricardo ; elle sera exposée avec 
plus de détails quand nous en serons à la propriété foncière. 

Remarquez que le problème de la répartition des services 
rémunératoircs dus aux améliorations permanentes ne 
pouvait se résoudre que parla loi de l'inféré*. Le proprié- 
taire ne pouvait répartir le capital même sur un certain 
nombre d'acquéreurs successifs, car où se scrait-il arrêté, 
puisque le nombre en est indéterminé? Les premiers 
auraient payé pour les derniers, ce qui n'est pas juste. En 
outre, un moment serait arrivé où le propriétaire aurait eu 
à la fois et le capital et l'amélioration, ce qui ne l'est pas 
davantage. Reconnaissons doue que le mécanisme social 
naturel est assez ingénieux pour que nous puissions nous 
dispenser de lui substituer un mécanisme artificiel. 

J'ai présenté le phénomène sous sa forme la plus simple 
afin d'en faire comprendre la nature. Dans la pratique les 
choses ne se passent pas tout à fait ainsi. 

Le propriétaire n'opère pas lui-même la répartition, ce 



SIS ' HARMONIES ÉCONOMIQUES, 

n'est pas lui qui décide que chaque hectolitre de blé sera 
grevé d'un franc, plus ou moins. Il trouve toutes choses éta- 
blies dons le monde, tant le cours moyen du blé que le taux 
de l'intérêt. C'est sur cette donnée qu'il décide de la desti- 
nation de son capital. Il le consacrera à l'améliorai ion fon- 
cière s'il calcule que le cours du blé lui permet de retrouver 
le taux normal de l'intérêt. Dans leeasconlraire, il le dirige 
sur une industrie plus lucrative et qui, par cela même, 
exerce sur les capitaux, dans l'intérêt social, une plus 
grande force d'attraction. Celle marche, qui est la vraie, 
arrive au même résultat et présente une harmonie de plus. 

Le lecteur comprendra que je ne me suis renfermé dans 
un fait spécial que pour élucider une loi générale, à laquelle 
sonl soumises toutes les professions. 

Un avocat, par exemple, ne peut se faire rembourser les 
frais de son éducation , de son stage , de son premier éta- 
blissement , soit une vingtaine de mille francs, par le pre- 
mier plaideur qui lui tombe sous la main. Outre que ce 
serait inique, ee serait inexécutable. Jamais ce premier plai- 
deur ne se présenterait, et notre Cujas serait réduit à imiter 
ce maître de maison qui, voyant que personne ne se rendait 
à son premier bal, disait : L'année prochaine, je commen- 
cerai par le second. 

Il en est ainsi du négociant, du médecin , de l'armateur , 
de l'artiste. En toute carrière se rencontrent les deux ca- 
tégories d'efforts; la seconde exige impérieusement une 
répartition sur une clientèle indéterminée, et je défie qu'on 
puisse imaginer une telle répartition en dehors du méca- 
nisme de l'intérêt. 

Dans ces derniers temps, de grands efforts ont été faits 
pour soulever les rcpiijiruinci's populaires contrôle capital, 
l'infâme, l'infernal capital ; on le représente aux masses 
comme un monstre dévorant et insatiable, plus destructeur 



OiqilizMB/Coogl 



CAPITAL. M9 
que Je choléra, plus effrayant que l'émeute, exerçant sur 
le corps social l'action d'un vampire dont la puissante île 
succion se multiplierait indéfiniment par elle-même. Vire» 
acquirit eundo. La langue de ce monstre s'appelle rente, 
usure, loyer, fermage, intérêt. Un écrivain qui pouvait de- 
venir célèbre par ses fortes facultés et qui a préféré l'être 
par ses paradoxes, s'est plu à jeter celui-là au milieu d'un 
peuple déjà tourmenté de la fièvre révolutionnaire. J'ai 
aussi un apparent paradoxe à soumettre au lecteur, et je le 
prie d'examiner s'il n'est pas une grande et consolante vérité. 

Mais avant, je dois dire un mot de la manière dont 
M. Proudhon et son école expliquent ce qu'ils nomment 
l'illégitimité de l'intérêt. 

Les capitaux sont des instruments de travail. Les instru- 
ments de travail ont pour destination de faire concourir les 
forces gratuites de la nature. Par la machine à vapeur on 
s'empare de l' élasticité dus gaz; par le ressort de montre, 
de l'élasticité de l'acier ; par des poids ou des chutes d'eau , 
de la gravitation ; par la pile de Voita , de la rapidité de 
l'étincelle électrique ; par le sol , des combinaisons chimiques 
et physiques qu'on appelle végétation, etc., etc. Or con- 
fondant l'utilité avec la valeur, on suppose que ces agents 
naturels ont une valeur qui leur est propre, et que par con- 
séquent ceux qui s'en emparent s'en font payer l'usage, car 
valeur implique payement. On s'imagine que les produits 
sont grevés d'un item pour les services de l'homme, ce qu'on 
admet comme juste, et d'un antre lient pour les services de 
la nature, ce qu'on repousse comme inique. Pourquoi, 
dit-on, faire payer la gravitation , l'électricité, la vie végé- 
tale, l'élasticité, etc.? » 

La réponse se trouve dans la théorie de la valeur. Celte 
classe de socialistes qui prennent le nom d'égal i ta ires cou- 
fond la légitime valeur de l'instrument, fille d'un service 
20. 



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S30 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

humain, avec son résultat utile, toujours gratuit, sous dé- 
duction de cette légitime valeur ou de l'intérêt y relatif. 
Quand je rémunère un laboureur, un meunier, une com- 
pagnie de chemin de fer, je ne donne rien, absolument rien , 
pour le phénomène végétal, pour la gravitation, pour l'élas- 
ticité de la vapeur. Je paye le travail humain qu'il a fallu 
consacrer à faire les instruments au moyen desquels ces 
forces sont contraintes à agir; ou, ce qui vaut mieux pour 
moi, je paye l'intérêt de ce travail. Je rends service contre 
service, moyennant quoi l'action utile de ces forces est toute 
à mon profit et gratuitement. C'est comme dans l'échange, 
comme dans le simple troc. La présence du capital ne mo- 
difie pas cette loi, car le capital n'est autre chose qu'une 
accumulation de valeurs, de services auxquels est donnée 
la mission spéciale de faire coopérer la nature. 

Et maintenant voici mon paradoxe : 

De tous les éléments qui composent la valeur totale d'un 
produit quelconque, celui que nous devons payer le plus 
joyeusement, c'est ect clément même qu'on appelle intérêt 
des avances ou du capital. 

Et pourquoi? Parce que cet élément ne nous fait payer 
un qu'en nous épargnant deux; parce que, par sa pré- 
sence même, il constate que des forces naturelles ont 
concouru au résultat final sans nous faire payer leur con- 
cours; parce qu'il en résulte que la même utilité générale 
est mise à notre disposition, avec cette circonstance, 
qu'une certaine proportion d'utilité gratuite a été substi- 
tuée, heureusement pour nous, à de l'utilité onéreuse, et 
pour tout dire, en un mot, parce que le produit a baissé de 
prix. Nous l'acquérons avec une moindre proportion de 
notre propre travail, et il arrive à. la société tout entière, 
ce qui arriverait à l'homme isolé qui aurait réalisé une 
invention. 



Dl J lO.'-J 



CAPITAL. 331 

Voici un modeste ouvrier qui gagne quatre francs par 
jour. Avec deux francs, c'est-à-dire avec une demi-journée 
de travail, il achète une paire de bas de coton. S'il voulait 
se procurer ces bas directement et par son propre travail, 
je crois vraiment que sa vie entière n'y suffirait pas. Gom- 
ment se fait-il donc que sa demi-journée acquitte tous les 
services humains qui lui sont rendus en cette occasion? 
D'après la loi service pour service, comment n'est-il pas 
oblige délivrer plusieurs années de travail? 

C'est que cette paire de bas est le résultat de services 
humains dont les agents naturels, par l'intervention du 
capital, ont énormément diminué la proportion. Notre 
ouvrier paye cependant, non-seulement le travail actuel 
de tous ceux qui ont concouru à l'œuvre, mais encore l'in- 
térêt des capitaux qui y ont fait concourir la nature ; et ce 
qu'il faut remarquer, c'estquc sans cette dernière rémunéra- 
tion, ou si elle était tenue pour illégitime, le capital n'aurait 
pas sollicité les agents naturels, il n'y aurait dans le produit 
que de l'utilité onéreuse, il serait le résultat unique du 
travail humain, et notre ouvrier serait replacé au point de 
départ, c'est-à-dire dans l'alternative ou de se priver 
de bas, ou de les payer au prix de plusieurs années de 
labeur. 

Si notre ouvrier a appris à analyser les phénomènes, 
certes il se réconciliera avec le capital en voyant combien il 
lui est redevable. Il se convaincra surtout que la gratuité 
des dons de Dieu lui a été complètement réservée ; que ces 
dons lui sont même prodigués avec une libéralité qu'il ne 
doit pas à son propre mérite, mais au beau mécanisme de 
l'ordre social naturel. Le capital, ce n'est pas la force végé- 
tative qui a fait germer et fleurir le coton, mais la peine 
prise par le planteur ; le capital, ce n'est pas le vent qui a 
gonflé les voiles du navire, ni le magnétisme qui a agi sur 



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333 HARMONIES ÉCONOMIQUES, 

la boussole, mais la peine prise par le voilier et l'opticien ; 
le capital, ce n'est pas l'élasticité de la vapeur qui a fait 
tourner les broches do In fabrique, mais la peine prise par 
le constructeur de machines. Végétation, force des vents, 
magnétisme, élasticité, tout cela est certes gratuit, et voilà 
pourquoi les bas ont si peu de valeur. Quant à cet ensemble ■ 
de peines prises par le planteur, le voilier, l'opticien, le 
constructeur, le marin, le fabricant, le négociant, elles se 
répartissent, ou plutôt, en tant que c'est !e capital qui agit, 
l'intérêt s'en répartit entre d'innombrables acquéreurs de 
bas, et voilà pourquoi la portion de travail cédée en retour 
par ebacun d'eux est si petite. 

En vérité, réformateurs modernes, quand vous voulez 
remplacer cet ordre admirable par un arrangement de 
votre invention, il y a deux choses (et elles n'en font qu'une) 
qui me confondent : votre manque de foi eu la Providence 
et votre foi en vous-mêmes ; votre ignorance et votre 
orgueil. 

De ce qui précède, il résulte que le progrès de l'huma- 
nité coïncide avec la rapide formation des capitaux; car 
dire que de nouveaux capitaux se forment, c'est dire en 
d'autres ternies que des obstacles, autrefois onéreusement 
combattus par le travail, sont aujourd'hui gratuitement 
combattus par la nature, et cela, remarquez-le bien, 
non au profil des capitalistes, mats au profit de la com- 
munauté. 

S'il en est ainsi, l'intérêt dominant de tous les hommes 
(bien entendu au point de vue économique), c'est de favo- 
riser la rapide formation du capital. Mais le capital s'accroît 
pour ainsi dire de lui-même sous la triple influence de l'ac- 
tivité, de la frugalité et de la sécurité. Nous ne pouvons 
guère exercer d'action directe sur l'activité et la frugalité 
de nos frères, si ce n'est par l'intermédiaire de l'opinion 



CAPITAL. 



publique, par une intelligente dispensât! on de nos antipa- 
thies et de nos sympathies. Mais nous pouvons beaucoup 
pour la sécurité, sans laquelle les capitaux, loin de se for- 
mer, se cachent, fuient, se détruisent; et par Iïl on voit 
combien il y a quelque chose qui tient du suicide dans cette 
ardeur que montre quelquefois la classe ouvrière à troubler 
la paix publique. Qu'elle le sache bien, le capital travaille 
depuis le commencement à affranchir les hommes du joug 
de l'ignorance, du besoin, du despotisme. Effrayer le capi- 
tal, c'est river une triple chaîne aux bras de l'humanité. 

Le vires acquirit ettndo s'applique avec une exactitude 
rigoureuse au capital et a sa bienfaisante influence. Tout 
capital qui se forme laisse nécessairement disponible et du 
travail et de la rémunération pour ce travail. Il porte donc 
en lui-même une puissance de progression. Il y a en lui 



capitalistes. Si l'objection était fondée, il y aurait en effet 
un ton discordant dans l'harmonie sociale. 

L'illusion consiste en ce qu'on perd de vue ceci : Le capi- 
tal, à mesure que son action s'étend, ne met en disponibilité 
une certaine quantité d'efforts humains qu'en mettant aussi 



ÎM HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

en disponibilité une quantité de rémunération correspon- 
dante, de telle sorte que ces deux éléments se retrouvant, se 
satisfont l'un par l'autre. Le travail n'est pas frappé d'iner- 
tie ; remplacé dans une œuvre spéciale par de l'énergie gra- 
tuite, il se prend à d'autres obstacles dans l'œuvre générale 
du progrès, avec d'autant plus d'infaillibilité que sa récom- 
pense est déjà toute préparée au sein de la communauté. 

Et, en effet, reprenant l'exemple ci-dessus, il est aisé de 
voir que le prix des bas (comme eelui des livres, des trans- 
ports et de toutes choses) ne baisse sous l'action du capital 
qu'en laissant entre les mains de l'acheteur une partie du 
prix ancien. C'est même la un pléonasme presque puéril. 
L'ouvrier qui paye deux francs ce qu'il aurait payé six francs 
autrefois, a donc quatre francs en disponibilité. Or c'est 
justement dans cette proportion que le travail humain a été 
remplacé par des forces naturelles. Ces forces sont donc 
une pure et simple conquête qui n'altère en rien le rapport 
du travail à la rémunération disponible. Que le lecteur 
veuille bien se rappeler que la réponse à cette objection 
avait été d'avance préparée (page HO), lorsque, observant 
l'homme dans l'isolement, ou bien réduit encore à la primi- 
tive loi du troc, je le mettais en garde contre l'illusion si 
commune que j'essaye ici de détruire. 

Laissons donc sans scrupule les capitaux se créer, s'accu- 
muler, se multiplier suivant leurs propres tendances et 
celles du cœur humain. N'allons pas nous imaginer que 
lorsque le rude travailleur économise pour ses vieux jours, 
lorsque le perc de famille songe ù la carrière de son fils ou 
à la dot de sa fille, iis n'exercent cette noble faculté do 
l'homme, la prévoyance, qu'au préjudice du bien général. 
Il en serait ainsi, les vertus privées seraient en antagonisme 
avec le bien public, s'il y avait incompatibilité entre le 
capital et le travail. 



CAPITAL. 23ï 

Loin que l'Immunité ait été soumise h cette contradiction, 
disons plus, à celte impossibilité (car comment concevoir le 
mal progressif dans l'ensemble résultant du bien progressif 
dans les fractions), il faut reconnaître qu'au contraire la 
Providence, dans sa justice et sa bonté, a réservé, dans le 
progrès, une plus belle part au travail qu'au capital, un 
stimulant plus efficace, une récompense plus libérale à 
celui qui verse actuellement la sueur de son front qu'à celui 
qui vit sur la sueur de ses pères. 

En effet, étant admis que toot accroissement de capilal 
est suivi d'un accroissement nécessaire de bien-être géné- 
ral, j'ose poser comme inébranlable, quant à la distribution 
de ce bien-être, l'axiome suivant : 

•i A mesure que les capitaux s'accroissent, la part absolue 
des capitalistes dans les produits totaux augmente et leur 
part relative diminue. Au contraire, ks travailleurs voient 
augmenter leur part dans les deux sens. >• 

Je ferai mieux comprendre ma pensée par des chiffres. 

Représentons les produits totaux de la société, à des 
époques successives, par les chiffres 1 ,000, 2,000, 3,000, 
4,000, etc. 

Je dis que le prélèvement du capital descendra succes- 
sivement de 50 p. cent à 40, 3S, 30 p. cent, et celui du tra- 
vail s'élèvera par conséquent de 30 p. centà 60, 65, 70 p. 
cent. De telle sorte néanmoins que la. part absolue du 
capital soit toujours plus grande à chaque période, bien que 
sa part relative soit plus petite. 

Ainsi le partage se fera de la manière suivante : 

Produit tolal.— Put Ou cnpilil.-Part il u Initiil. 



Première période. . 
Deuxième période . 
Troisième période . 
Quatrième période . 



. 1O00 SOO 

. 2000 800 

. 5000 1050 

. 4000 1200 



SOO 
12(10 

mo 

2800 



236 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

Telle est la grande, admirable, consolante, nécessaire et 
inflexible loi du capital. Lu démontrer c'est, ce me semble, 
frapper de discrédit ces déclamations dont on nous reliât 
les oreilles depuis si longtemps contre l'acidité, la tyrannie 
du plus puissant instrument de civilisation et d'égalisation 
qui sorte des facultés humaines. 

Cette démonstration se divise en deux. Il faut prouver 
d'abord que la part relative du capital va diminuant sans 
cesse. Ce ne sera pas long, car cela revient à dire : plus les 
capitaux abondent plus l'intérêt baisse. Or c'est un point 
de fait incontestable et incontesté. Non-seulement la science 
l'explique, mais il crève les yeux. Les écoles les plus excen- 
triques l'admettent ; celle qui s'est spécialement posée 
comme l'adversaire de l'infernal capital en fait la base de 
sa théorie, car c'est de celte baisse visible de l'intérêt qu'elle 
conclut à son anéantissement fatal; or, dit-elle, puisque 
cet anéantissement est fatal, puisqu'il doit arriver dans un 
temps donné, puisqu'il implique la réalisation du bien 
absolu, il faut le hâter et le décréter. Je n'ai pas à réfuter 
ici ces principes et les inductions qu'on en tire. Je constate 
seulement que toutes les écoles économistes, socialistes, 
égalitaircs et autres, admettent en point de fait que, dans 
l'ordre naturel des sociétés, l'intérêt baisse d'autant plus 
que les capitaux abondent davantage. Leur plût-il de ne 
point l'admettre, le fait n'en serait pas moins assuré. Le fait 
a pour lui l'autorité du genre humain et l'acquiescement, 
involontaire peut-être, de tous les capitalistes du monde. 
11 est de fait que l'intérêt des capitaux est moins élevé en 
Espagne qu'au Mexique, en France qu'en Espagne, en 
Angleterre qu'en France, et en Hollande qu'en Angleterre. 
Or, quand l'intérêt descend de 20 p. cent à ia p. cent, et 
puis à 10, à 8, à 6, 6 5, à 4 1/2, à 4, à 3 1/2, à 3 p. cent, 
qu'est-ce que cela veut dire, relativement à la question qui 



Di j i [:■.■ 



CAPITAL. S37 
nous occupe ? Cela veut dire que Je capital, pour son con- 
cours, dans l'œuvre industrielle, à la réalisation du bien-être, 
se contente, ou si Ton veut, est force (le se contenter d'une 
part de plus en plus réduite ù mesure qu'il s'accroît, Entrait- 
il pour un tiers dans la valeur du blé, des maisons, des lins, 
des navires, des canaux? En d'autres termes, quand on 
vendait ces eboses, revenait-il un tiers aux capitalistes et 
deux tiers aux travailleurs? Peu à peu les capitalistes ne 
reçoivent plus qu'un quart, un cinquième, un sixième; 
leur part relative va décroissant; celle des travailleurs aug- 
mente dans la même proportion, et la première partie de 
ma démonstration est faite. 

Il me reste à prouver que la pari absolue du capital s'ac- 
croît sans cesse. II est bien vrai que l'intérêt tend a baisser ; 
mais quand et pourquoi? Quand et parce que le capital 
augmente. I) est donc fort possible que le produit total 
s'accroisse, bien que le percentage diminue. Un homme a 
plus de rentes avec 200,000 francs à 4 pour eent qu'avec 
100,000 francs h cinq pour cent , encore que, dans le pre- 
mier cas, il fasse payer moins cher aux travailleurs l'usage 
du capital. 11 en est de même d'une nation et de l'humanité 
tout entière. Or, je disque le percentage, dans sa tendance a 
baisser, ne doit ni ne peut suivre une progression tellement 
rapide que la somme totale des intérêts soit moins grande 
alors que les capitaux abondent que lorsqu'ils sont rares. 
J'admets bien que si le capital de l'humanité est représenté 
par 100 et l'intérêt par 5 , cet intérêt ne sera plus 
que 4 alors que le capital sera monté h 200. Ici l'on voit 
la simultanéité des deux effets. Moindre part relative, plus 
grande part absolue. Mais je n'admets pus, dans l'hypo- 
thèse, que l'élévation du capital de 100 à 200 puisse faire 
tomber l'intérêt de îi pour cent à 2 pour cent, par exem- 
ple. Car s'il en était ainsi, le capitaliste qui avait 5, 000 francs 
21 



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338 HARMONIES ÉCONOMIQUES 

de rentes avec 100,000 francs de capital n'aurait plus 
que 4,000 francs de rentes avec 200,000 francs de cnpilfil. 
Résultat contradictoire et impossible, anomalie étrange qui 
rencontrerait le plus simple et le plus agréable de tous les 
remèdes, car alors, pour augmenter ses rentes il suffirait de 
manger la moitié de son capital. Heureuse et bizarre 
époque où il nous sera donné de nous enrichir en nous 
appauvrissant ! 

Il ne faut donc pas perdre de vue que la combinaison de 
ces deux faits corrélatifs : accroissement de capital, abais- 
sement d'intérêt, s'accomplit nécessairement de telle façon 
que le produit total augmente sans cesse. 

Et, pour lu dire en passant, ceci détruit d'une manière 
radicale et absolue l'illusion de ceux qui s'imaginent que 
parce que l'intérêt baisse il tend à s'anéantir. II en résul- 
terait qu'un jour viendra où le capital se sera tellement 
développé qu'il ne donnera plus rien à ses possesseurs. 
Qu'on se tranquillise, avant ce temps-là, ceux-ci se bâteront 
de dissiper le fonds pour faire reparaître le revenu. 

Ainsi la grande loi du capital et du travail, en ce qui 
concerne le partage du produit de la collaboration, est 
déterminée. Chacun d'eux a une part absolue de plus en 
plus grande, mais la part proportionnelle du capital diminue 
sans cesse comparativement à celle du travail. 

Cessez donc, capitalistes et ouvriers , de vous regarder 
d'un œil de défiance et d'envie, fermez l'oreille h ces 
déclamations absurdes, dont rien n'égale l'orgueil si ce n'est 
l'ignorance, qui, sous promesse d'une philanthropie en 
perspective, commencent par souiller la discorde actuelle. 
Reconnaissez que vos intérêts sont communs, identiques, 
quoi qu'on en dise ; qu'ils se confondent, qu'ils tendent 
ensemble vers la réalisation du bien général ; que les sueurs 
de la génération présente se mêlent aux sueurs des géné- 



CAPITAL. 339 
rations passées; qu'il faut bien qu'une part de rémunération 
revienne à tous ceux qui concourent à l'œuvre, et que la 
plus ingénieuse comme la plus équitable répartition s'opère 
entre vous, par la sagesse des lois providentielles, sous 
l'empire de transactions libres cl volontaires, sans qu'un 
sentimentalisme parasite vienne vous imposer ses décrets 
aux dépens de votre bien-être, de votre liberté, de votre 
sécurité el de voire dignité. 

Le capital a sa racine dans trois attributs de l'homme : 
la prévoyance, rinlelligencc et la frugalité. Pour se déter- 
miner a former un capital, il faut en effet prévoir l'avenir, 
lui sacrifier le présent, exercer un noble empire sur soi- 
même et sur ses appétits, résister non-seulement à l'appât 
des jouissances actuelles, mais encore aux aiguillons de la 
vnnïtc, et aux caprices de l'opinion publique toujours si par- 
tiale envers les caractères insouciants et prodigues. Il faut 
encore lier les effets aux causes, savoir par quels procédés, 
par quels instruments la nature se laissera dompter et assu- 
jettir à l'œuvre de la production. 11 faut surtout être animé 
de l'esprit de famille et ne pas reculer devant des sacrifices 
donl le fruitsera recueilli par les êtres chéris qu'on laissera 
après soi. Capitaliser c'est préparer le vivre, le couvert, 
l'abri, le loisir, l'instruction, l'indépendance, la dignité aux 
générations futures. Rien de tout eela ne se peut faire sans 
mettre en exercice les vertus les plus sociales, qui plus est, 
sans les convertir en habitudes. 

Il est cependant bien commun d'attribuer nu capital une 
sorte d'efficace funeste dont l'effet serait d'introduire 
l'égoïsme, la dureté, le machiavélisme dans le cœur de 
ceux qui y aspirent ou le possèdent. Mais ne fait-on pas 
confusion? Il y a des pays où le travail ne mène pas à 
grand'chose. Le peu qu'on gagne, il faut le partager avec le 
fisc. Pour vous arracher le fruit de vos sueurs, ce qu'on 



SiO HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

nomme l'État vous entrelace dans une multitude d'entraves. 
Il intervient dans tous vos actes, il se mêle tic toutes vos 
transactions; il régente votre intelligence cl votre foi; il 
déplace tous les intérêts, et met chacun dans une position 
artificielle et précaire; i! énerve l'activité et l'énergie indi- 
viduelle en s'emparant de la direction de toutes choses ; il 
fait retomber la responsabilité des actions sur ceux à qui elle 
ne revient pas, en sorte que, peu à peu, la notion du juste 
et de l'injuste s'efface; il engage la nation, par sa diplomatie, 
dans toutes les querelles du monde, et puis il y fait inter- 
venir la marine et l'armée ; il fausse autant qu'il est en 
lui l'intelligence des masses sur les questions économiques, 
car il a besoin de leur faire croire que ses folles dépenses, 
ses injustes agressions, ses conquêtes, ses colonies, sont 
pour elles une source de richesses. Dans ces pays, le capi- 
tal a beaucoup de peine à se former par les voies naturel- 
les. Ce h quoi on aspire surtout, c'est de le soutirer par )a 
force et par la ruse à ceux qui l'ont créé. La on voit les 
hommes s'enrichir par la guerre, les fonctions publiques, 
le jeu, les fournitures, l'agiotage, les fraudes commerciales, 
les entreprises hasardées, les marchés publics, etc. Les qua- 
lités requises pour arracher ainsi les capitaux aux mains de 
ceux qui le forment sont précisément l'opposé de celles qui 
sont nécessaires pour le former. 11 n'est donc pas surpre- 
nant que, dans ces pays-là, il s'établisse une sorte d'associa- 
tion entre ces deux idées : capital et êgoïsme, et cette asso- 
ciation devient indestructible, si toutes les idées morales de ce 
pays se puisent dans l'histoire de l'antiquité et du moyen âge. 

Mais lorsqu'on porte sa pensée non sur la soustraction 
des capitaux, mais sur leur formation par l'activité intelli- 
gente, la prévoyance et la frugalité, il est impossible de ne 
pas reconnaître qu'une vertu sociale et moralisante est atta- 
chée à leur acquisition. 



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CAPITAL. 311 

. S'il y a de In sociabilité morale dans la formation du capi- 
tal, il n'y en a pas moins dans son action. Son effet propre 
est de faire concourir la nature ; de décharger l'homme de 
ce qu'il y a de plus matériel, de plus musculaire, de plus 
brutal dans l'œuvre de la production ; de faire prédominer 
de plus en plus le principe intelligent ; d'agrandir de plus 
en plus la place, je ne dis pas de l'oisiveté, mais du loisir ; 
de rendre de moins eu moins impérieuse, par la facilité de 
la satisfaction, la voix des besoins grossiers, et d'y substituer 
des jouissances plus élevées, plus délicates, plus pures, plus 
artistiques, plus spiritualistes. 

Ainsi à quelque point île vue que l'on se place, que l'on 
considère le capital dans ses rapports avec nos besoins qu'il 
ennoblit, avec nos efforts qu'il soulage, avec nos satisfactions 
qu'il épure, avec la nature qu'il dompte, avec la moralité 
qu'il change en habitudes, avec la sociabilité qu'il déve- 
loppe, avec l'égalité qu'il provoque, avec la liberté dont il 
vit, avec l'équité qu'il réalise parles procédés les plus ingé- 
nieux, partout, toujours, et à la condition qu'il se forme 
et agisse dans un ordre social qui ne soit pas détourné 
de ses voies naturelles , nous reconnaîtrons en lui ce qui 
est le cachet de toutes les grandes lois providentielles : 
l'harmonie. 



VIII 



PROPHIKTB, COMHl-ftADTÉ. 



Reconnaissant h la terre, aux agents naturels, aux instru- 
ments de travail ce qui est incontestablement en eux, Je 
don d'engendrer l'utilité, je me suis efforce 1 de leur arracher 
ce qui leur a été faussement attribué : la faculté de créer de 
la valeur, faculté qui n'appartient qu'aux services que les 
hommes échangent entre eux. 

Cette rectification si simple, en même temps qu'elle raf- 
fermira in propriété en lut restituant son véritable caractère, 
révélera à la science un fait prodigieux, et, si je ne me 
trompe, par elle encore inaperçu, le fait d'une commu- 
nauté réelle, essentielle, progressive, résultat providentiel 
de tout ordre social qui a pour régime la liberté, et dont 
l'évidente destination est de conduire, comme des frères, 
tous les hommes de l'égalité primitive , celle du dénûment 
et de l'ignorance, vers l'égalité finale dans la possession du 
bien-étre et de la vérité. 

Si cette radicale distinction entre l'utilité des choses et la 
valeur des services est vraie en elle-même ainsi que dans 
ses déductions, il n'est pas possible qu'on en méconnaisse la 
portée, car elle ne va à rien moins qu'à l'absorption de 



PROPRIÉTÉ, COMMUNAUTE, SiS 

l'utopie dans la science , et à réconcilier les écoles antago- 
niques dans une commune foi qui donne satisfaction à toutes 
les intelligences comme à toutes les aspirations. 

Hommes de propriété et de loisir , à quelque degré de 
l'échelle sociale que vous soyez parvenus à force d'activité, 
de probité, d'ordre, d'économie, d'où vient le trouble qui 
vous a saisis? Ah! voici que le souffle parfumé, maïs empoi- 
sonné de l'utopie, menace votre existence. On dit, on voci- 
fère que le bien par vous muasse pour assurer un peu de 
repos à votre vieillesse, du pain, de l'instruction et une 
carrière à vos enfants , vous l'avez acquis aux dépens de vos 
frères; on dit que vous vous êtes placés entre les dons de 
Dieu et les pauvres; que, comme des collecteurs avides, 
vous avez prélevé, sous le nom de propriété, intérêt, rente, 
loyer, une taxe sur ces dons; que vous avez intercepté, 
pour les vendre, les bienfaits que le Père commun avait 
prodigués à tous ses enfants; on vous appelle à restituer j et 
ce qui augmente votre effroi , c'est que dans la défense de 
vos avocats se trouve trop souvent cet aveu implicite : 
l'usurpation est flagrante, mais elle est nécessaire. Et moi 
je dis : Non, vous n'avez pas intercepté les dons de Dieu; 
vous les avez gratuitement recueillis des mains de la na- 
ture, c'est vrai; mais aussi vous les avez gratuitement 
transmis à vos frères, sans en rien réserver. Ils ont agi de 
même envers vous ; et les seules choses qui aient été réci- 
proquement compensées, eu sont les efforts physiques ou 
intellectuels, les sueurs répandues, les dangers bravés, 
l'habileté déployée, les privations acceptées, la peine prise, 
les services reçvs et rendus. Vous n'avez peut-être songé 
qu'à vous, mais voire intérêt personnel même a été l'in- 
strument d'une Providence infiniment prévoyante et sage 
pour élargir sans cesse au sein du genre humain le domaine 
de la communauté; car, sans vos efforts, tous ces effets 



Mi HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

utiles que vous avez sollicitas île la nature pour les répan- 
dre sans ré mu nd ration parmi les hommes, seraient restes 
dans une éternelle inertie. Je dis : sans rémunération, 
parce que celle que vous avez reçue n'est qu'une simple 
restitution de vos efforts , et non point du tout le prix des 
dons de Dieu. Vivez donc en paix, sans crainte et sans 
scrupule. Vous n'avez d'autre propriété au monde que voire 
droit à des services , en échange de services par vous loya- 
lement rendus, par vos frères volontairement acceptés. 
Celte propriété-là est légitime, inattaquable ; aucune utopie 
ne prévaudra contre elle, car elle se combine et se confond 
avec J'esscncc même de notre nature. Aucune théorie ne 
parviendra jamais ni à l'ébranler ni à la flétrir, 

Hommes de labeur et de privations , vous ne pouvez 
fermer les yeux sur cette vérité que le point de déport du 
genre humain est une entière communauté, une parfaite 
égalité tic misère, de dénùment et d'ignorance. 11 se ra- 
chète n la sueur de son front, et se dirige vers une outre 
communauté, celle des dons de Dieu successivement obte- 
nus avec de moindres efforts, vers une autre égalité, celle 
du bien-être, des lumières et de la dignité morale. Uni, le» 
pas des hommes sur cette route de perfectibilité sont iné- 
gaux el vous ne pourriez vous en plaindre qu'autant que la 
marelic plus précipitée de I avant-garde fût de nature à re- 
tarder la votre. Mais cesl lout le coutraire. Il ne jaillit pas 
une étincelle dans une intelligence qui n'éclaire à quelque 
degré votre intelligence; il ne s'accomplit pas un progrès, 
sous le mobile propriétaire, qui ne soit pour vous un pro- 
grès; il ne se forme pa? une richesse qui ne tende à votre 
.tllr.uu liis-i-mcnt, pas un capital qui n'augmente lo propor- 
tion de vos jouissances à votre travail , pas une acquisition 
qui ne soit pour vous une facilité d'acquisition, pas une 
propriété dont la mission ne noit d'élargir, à votre profit, 



PROPRIÉTÉ, COMMUNAUTÉ. MB 
le domaine de la communauté. L'ordre social naturel a été 
si artistement arrangé par le divin Ouvrier que les plus 
avancés dans la voie de la rédemption vous tendent une 
main secourante, volontairement ou à leur insu, qu'ils en 
aient ou non la conscience; car il a disposé les choses de 
telle sorte qu'aucun homme ne peut travailler honnêtement 
pour lui-même sans travailler en même temps pour tous. 
Et il est rigoureusement vrai de dire que toute atteinte 
portée à eet ordre merveilleux ne serait pas seulement de 
votre part un homicide, mais un suicide. L'humanité est 
une chaîne admirable où s'accomplit ce miracle, que les 
premiers chaînons communiquent a tous les autres un mou- 
vement progressif de plus en plus rapide jusqu'au dernier. 

Hommes de philanlliropic , amants de l'égalité, aveugles 
défenseurs, dangereux amis de ceux qui souffrent attardés 
sur la route de la civilisation , vous qui cherchez le règne 
de la communauté en ce monde, pourquoi commencez-vous 
par ébranler les intérêts et les consciences? Pourquoi, dans 
votre orgueil , aspirez-vous à ployer toutes les volontés sous 
le joug de vos inventions sociales? Cetle communauté après 
laquelle vous soupirez , comme devant étendre le royaume 
de Dieu sur la terre , ne voyez-vous pas que Dieu lui-même 
y a songé et y a pourvu ? qu'il ne vous a pas attendus pour 
en faire le patrimoine de ses enfants? qu'il n'a pas besoin 
de vos conceptions ni de vos violences? qu'elle se réalise 
tous les jours en vertu de ses admirables décrets ? que, pour 
l'exécution de sa volonté , il ne s'en est rapporté ni à la 
contingence de vos puérils arrangements, ni même à l'ex- 
pression croissante du principe sympathique manifesté par 
la charité, mais qu'il a confié la réalisation de ses desseins 
à la plus active, à la plus intime, à la plus permanente de 
nos énergies, l'intérêt personnel, sûr que celle-là ne se 
repose jamais. Étudiez donc le mécanisme social tel qu'il 



m HARMONIES ÉCONOMIQUES, 

est sorti des mains du grand Mécanicien, vous resterez 
convaincus qu'il témoigne d'une universelle sollicitude qui 
laisse bien loin derrière elle vos rêves et vos chimères. Peut- 
être alors, au lieu de prétendre refaire l'œuvre divine, vous 
vous contenterez de la bénir. 

Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait pas de place sur cette terre 
pour les réformes et les réformateurs. Ce n'est pas à dire 
que l'humanité ne doive appeler de ses vœux , encourager 
de sa reconnaissance les hommes d'investigation, de science 
et de dévouement, les cœurs iidèles a la démocratie, lis ne 
lui sont encore que trop nécessaires , non point pour ren- 
verser les lois sociales, mais, au contraire, pour combattre 
les obstacles artificiels qui en troublent et pervertissent 
l'action. En vérité . il est difficile de comprendre comment 
on répète sans cesse ces banalités : « L'économie politique 
est optimiste quant aux faits accomplis; elle affirme que ce 
qui doit être est; à l'aspect du mal comme à l'aspect du 
bien, elle se contente de dire : Laissez faire. » Quoi ! nous 
ignorerions que le point de départ de l'humanité est la mi- 
sère , l'ignorance , le règne de la force brutale , ou nous se- 
rions optimistes à l'égard de ces faits accomplis ! Quoi ! nous 
ignorerions que le moteur des êtres humains est l'aversion 
de toute douleur, de toule fatigue , et que le travail étant 
une fatigue , la première manifestation de l'intérêt person- 
nel parmi les hommes a été de s'en rejeter des uns aux 
autres le pénible fardeau ! Les mots anthropophagie, guerre, 
esclavage, privilège, monopole, fraude, spoliation, impos- 
ture, ne seraient jamais parvenus à notre oreille, ou nous 
verrions, dons ces abominations, des rouages nécessaires à 
l'œuvre du progrès ! Hais n'est-ce pas un peu volontaire- 
ment que l'on confond ainsi toutes choses pour nous accu- 
ser de les confondre? Quand nous admirons la loi providen- 
tielle des transactions, quand nous disons que les intérêts 



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PROPRIÉTÉ, COMMUNAUTÉ. Si7 

concordent, quand nous en concluons que leur gravitation 
naturelle tend a réaliser l'égalité" relative et le progrès 
général , apparemment c'est de l'action de ces lois et non de 
leur perturbation que nous attendons l'harmonie. Quand 
nous disons Laissez faire, apparemment nous entendons 
dire : Laisse» agirces*lois et non pas laissez troubler ces lois. 
Selon qu'on s'y conforme ou qu'on les viole, le lien ou 
le mal se produit; en d'autres termes, les intérêts sont 
harmoniques pourvu que chacun reste dans son droit, 
pourvu que les services s'échangent librement , volontaire- 
ment, contre les services. Mais est-ce à dire que nous igno- 
rons la lotie perpétuelle du lorl contre le droit? Est-ce à 
dire que nous perdons de vue ou que uous approuvons les 
efforts qui se sont faits en tout temps et qui se font encore 
pour altérer, par la force ou la ruse, la naturelle équiva- 
lence des services? C'est là justement ce que nous repous- 
sons sous le nom de violation des lois sociales providentielles, 
sous le nom d'attentats à la propriété; car, pour nous, libre 
échange de services, justice, propriété , liberté, sécurité, 
c'est toujours la même idée sous divers aspects. Ce n'est 
pas le principe de la propriété qu'il faut combattre, mais, au 
contraire, le principe antagonique, celui de la spoliation. 
Propriétaires à tous les degrés , réformateurs de toutes les 
écoles, c'est Ih la mission qui doit nous roncilier el nous unir. 

El il est temps, il esl grand temps que cette croisade 
commence. La guerre théorique a la propriété n'est ni la 
plus acharnée ni la plus dangereuse. 11 y a contre clic, 
depuis le commencement du monde, une conspiration pra- 
tique qui n*cst pus près de cesser : Guerre , esclavage, im- 
poslurc, taxes abusives, monopoles, privilèges, fraudes 
commerciales , colonies , droit au travail , droit au crédit, 
droit à l'assistance , droit h l'instruction, impôt pin^rc-sil 
en raison directe ou en raison inverse des facultés, autant 



aifl HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

de béliers qui frappent h coups redoublés la colonne chan- 
celante; et pourrait-on bien me dire s'il y a beaucoup 
d'hommes en France, même parmi ceux qui se croient con- 
servateurs , qui ne mettent la main, sous une forme ou sous 
une autre, à l'oeuvre de destruction? 

II y a des gens aux yeux de qui la propriété n'apparaît 
jamais que sous l'apparence d'un champ ou d'un sacd'écus. 
Pourvu qu'on ne déplace pas les bornes sacrées et qu'on ne 
vide pas matériellement les poches, les voilà fort rassurés. 
Mais n'y a-t-il pas la propriété des bras, celle des facultés, 
celle des idées, n'y a-t-il pas en un mot la propriété des 
services? Quand je jette un service dans le milieu social, 
n'est-ce pas mon droit qu'il s'y tienne, si je puis m'expri- 
mer ainsi, en suspension, selon les lois de sa naturelle équi- 
valence? qu'il y fasse équilibre à tout autre service qu'on 
consent à me céder en échange? Nous avons, d'un commun 
accord , institué une force publique pour protéger la pro- 
priété ainsi comprise. Où en sommes-nous donc si cette 
force même croit avoir et se donne la mission de troubler 
cet équilibre , sous le prétexte socialiste que le monopole 
naît de la liberté, que le laisser faire est odieux et sans 
entrailles? Quand les choses vont ainsi, le vol individuel 
peut être rare, sévèrement réprimé , mais la spoliation est 
organisée, légalisée, systématisée. Réformateurs, rassurez- 
vous, votre œuvre n'est pas terminée, tâchez seulement de 
la comprendre. 

Mais avant d'analyser la spoliation publique ou privée, 
légale ou illégale, son rôle, dans le monde, sa portée, 
comme élément du problème social , il faut nous faire , s'il 
est possible, des idées justes sur la communauté et la pro- 
priété; car, ainsi que nous allons le voir, la spoliation n'est 
autre chose que la limite de la propriété , comme la pro- 
priété est la limite de la communauté. 



PROPRIÉTÉ, COMMUNAUTÉ. 5(9 

Des chapitres précédents, et notamment de celui où il a 
été traité de l'utilité et de lu valeur , nous pouvons déduire 
cette formule : 

Tout homme jouit gratuitement de toutes les utilités four- 
nies ou élaborées par la nature, à la condition de prendre la 
peine de les recueillir ou de restituer un service équivalent 
à ceux qui lui rendent le service de prendre cette peine 
pour lui. 

Il y a là deux faits combinés, fondus ensemble quoique 
distincts par leur essence. 

II y a les dons naturels, les matériaux gratuits, les forces 
gratuites : c'est le domaine de la communauté. 

Il y a de plus les efforts humains consacrés à recueillir 
ces matériaux, à diriger ces forces, efforts qui s'échangent, 
s'éwafuenfet se compensent : c'est le domaine de la propriété. 

En d'autres termes , à l'égard les uns des autres, nous ne 
sommes pas propriétaires de l'utilité des choses, mais de leur 
valeur, et la valeur n'est que l'appréciation des services ré- 
ciproques. 

Propriété, communauté, sont deux idées corrélatives à 
celles d'onérosité et de gratuité, d'où elles procèdent. 

Ce qui est gratuit est commun, car chacun en jouit et est 
admis à en jouir sans conditions. 

Ce qui est onéreux est approprié, parce qu'une peine à 
prendre est la condition de la satisfaction , comme la satis- 
faction est la raison de la peine prise. 

L'échange intervient-il , il s'accomplit par l'évaluation de 
deux peines ou de deux services. 

Ce recours à une peine implique l'idée d'un obstacle. On 
peut donc dire que l'ohjet cherché se rapproche d'autant 
plus de la gratuité et de la communauté que l'obstacle est 
moindre, puisque, d'après nos prémisses, l'absence complète 
de l'obstacle entraîne la gratuité et la communauté parfaites. 

33 



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m HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

Or, devant Je genre humain progressif et perfectible, 
l'obstacle ne peut jamais être considéré comme une quan- 
tité invariable et absolue. 11 s'amoindrit. Donc la peine 
s'amoindrit avec lui, et le service avec la peine, et la valeur 
avec le service, et la propriété avec la valeur. 

Et l'utilité reste la même, donc la gratuité et la commu- 
nauté ont gagné tout ce que E'onérosité et la propriété ont 
perdu. 

Pour déterminer l'homme ou travail , il fout un mobile; 
ce mobile c'est la satisfaction qu'il a en vue, ou la propriété. 
Sa tendance inconlestable et indomptable c'est de réaliser 
la plus grande satisfaction possible avec le moindre travail 
possible; c'est de faire que la plus grandeulilité corresponde 
à la plus petite propriété; d'où il suit que la mission de la 
propriété ou plutôt de l'esprit de propriété est de réaliser de 
plus en plus la communauté. 

Le point de départ du genre humain étant le maximum 
de misère, ou le maximum d'obstacles à vaincre, il est clair 
que tout ce qu'il gagne d'une époqueà. l'autre, il le doit à 
l'esprit de propriété. 

Les choses étant ainsi, se rencontrera-t-ïl dans le monde 
entier un seul adversaire théorique de la propriété? Ne 
voit-on pas qu'il ne se peut imaginer une force sociale à la 
fois plus juste et plus démocratique? Le dogme fondamen- 
tal de Proudhon lui-même est la mutualité des services. 
Nous sommes d'accord là-dessus. En quoi nous différons , 
e'est en ceci : ce dogme je l'appelle propriété, parce qu'en 
creusant le fond des choses , je m'assure que les hommes, 
s'ils sont libres, n'ont et ne peuvent avoir d'autre propriété 
que celle de la valeur ou de leurs services. Au contraire , 
Proudhon, ainsi que la plupart des économistes, pense que 
certains agents naturels ont unervakur qui leur est propre, 
et qu'ils sont par conséquent appropriés. Mais, quant à la 



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PROPRIÉTÉ, COMMUNAUTÉ. 23! 
propriété des services, loin de la contester, clic est toute sa 
Foi. Y a-t-il quelqu'un qui veuille encore nller au delà? 
Ira-t-on jusqu'à dire qu'un homme ne doit pas cire pro- 
priétaire de sa propre peine? que, dans rechange, ce n'est 
pas assez de céder gratuitement In coopération des agents 
naturels, il faut encore céder gratuitement ses propres efforts? 
Biais qu'on y prenne garde ! ce serai! glorifier l'esclavage ; 
car, dire que certains hommes doivent rendre, c'est dire que 
certains autres doivent recevoir des services non rémuné- 
rés, ce qui est bien l'esclavage. Que si l'on dit que cette gra- 
tuité doit être réciproque, on articule une logomachie in- 
compréhensible; car, ou il y aura quelque justice dans 
l'échange et alors les services seront, de manière ou d'autre, 
évalués et compensés, ou ils ne seront pas évalués et com- 
pensés ; en ce cas, les uns en rendront beaucoup, les autres 
peu, et nous retombons dans l'esclavage. 

Il est donc impossible de contester la légitime propriété 
des services échangés sur le principe de l'équivalence. Pour 
expliquer cette légitimité, nous n'avons besoin ni de philo- 
sophie, ni de science du droit, ni de métaphysique. Socia- 
listes, économistes, égalitaires, fra terni La ires, je vous défie, 
tous tant que vous êtes , d'élever même l'ombre d'une 
objection contre la légitime nivtualilè des services volon- 
taires, par conséquent contre la propriété, telle que je l'ai 
définie, telle qu'elle existe dans l'ordre social naturel. 

Certes, je le sais, dans la pratique, la propriété est encore 
loin de régner sans partage; en face d'elle il y a le fait an- 
tagonique ; il y a des services qui ne sont pas volontaires, 
dont la rémunération n'est pas librement débattue; il y a 
des services dont l'équivalence est altérée parla force ou par 
la ruse ; en un mot, il y a la spoliation. Le légitime principe 
de la propriété n'en est pas infirmé mais confirmé; on le 
viole, donc il existe. Ou il ne faut croire à rien dans le 



2Ua HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

monde, ni aux faits , ni à la justice, ni à l'assentiment uni- 
versel , ni ou langage humain, ou il faut admettre que ces 
deux mots propriété et spoliation expriment des idées oppo- 
sées, inconciliables, qu'on ne peut pas plus identifier qu'on 
ne peut identifier le oui avec le non , la lumière avec les 
ténèbres , le bien avec le mal , l'harmonie avec la discor- 
dance. Prise au pied de la lettre, la célèbre formule : la 
propriété, c'est levol, est donc l'absurdité portée à sa der- 
nière puissance. Il ne serait pas plus exorbitant de dire : Le 
vol, c'est la propriété; le légitime est illégitime; ce qui est 
n'est pas, etc. Il est probable que l'auteur de ce bizarre 
aphorisme a voulu saisir fortement les esprits, toujours cu- 
rieux de voir comment on justifie un paradoxe, et qu'au 
fond ce qu'il voulait exprimer c'est ceci : Certains hommes 
se font payer, outre le travail qu'ils ont fait, le travail qu'ils 
n'uni pus fait, s'a ppro priant ainsi exclusivement les dons de 
Dieu, l'utilité gratuile, le bien de tous. En ce cas, il fallait 
d'abord prouver l'assertion , et puis dire : Le vol, c'est 
le vol. 

Voler, dans le langage ordinaire, signifie : s'emparer par 
force ou par fraude d'une valeur au préjudice et sans le 
consentement de celui qui l'a créée. On comprend comment 
la fausse économie politique a pu étendre le sens de ce triste 
mot, voler. On a commencé par confondre l'utilité avec la 
valeur. Puis, eomme la nature coopère à la création de l'uti- 
lité , on en a conclu qu'elle concourait à la création de la 
valeur, et on a dit : Cette portion de valeur, n'étant le fruit 
du travail de personne, appartient à tout le monde. Enfin, 
remarquant que la valeur ne se cède jamais sans rémuné- 
ration, on a ajouté : Celui-là vole qui se fait rétribuer pour 
une valeur qui est de création naturelle, qui est indépen- 
dante de tout travail humain, qui est inhérente aux choses, 
et est, par destination providentielle, une de leurs qualités 



PROPRIÉTÉ, COMMUNAUTÉ. SSÏ 

intrinsèques, comme la pesanteur ou la porosité, la forme 
ou la couleur. 

Une exacte analyse de fa valeur renverse cet échafaudage 
de subtilités d'où l'on voudrait déduire une assimilation 
monstrueuse entre la spoliation et la propriété. 

Dieu a mis des matériaux et des forces à la disposition 
des hommes. Pour s'emparer de ces matériaux et de ces 
forces, il faut une peine ou il n'en fout pas. S'il ne faut 
aucune peine, nul ne consentira librement à acheter d'autrui, 
moyennant un effort , ce qu'il peut recueillir sans effort 
des mains de la nature. II n'y a là ni services, ni échange, 
ni valeur, ni propriété possibles. S'il faut une peine, en 
bonne justice elle incombe a celui qui doit éprouver la sa- 
tisfaction, d'où il suit que la satisfaction doit aboutir à celui 
qui a pris la peine. Voilà le principe de la propriété. Cela 
posé, un homme prend la peine pour lui-même; il devient 
propriétaire de toute l'utilité réalisée par le concours de 
cette peine et de la nature. Il la prend pour autrui; en ce 
cas, il stipule en retour la cession d'une peine équivalente 
servant aussi de véhicule à de l'utilité, et le résultat nous 
montre deux peines, deux utilités qui ont change de mains, 
et deux satisfactions. Mais ce qu'il ne faut pas perdre de 
vue, c'est que la transaction s'accomplit par la comparaison, 
par Yévahial ion, non des deux utilités (elles sont inévalua- 
bles ) , mais des deux services échangés. 11 est donc exact de 
dire qu'au point de vue personnel, l'homme, par le travail, 
devient propriétaire de l'utilité naturelle (il ne travaille que 
pour cela) , quel que soit le rapport, variable à l'inQni , du 
travail à l'utilité. Mais au point de vue social, à l'égard les 
uns des autres, les hommes ne sont jamais propriétaires 
que de la valeur, laquelle n'a pas pour fondement la libéra- 
lité de la nature , mais le service humain , la peine prise , 
le danger couru . l'habileté déployée pour recueillir cette 
23. 



23* HARMONIES ÉCONOMIQUES, 

libéralité. En un mol, en ce qui concerne l'utilité naturel!*! 
et gratuite, le dernier acquéreur, celui à qui doit aboutir la 
satisfaction, est mis, par l'échange , exactement au lieuetà 
la pince du premier travailleur. Celui-ci s'était trouvé en pré- 
sence d'une utilité gratuite qu'il s'est donné la peine de re- 
cueillir; celui-là lui restitue une peine équivalente, et se 
substitue ainsi à (ans ses droits : l'utilité lui est acquise nu 
même litre, c'est- à- dire à titre gratuit sous la condition d'une 
peine. Il n'y a là ni le fait ni l'apparence d'une interception 
abusive des dons de Dieu. 

Ainsi, j'ose dire que cette proposition est inébranlable. 

A l'égard les uns des autres, les hommes ne sont proprié- 
taires que de valeurs, et les valeurs ne représentent que (/es 
services comparés, librement reçus H rendus. 

Que, d'un côte, ce soit là le vrai sens du mot valeur, 
c'est ce que j'ai déjà démontré ( chapitre iv); que d'autre 
part les hommes ne soient jamais et ne puissent jamais être, 
à l'égard les uns des autres, propriétaires que de la valeur, 
c'est ce qui résulte aussi bien du raisonnement que de l'ex- 
périence. Du raisonnement; car comment irois-je acheter 
d'un homme, moyennant une peine, ce que je puis sans 
peine, ou avec une moindre peine, obtenir île la nature? De 
l'expérience universelle, qui n'est pas d'un poids à déiliti^iu i' 
dans la question, rien n'étant plus propre à donner con- 
fiance à une théorie que le consentement raisonné et pra- 
tique des hummes de tous les temps et de tous les pays. Or 
je dis que le consentement universel ratifie le sens que je 
donne ici au mot propriété. Quand l'officier public fait un 
inventaire après déeès.ou par autorité de justice ; quand 
le négociant, le manufacturier, le fermier font, pour leur 
propre compte, la même opération, ou qu'elle est confiée 
aux syndics d'une faillite, rju 'inscrit-on sur les rôles timbrés 
a mesure qu'un objet se présente? Est-ce son utilité, sou 



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PROPRIÉTÉ, COMMUNAUTÉ. 253 
mérite intrinsèque? Non, c'est sa valeur, c'est-à-dire l'équi- 
valent delà peine que tout acheteur, pris nu hasard, devrait 
prendre pour se procurer un objet semblable. Les cxperls 
s'occupent-ils de savoir si telle eliose est plus utile que telle 
autre? Se placent-ils au point de vue des satisfactions 
qu'elles peuvent procurer? Estiment-ils un marteau plus 
qu'une chinoiserie, parce que le marteau fait tourner d'une 
manière admirable ou profit de son possesseur la loi de la 
gravitation? ou bien un verre d'eau plus qu'un diamant, 
parce que , d'une manière absolue , il peut rendre de plus 
réels services? ou le livre de Say plus que celui de Fourier, 
parce qu'on peut puiser dans le premier plus de sérieuses 
jouissances et de solide instruction? Non; ils Évaluent, ils 
relèvent la valeur, en se conformant rigoureusement,. re- 
marquez-le bien, à ma définition. Pour mieux dire, c'est ma 
définition qui se conforme à leur pratique. Ils tiennent 
compte, non point des avantages naturels ou de l'utilité 
gratuite attachée à chaque objet, mais du service que tout 
acquéreur aurn.it à se rendre à lui-même, ou à réclamer 
d'autrui pour se le procurer. Ils n'estiment pas, qu'on me 
pardonne cette expression hasardée, la peine que Dieu a 
prise, mais celle que l'acheteur aurait à prendre. Et 
quand l'opération est terminée, quand le public connaît le 
total des valeurs porlées au bilan, il dit d'une voix una- 
nime : « Voilà ce dont l'héritier est pnoriiiÉTAiEE. » 

Puisque les propriétés n'embrassent que des valeurs, 
et puisque les valeurs n'expriment que des rapports, il 
s'ensuit que les propriétés ne sont elles-mêmes que des 
rapports. 

Quand le public, à la vue des deux inventaires, pro- 
nonce : « Cet homme est plus riche que cet autre, » il 
n'entend pas dire pour cela que le rapport des deux pro- 
priétés exprime celui des deux riehesses absolues ou du 



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S56 HARMONIES ÉCONOMIQUES, 

bien-être. Il entre dnns les satisfactions, dans le bien-être 
absolu une part d'utilité commune qui ebange beaucoup 
cette proportion. Tous les hommes, en effet, sont égaux 
devant la lumière du jour, devant l'air respirante, devant 
la chaleur du soleil; et l'inégalité, exprimée par la diffé- 
rence des propriétés ou des valeurs, ne doit s'entendre que 
de l'utilité onéreuse. 

Or, je l'ai déjà dit bien des fois, et je le répéterai sans 
doute bien des fois encore, car c'est la plus grande, la plus 
belle, peut-être la plus méconnue des harmonies sociales, 
celle qui résume toutes les autres : il est dans la nature du 
progrès, et le progrès ne consiste qu'en cela, de transformer 
l'utilité onéreuse en utilité gratuite; de diminuer la valeur 
sans diminuer l'utilité ; de faire que, pour se procurer les 
mêmes choses, chacun ait moins de peine à prendre ou à 
rémunérer; daccroitre incessamment la niasse de ces 
choses communes, dont la jouissance, se distribuant d'une 
manière uniforme entre tous, efface peu à peu l'inégalité 
qui résulte de la différence des propriétés. 

Ne nous lassons pas d'analyser le résultat de ce méca- 
nisme. 

Combien de fois, en contemplant les phénomènes du 
monde social, n'ai -je pas eu l'occasion de sentir la pro- 
fonde justesse de ce mot de Rousseau ; •< Il fautbeaucoup de 
philosophie pour observer ce qu'on voit tous les jours. 
C'est ainsi que l'accoutumance, ce voile étendu sur les yeux 
du vulgaire, et dont ne parvient pas toujours à se délivrer 
l'observateur attentif, nous empêche de discerner le plus 
merveilleux des phénomènes économiques : la richesse 
réelle tombant incessamment du domaine de la propriété 
dans celui de la communauté. 

Essuyons cependant de constater cette démocratique 
évolution, et même, s'il se peut, d'en mesurer la portée. 



PROPRIÉTÉ, COMMUNAUTÉ. 387 

J'ai dit ailleurs que si nous voulions comparer deux 
époques au point de vue du bien-être réel, nous devrions 
tout rapporter au travail brut mesuré par le temps et nous 
poser cette question : Quelle est la différence de satisfac- 
tions que procure, selon le degré d'avancement de la 
société, une durée déterminée de travail brut ; par exemple : 
la journée d'un simple manouvrier? 

Celte question en implique deux autres : 

Quel est, au point de départ de l'évolution, le rapport 
de la satisfaction au travail le plus simple? 

Quel est ce même rapport aujourd'hui? 

La différence mesurera l'accroissement qu'ont pris l'uti- 
lité gratuite relativement à l'utilité onéreuse, le domaine 
commun relativement au domaine approprié. 

Je ne crois pas que l'homme politique puisse se prendre 
à un problème plus intéressant, pins instructif. Quele lecteur 
veuille me pardonner si, pour arriver à une solution satis- 
faisante, je le fatigue de trop nombreux exemples. 

J'ai fait, en commençant, une sorte de nomenclature 
des besoins humains les plus généraux : respiration, ali- 
mentation, vêtement, logement, locomotion, instruction, 
diversion, etc. 

Reprenons cet ordre, et voyons ce qu'un simple journalier 
pouvait à l'origine et peut aujourd'hui se procurer de 
satisfactions par un nombre déterminé de journées de 
travail . 

Respiration. Ici la gratuite et la communauté sont 
complètes dès l'origine. La nature, s'étant chargée de tout, 
ne nous laisse rien à faire. 11 n'y a ni efforts, ni échanges, 
ni services, ni valeur, ni propriété, ni progrès possibles. 
Au point de vue de l'utilité, Diogène est aussi riche 
qu'Alexandre ; au point de vue de la valeur, Alexandre est 
aussi pauvre que Diogène. 



SïS HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

Alimentation. Dans l'état actuel des choses, la valeur 
d'un hectolitre de blé fait équilibre, en France, à celle 
de quinze à vingt journées du travail le plus vulgaire. 
Voilà un fait, et on a beau le méconnaître, il n'en est pas 
moins digne de remarque. 11 est positif qu'aujourd'hui, en 
considérant l'humanité sous son aspect le moins avancé, et 
représentée par le journalier prolétaire, nous constatons 
qu'elle obtient la satisfaction attachée à un hectolitre de 
blé avec quinze journées du travail humain le plus brut. 
On calcule qu'il faut trois hectolitres de blé pour l'alimen- 
tation d'un homme. Le simple manœuvre produit donc, 
sinon sa subsistance, du moins (ce qui revient au même 
pour. lui) la valeur de sa subsistance, en prélevant de qua- 
rante-cinq à soixante journées sur sou travail annuel. Si 
nous représentons par un le type de la valeur (qui pour 
nous est une journée da travail brut), la valeur d'un heclo- 
litre de blé s'exprimera par 15, 18 ou 20, selon les 
années. Le rapport de ces deux valeurs est de un à 
quinze. 

Pour savoir si un progrès a été accompli et pour le 
mesurer, il faut se demander quel était ce mémo rapport 

hasarder un chiffre; mais il y a un moyen de dégager 
cet ar. Quand vous entendrez un homme déclamer contre 
l'ordre social, contre l'appropriation du sol, contre la rente, 
contre les machines, conduisez-le au milieu d'une forêt 
vierge ou en l'ace d'un marais infect. Je veux, direz-vous, 
vous affranchir du joug dont vous vous plaignez; je veux 
vous soustraire aux luttes atroces de la concurrence anar- 
ehique, à l'antagonisme des intérêts, à l'égoïsme des 
riches, à l'oppression de la propriété, à l'écrasante rivalité 
des machines, à l'atmosphère étouffante de la société. Voilà 
de lu terre semblable à celle que rencontrèrent devant eux 



PROPRIÉTÉ, COMMUNAUTE. 259 
les premiers défricheurs. Prenez-en tant qu'il vous plaira, 
par dizaines, par centaines d'hectares. Cultivez-la vous- 
même. Tout ce que vous lui ferez produire est à vous. Je 
n'y mets qu'une condition : c'est que vous n'aurez pas 
recours à cette société dont vous vous dites victime. 

Cet homme, remarquez-le bien, serait mis en face du 
sol dans la même situation où était, à l'origine, l'humanité 
elle-même. Or je ne crains pas d'être contredit en avan- 
çant qu'il ne produirait pas un hectolitre de blé tous les 
deux ans. Rapport : i a GOO. 

Et voilà le progrès mesuré. Relativement au blé, et 
malgré qu'il soit obligé de payer la rente du sol, l'intérêt 
du capital, le loyer des outils, ou plutôt parce qu'il les 
paye, un journalier obtient avec quinze jours de travail ce 
qu'il aurait eu peine de recueillir avec six cents journées. 
La valeur du blé, mesurée par le travail le plus brut, 
est donc tombée de 600 à 15 ou de 40 à 1. Un hecto- 
litre de blé a, pour l'homme, exactement la même utilité 
qu'il aurait eue le lendemain du déluge ; il contient la même 
quantité de substance alimentaire ; il satisfait au même 
besoin et dans la même mesure. 11 est une égale richesse 
réelle, il n'est plus une égale richesse relative. Sa produc- 
tion a été mise en grande partie à la charge de la nature; 
on l'obtient avec un moindre effort humain ; on se rend un 
moindre service en se le passant de main en main, il a 
moins de valeur; et, pour tout dire en un mot, il est 
devenu gratuit, non absolument, mais dans la proportion 
de quarante à un. 

Et non-seulement i! est devenu gratuit, mais encore 
commun dans cette proportion. Car ce n'est pas au profil 
de celui qui le produit que les 59/40" de l'effort ont été 
anéantis, mais an profit de celui qui le consomme, quel que 
soit le genre de travail auquel il se voue. 



SBO HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

Vêtement. Même phénomène. Un simple manœuvre entre 
dans un magasin du Marais, et y reçoit un vêtement qui 
correspond à vingt journées de son travail, que nous sup- 
posons être de la qualité la plus inférieure. S'il devait faire 
ce vêtement lui-même, il n'y parviendrait pas de toute sa 
vie. S'il eût voulu s'en procurer un semblable du temps 
de Henri IV, il fui en eût coûté trois ou quatre cents journées. 
Qu'est donc devenue, quant aux étoffes, celte différence de 
valeur rapportée à la durée du travail brut? Elle a été 
anéantie, parce que des forces naturelles gratuites se sont 
chargées de l'œuvre, et elle a été anéantie nu profit de 
l'humanité tout entière. 

Car, il ne faut pas cesser de faire remarquer ceci : 
« chacun doit à son semblable un service équivalent à celui 
qu'il en reçoit. « Si donc l'art du tisserand n'avait fait aucun 
progrès, si le tissage n'était exécuté en partie par des forces 
gratuites, le tisserand mettrait deux ou trois cents journées 
à fabriquer l'étoffe, et il faudrait bien que notre manœuvre 
cédât deux ou trois cents journées pour l'obtenir. Et puisque 
le tisserand ne peut parvenir, malgré sa bonne volonté, à 
se faire céder deux ou trois cents journées, à se faire rétri- 
buer pour l'intervention des forces gratuites, pour le pro- 
grès accompli, il est parfaitement exact de dire que ce 
progrès a été accompli au profit de l'acquéreur, du consom- 
mateur, de la satisfaction universelle, de l'humanité. 

Transport. Antérieurement à tout progrès, quand le 
genre humain en était réduit, comme le journalier que 
nous avons mis en scène , à du travail brut et primitif, si 
un homme avait voulu qu'un fardeau d'un quintal fût 
transporté de Paris h Bayonnc , il n'aurait eu que cette 
alternative : ou mettre le fardeau sur ses épaules et accom- 
plir l'œuvre lui-même , voyageant par monts et par vaux, 
ce qui eût exigé au moins un an de fatigues ; ou Sien prier 



PROPRIÉTÉ, COMMUNAUTÉ. 



quelqu'un do faire pour lui cette rude besogne ; et comme 
d'après l'hypothèse, le nouveau portcballe aurait employé 
les mêmes moyens et le même temps, il aurait réclamé en 
payement un an de travail. A cette époque donc, la valeur 
du travail brut étant un, celle du transport était 500 pour 
un poids d'un quintal et une distance de 200 lieues. 

Les choses ont bien changé. En fait, il n'y a aucun 
manœuvre à Paris qui ne puisse atteindre le même résultat 
par le saerïfice de deux journées. L'alternative est bien la 
même. Il faut encore exécuter le transport soi-même ou le 
faire faire par d'autres en les rémunérant. Si notre journa- 
lier l'exécute lui-même, il lui faudra encore un an de fati- 
gues; maïs s'il s'adresse à des hommes du métier, il trou- 
vera vingt entrepreneurs qui s'en chargeront pour 3 ou 
4 francs, e'est-à-dirc pour l'équivalent de deux journées de 
travail brut. Ainsi, la valeur du travail brut étant un, celle 
du transport, qui était de 500, n'est plus que de deux. 

Comment s'est accomplie cette étonnante révolution? 
Oh! elle a exigé bien des siècles. On a dompté certains 
animaux, on a percé des montagnes, on a comblé des val- 
lées, on a jeté des ponts sur les fleuves, on a invente le 
traîneau d'abord, ensuite la roue; on a amoindri les obsta- 
cles ou l'occasion du travail, des services, de la valeur; 
bref, on est parvenu ù faire, avec une peine égale à deux, 
ce qu'on ne pouvait faire, à l'origine, qu'avec une peine 
égale à trois cents. Ce progrès a été réalisé par des hommes 
qui ne songeaient qu'à leurs propres intérêts. Et cependant 
qui en profite aujourd'hui? Notre pauvre journalier, et avec 
lui tout le monde. 

Qu'on ne dise pas que ce n'est pas la de la communauté. 
Je dis que c'est de la communauté dans le sens le plus strict 
du mot. A l'origine, la satisfaction dont il s'agit faisait 
équilibre, pour tous les hommes, à 300 journées de travail 



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2GÎ HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

brut ou à un nombre inoindre, mais proportionnel, de tra- 
vail intelligent. Maintenant, b'98 parties de cet effort sur 
G00 ont été mises h la eharge de la nature, et l'humanité se 
trouve exonérée d'autant. Or, évidemment, tous les hommes 
sont égnux devant cet obstacle détruit, devant cette distance 
effacée, devant cette fatigue inutile, devant celte valeur 
anéantie, puisque tous obtiennent le résultat sans avoir à le 
rémunérer. Ce qu'ils rémunéreront, c'est l'effort humain qui 
reste encore à faire, mesuré par 2, exprimant du travail 
brut. En d'antres termes, celui qui ne s'est pas perfectionné, 
et qui n'a à offrir que de la force musculaire, a encore deux 
journées de travail à céder pour obtenir la satisfaction. 
Tous les autres huinmes l'obtiennent avec un travail de 
moindre durée : l'avocat de Paris, gagnant 50,000 francs 
par an, avec la vingt-cinquième partie d'une journée, etc., 
par où l'on voit que les hommes sont égaux devant la valeur 
anéantie, et que l'inégalité se restreint dans les limites qui 
forment encore le domaine de la valeur qui survit, ou de 
la propriété. 

C'est un écueil pour la science de procéder par voie 
d'exemples. L'esprit du lecteur est porté a. croire que le 
phénomène qu'elle veut décrire n'est vrai qu'aux cas parti- 
culiers invoqués à l'appui de la démonstration. Mais il est 
clair que ce qui a été dit du blé , du vêtement , du trans- 
port, est vrai de tout. Quand l'auteur généralise, c'est au 
lecteur de particulariser, et quand celui-là se dévoue à la 
lourde et froide analyse, c'est bien le moins que celui-ci se 
donne le plaisir de la synthèse. 

Après tout, cette loi synthétique, nous la pouvons for- 
muler ainsi : 

La valeur, qui est la propriété sociale, naît de l'effort et 
de l'obstacle. 

A mesure que l'obstacle s'amoindrit, l'effort, la valeur, 



PROPRIÉTÉ, COMMUNAUTÉ. 263 
ow le domaine de la propriété; s'amoindrissait avec lai. 

La propriété recule toujours , pour chaque satisfaction 
donnée, et la communauté avance sans cesse. 

Faut-il en conclure, comme fait M. Proutthon, que la 
propriété est destinée à périr? De ce que, pour choque effet 
utile à réaliser, pour chaque satisfaction à obtenir, elle 
recule devant la communauté, est-ce à dire qu'elle va s'y 
absorber et s'y anéantir? 

Conclure ainsi, c'est méconnaître complètement la nature 
même de l'homme. Nous rencontrons ici un sophisme ana- 
logue à celui que nous avons déjà réfuté au sujet de l'inté- 
rêt des capitaux. L'intérêt tend à baisser, disait-on, donc 
sa destinée est de disparaître. La valeur et la propriété dimi- 
nuent, dit-on maintenant, doncleurdestinéeestdes'anéaii tir. 

Tout le sophisme consiste à omettre ces mots : pour cha- 
que effet détermine. Oui, il est très-vrai que les hommes 
obtiennent des effets déterminés avec des efforts moindres ; 
c'est en cela qu'ils sont progressifs et perfectibles; c'est pour 
cela qu'on peut affirmer que le domaine relatif de la pro- 
priété se rétrécit, en l'examinant au point de vue d'une 
satisfaction donnée. 

Mais il n'est pas vrai que tous les effets possibles a obtenir 
soient jamais épuisés, et dès lors il est absurde de penser 
qu'il soit dans la nature du progrès d'altérer le domaine 
absolu de la propriété. 

Nous l'avons dit plusieurs fois et sous toutes les formes : 
choque effort, avec le temps, peut servir de véhicule a une 
plus grande somme d'utilité gratuite, sans qu'on soit auto- 
risé à en conclure que les hommes cesseront jamais de faire 
des efforts. Tout ce qu'on en doit déduire, c'est que leurs 
forces devenues disponibles s'attaqueront à d'autres obsta- 
cles, réalisant, à travail égal, des satisfactions jusque-là 
inconnues. 



2fii HARMONIES ECO »"0 NIQUES. 

J'insisterai encore sur cette idée. Il doit être permis , pur 
le temps qui court, de ne rien laisser à l'interpréta Lion 
abusive quand on s'est avisé d'articuler ces terribles mots : 
propriété, communauté. 

A un moment donné de son existence, l'homme isolé ne 
peut disposer que d'une certaine somme d'efforts. II en est 
de même de la sociélé. 

Quand l'homme isolé réalise un progrès, eh Taisant con- 
courir à son œuvre une force naturelle, la sommede ses efforts 
se trouve réduite d'autant, pur rapport à l'effet utile cher- 
ché. Elle serait réduite aussi d'une manière absolue, si cet 
homme, satisfait de sa première condition, convertissait son 
progrès en loisir, et s'abstenait de consacrer à de nouvelles 
jouissances celte portion d'efforts rendue désormais dispo- 
nible. Mais cela suppose que l'ambition, le désir, l'aspira- 
tion sont des forces limitées ; que le cœur humain n'est pas 
indéfiniment expansible. Or, il n'en est rien. A peine Robin- 
son a mis une partie de son travail à la charge de la nature, 
qu'il le consacre à de nouvelles entreprises. L'ensemble de 
ses efforts reste le même : seulement il y en a un entre 
autres qui est plus productif, plus fructueux, aidé par une 
plus grande proportion de collaboration naturelle et gra- 
tuite. C'est justement le phénomène qui se réalise au sein 
de la société. 

De ce que la charrue, la herse , le marteau , la scie , les 
bœufs et les chevaux, la voile, les chutes d'eau, la vapeur, 
ont successivement exonéré l'humanité d'une masse énorme 
d'efforts pour chaque résultat obtenu , il ne s'ensuit pas 
nécessairement que ecs efforts, mis en disponibilité, aient 
été frappés d'inertie. Rappelons-nous ce qui a été dit de 
l'cxpansibilitc indéfinie des besoins et des désirs. Jetons 
d'ailleurs un regard sur le monde, et nous n'hésiterons pas 
à reconnaître qu'à chaque fois que l'homme a pu faire 



PROPRIÉTÉ, COMMUNAUTÉ. 36H 

vaincre un obstacle avec de la force naturelle , il a tourné 
sa force propre contre d'autres obstacles. On imprime plus 
facilement, niais on imprime davantage. Chaque livre 
répond à moins d'effort humain , à moins de valeur , à 
moins de propriété ; mais il y a plus de livres, et, nu total, 
autant d'efforts, autant de valeurs, autant de propriétés. 
J'en pourrais dire autant des vêtements, des maisons, des 
chemins de fer, de toutes les productions humaines. Ce n'est 
pas l'ensemble des valeurs qui a diminué , c'est l'ensemble 
des utilités qui a augmente. Ce n'est pas le domaine absolu 
de la propriété qui s'est rétréci, c'est le domaine absolu de 
la communauté qui s'est élargi. Le progrès n'a pas paralysé 
le travail, il a étendu le bien-être. 

La gratuité et la communauté, c'est le domaine des forces 
naturelles, et ce domaine s'agrandit sans cesse. C'est une 
vérité de raisonnement et de fait. 

La valeur et la propriété, c'est ie domaine des efforts 
humains, des services réciproques, et ce domaine se resserre 
incessamment pour chaque résultat donné, mais non pour 
l'ensemble des résultats ; pour chaque satisfaction détermi- 
née, mais non pour l'ensemble des satisfactions, parce que 
les satisfactions possibles ouvrent devant l'humanité un 
horizon sans limites. 

Autant donc il est vrai que la propriété relative fait suc- 
cessivement place à la communauté, autant il est faux 
que la propriété absolue tende à disparaître de ce monde. 
C'est un pionnier qui accomplit son œuvre dans un cercle 
et passe dans un autre. Pour qu'elle s'évanouit, il faudrait 
que tout obstacle fit défaut au travail ; que tout effort 
humain devint inutile ; que les hommes n'eussent plus occa- 
sion d'échanger, de se rendre des services ; que toute pro- 
duction fût spontanée; que la satisfaction suivit immédiate- 
ment le désir ; il faudrait que nous fussions tous égaux aux 
S3. 



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366 HARMONIES ÉCONOMIQUES, 

dieux. Alors, il est vrai, tout serait gratuit, tout serait 
commun : effort, service, voleur, propriété, rien de ce qui 
constate notre native infirmité n'aurait sa raison d'être. 

Mois l'homme a beau s'élever, il est toujours aussi loin 
de l'omnipotence. Que sont les degrés qu'il parcourt sur 
l'échelle de l'infini? Ce qui caractérise la Divinité, autant 
qu'il nous est donné de le comprendre, c'est qu'entre sa 
volonté et l'accomplissement de sa volonté , il n'y a pas 
d'obstacle : Fiax lux et lux facta est. Encore est-ce son im- 
puissance à exprimer ce qui est étranger à l'humaine nature 
qui a réduit Moïse à supposer, entre la volonté divine et la 
lumière, l'obstacle d'un mot à prononcer. Mais quels que 
soient les progrès que réserve à l'humanité sa nature per- 
fectible, on peut affirmer qu'ils n'iront jamais jusqu'à faire 
disparaître tout obstacle sur la route du bien-être infini, et 
à frapper ainsi d'inutilité le travail de ses muscles et de son 
intelligence. La raison en est simple : c'est qu'à mesure que 
certains obstacles sont vaincus , les désirs se dilatent, ren- 
contrent de nouveaux obstacles qui s'offrent à de nouveaux 
efforts. Nous aurons donc toujours du travail à accomplir, à 
échanger, h évaluer. La propriété existera donc jusqu'à la 
consommation des temps, toujours croissonte quant à la 
masse, à mesure que les hommes deviennent plus actifs et 
plus nombreux , encore que chaque effort, chaque service, 
chaque valeur, choque propriété relative, passant de main 
en main , serve de véhicule à une proportion croissante 
d'utilité gratuite et commune. 

Le lecteur voit que nous donnons au mot propriété un 
sens Irès-é tendu et qui n'en est pas pour cela moins exact. 
La propriété , c'est le droit de s'appliquer à soi-même ses 
propres efforts, ou de ne les céder que moyennant la cession 
en retour d'efforts équivalents. La distinction entre pro- 
priétaires et prolétaires est donc radicalement fausse ; a 



PROPRIÉTÉ, COMMUNAUTÉ. 967 
moins qu'on ne prétende qu'il y a une classe d'hommes qui 
n'exécute aucun travail ou n'a pas droit sur ses propres 
efforts ou sur les services qu'elle rend , ou sur ceux qu'elle 
reçoit en échange. 

C'est à tort que l'on réserve souvent le nom de propriété 
5 une de ses formes spéciales , au capital , h In terre, à ce 
qui procure un intérêt ou une rente, et c'est sur cette fausse 
définition qu'on sépare ensuite les hommes en deux classes 
antagoniques. L'analyse démontre que l'intérêt et la rente 
sont le fruit de services rendus, et ont même origine, même 
nature, niâmes droits que la main-d'œuvre. 

Le monde est un vaste atelier où la Providence a prodigué 
des matériaux et des forces. C'est à ces matériaux et à ces 
forces que s'applique le travail humain. Efforts antérieurs, 
efforts actuels, même efforts ou promesses d'efforts futurs 
s'échangent les uns contre les autres. Leur mérite relatif, 
constaté par l'échange et indépendamment des matériaux 
et forces gratuites, révèle la valeur, et c'est de la valeur 
par lui produite que chacun est propriétaire. 

On fera cette objection : Qu'importe qu'un homme ne 
soit propriétaire, comme vous dites, que de la valeur ou du 
mérite reconnu de son service? La propriété de la valeur 
emporte celle de l'utilité qui y est attachée. Jean a deux 
sacs de blé, Pierre n'en a qu'un. Jean, dites-vous, est le 
double plus riche en valeur. Eh, morbleu ! il l'est bien aussi 
en utilité et même en utilité naturelle. Il peut manger une 
fois davantage. 

Sans doute , mais n'a-t-il pas accompli le double de 
travail? 

Allons néanmoins au fond de l'objection, 

La richesse essentielle, absolue, nous l'avons déjà dit, 
réside dans l'utilité. C'est ce qu'exprime ce mot lui-même. 
II n'y a que Vulilitê qui serve (wti, servir). Elle seule est 



MB HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

en rapport avec nos besoins, et c'est elle seule que l'homme 
a en vue quand il travaille. C'est du inoins elle qu'il pour- 
suit en définitive, car les choses ne satisfont pas notre fàim 
et notre soif parce qu'elles renferment de la valeur, mais de 
l'utilité. 

Cependant il faut se rendre compte du phénomène que 
produit à cet égard la société. 

Dans l'isolement, l'homme aspirerait à réaliser de l'utilité 
sans se préoccuper de la valeur, dont la notion même ne 
pourrait exister pour lui. 

Dans l'état sociul , au contraire, l'homme aspire â réaliser 
de la valeur sans se préoccuper de l'utilité. La chose qu'il 
produit n'est pas destinée a ses propres besoins. Des lors 
peu lui importe qu'elle soit plus ou moins utile. C'est à celui 
qui éprouve le désir à la juger à ce point de vue. Quant à 
lui, ce qui l'intéresse, c'est qu'on y attache, sur le marché, 
la plus grande valeur possible, certain qu'il retirera de ce 
marché et à son choix d'autant plus d'utilités qu'il y aura 
apporté plus de valeur. 

La séparation des occupations amène cet étal de choses 
que chacun produit ce qu'il ne consommera pas, et consomme 
ce qu'il n'a pas produit. Comme producteurs, nous poursui- 
vons lu valeur; comme consommateur», l'utilité. Cela est 
d'expérieoce universelle. Celui qui polit uu diamant, brode 
de la dentelle, distille de l'eau de-vie ou cultive du pavol, 
ne se demande pus si la consommation de ces choses est 
bien nu mal entendue. Il travaille, et pourvu que son tra- 
vail réalise de la valeur, cela lui suffit. 

Et, pour le dire en passant, ceci prouve que ce qui est 
moral ou immoral, ce n'est pas le travail, mais le désir ; et 
que l'humanité se perfectionne, non par la moralisation du 
producteur, mais par celle du consommateur. Combien ne 
s'est-on pas récrié contre les Anglais de ce qu'ils récol- 



PROPRIÉTÉ , COMMUNAUTÉ. 269 

(aient de l'opium dans l'Inde avec l'idée bien arrêtée, 
disait-on, d'empoisonner les Chinois. C'était méconnaître et 
déplacer le principe de la moralité. Jamais on n'empêchera 
de produire ce qui , étant recherché, a de ia valeur. C'est 
à celui qui aspire à une satisfaction à en calculer les effets, 
et c'est bien en vain qu'on essayerait de, séparer la pré- 
voyance de la responsabilité. Nos vignerons font du vin et 
en feront tant qu'il aura de la valeur, sans se mettre en 
peine de savoir si avec ce vin on s'enivre en France et on se 
tue en Amérique. C'est le jugement que les hommes portent 
sur leurs besoins et leurs satisfactions qui décide de la direc- 
tion du travail. Cela est vrai même de l'homme isolé; et si 
une sotte vanité eût parié plus haut que la faim à Robin- 
son, au lieu d'employer son temps ù la chasse, il l'eût con- 
sacré à arranger les plumes de sa coiffure. De même un 
peuple sérieux provoque des industries sérieuses ; un peu- 
ple futile, des industries futiles. 
Mais revenons. Je dis : 

L'homme qui travaille pour lui-même a en vue l'utilité. 
L'homme qui travaille pour les autres a en vue la va- 
leur. 

Or la propriété , telle que je l'ai définie, repose sur la 
voleur, et la valeur n'étant qu'un rapport, il s'ensuit que la 
propriété n'est elle-même qu'un rapport. 

S'il n'y avait qu'un homme sur la terre, Vidée de pro- 
priété ne se présenterait jamais à son esprit. Maître de 
s'assimiler toutes les utilités dont il serait environne, ne 
rencontrant jamais un droit analogue pour servir de limite 
au sien, comment la pensée lui viendrait-elle de dire ; Ceci 
est à moi. Ce mot suppose ce corrélatif : ceci n'est pas à moi, 
ou ceciest à autrui. Le tien et le mien ne se peuvent con- 
cevoir isolés, et il faut bien que le mot propriété implique 
relation, car il n'exprime aussi énergiquement qu'une chose 



Î70 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

esl propre à une personne qu'en faisant comprendre qu'elle 

n'est propre k aucune autre. 

« Le premier qui , ayant clos un terrain , dit Rousseau, 
s'avisa de dire : Ceci est h moi , fut le vrai fondateur de la 
société civile. » 

Que signifie celle clôture, si ce n'est une pensée d'exclu- 
sion et par conséquent de relation? Si elle n'avait pour 
objet que de défendre le champ contre les animaux, c'était 
une précaution , non un signe de propriété ; une borne, au 
contraire, est un signe de propriété, non une précaution. 

Ainsi les hommes ne sont véritablement propriétaires que 
relativement les uns aux autres ; et cela posé, de quoi sont-ils 
propriétaires? De valeurs, ainsi qu'on le discerne fort bien 
dans les échanges qu'ils font entre eux. 

Prenons, selon noire procédé habituel, un exemple 
Irès-simplc. 

La nature travaille, de toute éternité peut-être, à mettre 
dans l'eau de la source ces qualités qui la rendent propre à 
élancher la soif et qui font pour nous son utilité. Ce n'est 
certainement pas mon œuvre, car elle a été élaborée sans 
ma participation et à mon insu. Sous ce rapportée puis bien 
dire que l'eau est pour moi un don gratuit de Dieu. Ce qui 
est mon œuvre propre, c'est l'effort auquel je me suis livré 
pour aller chercher ma provision de la journée. 

Par cet acte, de quoi suis-je devenu propriétaire? 

Relativement à moi, je suis propriétaire, si on peut s'ex- 
primer ainsi, de toute l'utilité que la nature a mise dans cette 
eau. Je puis la faire tourner à mon avantage comme je 
l'entends. Ce n'est même que pour cela que j'ai pris la peine 
de l'aller chercher. Contester mon droit, ce serait dire que, 
bien que les hommes ne puissent vivre sans boire, ils n'ont 
pas le droit de boire l'eau qu'ils se sont procurée par leur 
travail. Je ne pense pas que les communistes, quoiqu'ils 



PROPRIÉTÉ, COMMUNAUTÉ. 371 
aillent fort loin, aillent jusque-là, et, même sous le régime 
Cabet, il sera permis sans doute aux agneaux Ica riens, quand 
ils auront soif, de s'aller désaltérer dans le courant d'une 
onde pure. 

Mais relativement aux autres hommes, supposés libres de 
faire comme moi , je ne suis et ne puis être propriétaire que 
de ce qu'on nomme, par métonymie, la valeur de l'eau, 
c'est-à-dire ia valeur du service que je rendrai en la cédant. 

Puisqu'on me reconnaît le droit de boire cette eau, il 
n'est pas possible qu'on me conteste le droit de la céder. 
Et puisqu'on reconnaît à l'autre contractant le droit 
d'aller, comme moi, en chercher à la source, il n'est pas. 
possible qu'-on lui conteste le droit d'accepter la mienne. Si 
l'un a le droit de céder, l'autre d'accepter moyennant paye- 
ment librement débattu , le premier est donc propriétaire 
j l'égard du second. En vérité, il est triste d'écrire, à une 
époque où l'on ne peut faire un pas en économie politique, 
sans s'arrêter à de si puériles démonstrations. 

Mais sur quelle base se fera l'arrangement? C'est là ce 
qu'il faut surtout savoir pour apprécier toute la portée 
sociale de ce mot propriété, si mal sonnant aux oreilles du 
sentimentalisme démocratique. 

U est clair qu'étant libres tous deux, nous prendrons en 
considération la peine que je me suis donnée et celle qui 
lui sera épargnée, ainsi que toutes les circonstances qui 
constituent la valeur. Nous débattrons nos conditions, et, 
si le marché se conclut , il n'y a ni exagération ni subtilité à 
dire que mon voisin aura acquis gratuitement, ou , si l'on 
veut, aussi gratuitement que moi, toute l'utilité naturelle de 
l'eau. Veut-on la preuve quelesefforlsliumains, et non l'utilité 
intrinsèque, déterminent les conditions plus ou moins oné- 
reuses de la transaction ? On conviendra que cette utilité 
reste identique, que la source soit rapprochée ou éloignée. 



S72 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

C'est la peine prise ou à prendre qui diffère selon les 
dislances ; et puisque la rémunération varie avec elle, c'est 
eu elle, non dans l'utilité, qu'est le principe de la valeur, 
de la propriété relative. 

Il est donc certain que , relativement aux autres , je ne 
suis et ne puis être propriétaire que de mes efforts, de mes 
services, qui n'ont rien de commun avec les élaborations 
mystérieuses et inconnues par lesquelles la nature a com- 
muniqué de l'utilité aux choses qui sont l'occasion de ces 
services. J'aurai beau porter plus loin mes prétentions, la se 
bornera toujours ma propriété de fait, car si j'exige plus que 
Ja valeur de mon service, mon voisin se le rendra à lui- 
même. Cette limite est absolue , infranchissable , décisive. 
Elle explique et justifie pleinement la propriété forcément 
réduite au droit bien naturel de demander un service pour 
un autre. Elle implique que la jouissance des utilités natu- 
relles n'est appropriée que nominalement et en apparence ; 
que l'expression : propriété d'un hectare de terre, d'un 
quintal de fer, d'un hectolitre de blé , d'un mètre de drap, 
est une véritable métonymie, de même que valeur de l'eau, 
du fer, etc. ; qu'en tant que la nature a donne ces biens aux 
hommes, ils en jouissent gratuitement et en commun; qu'en 
un mot, la communauté se concilie harmonieusement avee 
la propriété, les dons de Dieu restant dans le domaine de 
l'une, et les services humains formant seuls le très-légitime 
domaine de l'autre. 

De ce que j'ai choisi un exemple très-simple pour mon- 
trer la ligne de démarcation qui sépare le domaine commun 
du domaine approprié, on ne serait pas fondé à conclure 
que cette ligne se perd et s'efface dans les transactions plus 
compliquées. Non, elle persiste et se montre toujours dans 
toute transaction libre. L'action d'aller chercher de l'eau à 
la source est très-simple sans doute ; mais qu'on y regarde 



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PROPRIÉTÉ, COMMUNAUTÉ. *73 

de près, et l'on se convainc™ que l'action de cultiver du blé 
n'est plus compliquée que parce qu'elle embrasse une série 
d'actions lout aussi simples, dans chacune desquelles la 
collaboration delà nature et celle de l'homme se combinent, 
en sorte que l'exemple choisi est le type de tout autre fait 
économique. Qu'il s'agisse d'eau, de blé, d'étoffes, de livres, 
de transports, de tnbleaux, de danse, de musique, certaines 
circonstances , nous l'avons avoué , peuvent donner beau- 
coup de valeur à certains services, mais nul ne peut jamais 
se faire payer autre chose, et notamment le concours de la 
nature, tant qu'un des contractnnts pourra dire à l'autre : 
si vous me demande/, plus que ne vaut votre service, je 
m'adresserai ailleurs ou me le rendrai à moi-même. 

Ce n'est pas assez de justifier la propriété, je voudrais la 
faire chérir mémo par les communistes les plus convaincus. 
Pour cela, que faudrait-il? Décrire son rôle démocratique, 
progressif et égalitairc ; faire comprendre que non-seulement 
elle ne monopolise pas , entre quelques mains, les dons de 
Dieu , mais qu'elle a pour mission spéciale d'agrandir sans 
cesse le cercle de la communauté. Sous ce rapport, elle est 
hien autrement ingénieuse que Platon, Morus, Fénclon ou 
M. Cabet. 

Qu'il y ait des biens dont les hommes jouissent gratuite- 
ment et en commun, sur le pied de In plus parfaite égalité ; 
qu'il y ait, dans l'ordre social, au-dessous de la propriété 
une communauté très-réelle, c'est ce que nul ne conteste. 
Il ne faut d'ailleurs, qu'on soit économiste ou socialiste, 
que des yeux pour le voir. Tous les enfants de Dieu sont 
traités de même à ccrlLiins égards. Tous sont égaux devant 
la gravitation qui les attache au sol, devant l'air respirable, 
la lumière du jour, l'eau des torrents. Ce vaste et incom- 
mensurable fonds commun, qui n'a rien a démêler avec la 
valeur ou la propriété, Say le nomme richesse naturelle, 



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274 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

par opposition a la richesse sociale ; Proudhon, biens natu- 
rel», par opposition aux biens acquis ; Considérant, capital 
naturel, par opposition au capital créé; Saint-Chamans, 
richesse de jouissance, par opposition h la richesse de va- 
leur; nous l'avons nommé utilité gratuite, par opposition à 
Vutilité onéreuse. Qu'on l'appelle comme on voudra, il existe, 
cela suffit pour dire : 11 y a parmi les hommes un fonds 
commun de satisfactions gratuites et égales. 

Et si la richesse sociale, acquise, créée, de valeur onéreuse, 
en un mot la propriété, est inégalement répartie, on ne 
peut pas dire qu'elle le soit injustement, puisqu'elle est 
pour chacun proportionnelle aux services d'où elle procède 
et dont elle n'est que l'évaluation. En outre, il est clair que 
cette inégalité est atténuée par l'existence du fonds commun, 
en vertu de cette règle mathématique : l'inégalité relative 
de deux nombres inégaux s'affaiblit si l'on ajoute' à chacun 
d'eux des nombres égaux. Lors donc que nos inventaires 
constatent qu'un homme est le double plus riche qu'un 
autre, cette proportion cesse d'être exacte si l'on prend en 
considération leur part égale dans l'utilité gratuite, et 
même l'inégalité s'effacerait progressivement si cette masse 
commune était elle-même progressive. 

La question est donc de savoir si ce fonds commun est 
une quantité fixe, invariable, accordée aux hommes dès 
l'origine et une fois pour toutes par la Providence, au-dessus 
duquel se superpose le fonds approprié, sans qu'il puisse y 
avoir aucune relation, aucune action entre ces deux ordres 
de phénomènes. 

Les économistes ont pense que l'ordre social n'avait 
aucune influence sur cette richesse naturelle et commune, 
et c'est pourquoi ils l'ont exclue de l'économie politique. 

Les socialistes vont plus loin : ils croient que l'ordre 
social tend à faire passer le fonds commun dans le domaine 



PROPRIÉTÉ, COMMUNAUTÉ. »5 

de la propriété 1 ; qu'il consacre au profit de quelques-uns 
l'usurpation de ce qui appartient à tous, et c'est pourquoi 
ils s'élèvent contre l'économie politique, qui méconnaît 
cette funeste tendance et contre la société actuelle, qui la 
subit. 

Que dis-jc ? le socialisme taxe ici, et avec quelque fonde- 
ment, l'économie politique d'inconséquence; car, après 
avoir déclaréqu'il n'y avait pas de relations entre la richesse 
commune et la richesse appropriée, elle a infirmé sa propre 
assertion, et préparé le grief socialiste le jour où, confon- 
dant la valeur avec l'utilité, elle a dit que les matériaux et 
les forces de la nature, e'est-à-dire les dons de Dieu, avaient 
une valeur intrinsèque, une valeur qui leur était propre, 
car valeur implique toujours et nécessairement appropria- 
tion. Ce jour-là, l'économie politique a perdu le droit et le 
moyen de justifier logiquement la propriété. 

Ce que je viens de dire, ce que j'aflirme avec une con- 
viction qui est pour moi une certitude absolue, c'est ceci : 
Oui, il y a une action constante du fonds approprié sur le 
fonds commun, et, sous ce rapport, la première assertion 
économiste est erronée. Mais la seconde assertion, développée 
et exploitée par le socialisme, est plus funeste encore; car 
l'action dont il s'agit ne s'accomplit pas en ce sens qu'elle 
fait passer le fonds commun dans le fonds approprié, mais 
au contraire qu'elle fait incessamment tomber le domaine 
approprie dans le domaine commun. La propriété, juste et 
légitime en soi, pnree qu'elle correspond toujours à des 
services, tend à transformer l'utilité onéreuse enutilîté gra- 
tuite. Elle est cet aiguillon qui force l'intelligence humaine 
à tirer de l'inertie des forces naturelles latentes. Elle lutte, 
à son profit sans doute, contre les obstacles qui rendent 
l'utilité onéreuse. Et quand l'obstacle est renversé, dans 
une certaine mesure, il se trouve qu'il a disparu, dans cette 



Î76 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

mesure, au profit de tous. Alors l'infatigable propriété 
s'attaque à d'autres obstacles, et ainsi de suite et toujours, 
élevant sans cesse le niveau humain, réalisant de plus en 
plus la communauté, et avec clic l'égalité, au sein de la 
grande famille. 

C'est en cela que consiste l'harmonie vraiment merveil- 
leuse de l'ordre social naturel. Cette harmonie, je ne la 
puis décrire sans combatlre des objections toujours renais- 
santes, sans tomber dans du f«l finies redites. N'importe, 
je me dévoue ; que le lecteur se dévoue aussi un peu de son 
côté. 

11 faut bien se pénétrer de cette notion fondamentale : 
Quand il n'y a pour personne aucun obstacle entre le désir 
et la satisfaction (il n'y en a pas, par exemple, entre nos 
yeux et la lumière du jour), il n'y a aucun effort à faire, 
aucun service à se rendre à soi-même ou à rendre aux 
autres, aucune valeur, aucune propriété possible. Quand 
un obstacle existe, toute la série se construit. Nous voyons 
apparaître d'abord l'effort; puis l'échange volontaire des 
efforts ou les services ; puis l'appréciation comparée des 
services ou la valeur ; enfin, le droit pour chacun de jouir 
des utilités attachées à ces valeurs ou la propriété. 

Si, dans cette lutte contre des obstacles toujours égaux, 
le concours de la nature et celui du travail étaient aussi 
toujours respectivement égaux, la propriété et la commu- 
nauté suivraient des lignes parallèles sans jamais changer 
de proportions. 

Mais il n'en est pas ainsi. L'aspiration universelle des 
hommes, dans leurs entreprises, est de diminuer le rapport 
de l'effort au résultat, et pour cela, d'associer à leur travail 
une proportion toujours croissante d'agents naturels. Il n'y 
a pas sur toute la terre un agriculteur, un manufacturier, 
un négociant, un ouvrier, un armateur, un artiste dont ce 



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PROPRIÉTÉ , COMMUNAUTÉ. 977 

ne soit l'éternelle préoccupation. C'est à cela que tendent 
toutes leurs facultés ; t'est pour cela qu'ils inventent des 
outils et des machines, qu'ils sollicitent les forces chimi- 
ques et mécaniques des éléments, qu'ils se partagent leurs 
travaux, qu'ils unissent leurs efforts. Faire plus avec moins, 
c'est l'éternel problème qu'ils se posent en tous temps, en 
tous lieux, en toutes situations, en toutes choses. Qu'en 
eela ils soient inus par l'intérêt personnel, qui le conteste ? 
Quel stimulant les inciterait avec la même énergie? Chaque 
homme ayant d'ailleurs ici-bas la responsabilité de sa pro- 
pre existence et de son développement, était-il possible 
qu'il portât en lui-même un mobile permanent autre que 
l'intérêt personnel? Vous vous récriez; mais attendez la 
fin, et vous verrez que si chacun s'occupe de soi, Dieu 
pense à tous. 

Notre constante application est donc de diminuer l'effort 
proportionnellement à l'effet utile cherché. Mais quand l'ef- 
fort est diminué, soit par la destruction de l'obstacle, soit 
par l'invention des machines, la séparation des travaux, 
l'union des forces, l'intervention d'un agent naturel, etc., 
cet effort amoindri est moins apprécié, comparative me ut 
aux aulrcs; on rend un moindre service en le faisant pour 
autrui ; il a moins de valeur et il est très-exact de dire que 
la propriété a reculé. L'effet utile est-il pour cela perdu ? 
Non, d'après l'hypothèse même, Où cst-ÏI donc passé? Dans 
le domaine de la communauté. Quant a cette portion d'effort 
humain que l'effet utile n'absorbe plus, elle n'est pas pour 
cela stérile; elle se tourne vers d'autres conquêtes. Assez 
d'obstacles se présentent et se présenteront toujours devant 
l'cxpansibiîité indéfinie de nos besoins physiques, intellec- 
tuels et moraux, pour que le travail, libre d'un côté, trouve 
h quoi se prendre de l'autre. Et c'est ainsi que le fonds 
approprie restant le même, le fonds commun se dilate 
2*. 



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S78 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

comme un cercle dont le rayon s'allongerait toujours. 

Sans cela, comment pourrions-nous expliquer le progrès, 
la civilisation, quelque imparfaite qu'elle soit? Tournons 
nos regards sur nous-mêmes; considérons notre faiblesse ; 
comparons notre vigueur et nos connaissances avec la 
vigueur et les connaissances quesupposcntles innombrables 
satisfactions qu'il nous est donné de puiser dans le milieu 
social. Certes, nous resterons convaincus que, réduits à 
nos propres efforts, nous n'en atteindrions pas la cent 
millième partie, mit-on à la disposition de ebacun de nous 
des millions d'hectares de terre inculte. Il est donc certain 
qu'une quantité donnée d'efforts humains réalise immensé- 
ment plus de résultats aujourd'hui qu'au temps des druides. 
Si cela n'était vrai que d'un individu, l'induction naturelle 
serait qu'il vit et prospère aux dépens d'au Irai. Mais puis- 
que le phénomène se manifeste dans tous les membres de 
la famille humaine, il faut bien arriver à cette conclusion 
consolante, que quelque chose qui n'est pas de nous est 
venu à notre aide ; que la coopération gratuite de la nature 
s'est progressivementajoulée à nos propres efforts, et qu'elle 
reste gratuite à travers toutes nos transactions; car si elle 
n'était pas gratuite, elle n'expliquerait rien. 

De ce qui précède, nous devons déduire ces formules : 
Toute propriété est une valeur; toute valeur est une pro- 
priété. 

Ce qui n'a pas de valeur est gratuit; ce qui est gratuit est 
commun. 

Baisse de valeur, c'est approximation vers la gratuité. 

Approximation vers la gratuité, c'est réalisation partielle 
de communauté. 

Il est des temps où l'on ne peut prononcer certains mots 
sans s'exposer à de fausses interprétations. Il ne manquera 
pas de gens prêts à s'écrier, dans une intention laudative 



rROPRIËTË, COMMUNAUTÉ. 379 
ou critique, selon le camp: « L'auteur parle de commu- 
nauté, donc il est communiste. » Je m'y attends, et je m'y 
résigne. Mais en acceptant d'avance le calice, je n'en dois 
pas moins m'efforcer de l'éloigner. 

Il faudra que le lecteur ait été bien inaLtcntif (et c'est 
pourquoi la classe de lecteurs la plus redoutable est celle 
qui ne lit pas), s'il n'a pas vu l'abîme qui sépare la commu- 
nauté et le communisme. Entre ces deux idées, il y a toute 
l'épaisseur non-seulement de la propriété, mais encore du 
droit, de la liberté, de la justice, et même de la personnalité 
humaine. 

La communauté s'entend des biens dont nous jouissons 
en commun, par destination providentielle, parce que, 
n'ayant aucun effort à faire pour les appliquer à notre 
usage, ils ne peuvent donc donner lieu à aucun service, 
à aucune transaction, à aucune propriété. Celle-ci a pour 
fondement le droit que nous avons de nous rendre des 
services a nous-mêmes, ou d'en rendre aux autres, à charge 
de revanche. 

Ce que le communisme veut mettre en commun, ce 
n'est pas le don gratuit de Dieu, c'est l'effort humain, c'est 
le service. 

Il veut que chacun porte à la masse le fruit de son tra- 
vail, et il charge ensuite l'autorité de faire de cette masse 
une répartition équitable. 

Or de deux choses l'une ; on cette répartition se fera 
proportionnellement aux mises, ou elle sera assise sur une 
autre base. 

Dans le premier cas, le communisme aspire à réaliser, 
quant au résultat, l'ordre actuel, se, bornant à substituer 
l'arbitraire d'un seul à la liberté de tous. 

Dans le second cas, quelle sera la base de la répartition? 
Le communisme répond ; L'égalité. Quoi ! l'égalité sans 



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360 HARMONIES liCONOMIQUES. 

avoir égard à la différence des peines! On aura part égale, 
qu'on ait travaillé six heures ou douze, machinalement ou 
avec intelligence ! Mais c'est de toutes les inégalités la plus 
choquante; en outre, c'est la destruction de toute activité, 
de toute liberté, de toute dignité, de toute sagacité. Vous 
prétendez tuer la concurrence ; mais, prenez garde, vous ne 
faites que la transformer. On concourt aujourd'hui ù qui 
travaillera plus ut mieux. On concourra sous votre régime 
à qui travaillera plus mal et moins. 

Le communisme méconnaît la nature même de l'homme. 
L'effort est pénible en lui-même. Qu'est-ce qui nous y dé- 
termine? Ce ne peut être qu'un sentiment plus pénible 
encore, un besoin à satisfaire, une douleur à éloigner, un 
bien à réaliser. Notre mobile est donc lïutdrêt personnel. 
Quand on demande au communisme ce qu'il y veut substi- 
tuer, il repond par la bouche de Louis Blanc : le point 
d'honneur, et par celle de M. Cabot : la fraternité. Faites 
donc que j'éprouve les sensations d'autrui, afin que je sache 
au moins quelle direction je dois imprimer à mon travail. 

Et puis qu'est-ce qu'un point d'honneur, une fraternité 
mis en œuvre dans l'humanité entière par l'incitation et 
sous l'inspection de MM. Louis Blanc etCabct? 

Mais je n'ai pas ici à réfuter le communisme. Tout ce que 
je veux faire remarquer, c'est qu'il est justement l'opposé, 
en tous points, du système que j'ai cherché à établir. 

Nous reconnaissons à l'homme le droit de se servir lui- 
même, ou de servir les autres, à des conditions librement 
débattues. Le communisme nie ce droit, puisqu'il centralise 
tous les services dans les mains d'une autorité arbitraire. 

Notre doctrine est fondée sur la propriété. Le commu- 
nisme est fondé sur la spoliation systématique, puisqu'il 
consiste à livrer ù l'un, sans compensation, le travail de 
l'autre. En effet, s'il distribuait à chacun selon son travail , 



L. i j Lv 



PR0PH1ÉTÉ , COMMUNAUTÉ. 381 
il reconnaîtrait la propriété , il ne serait plus le commu- 
nisme. 

Notre doctrine est fondée sur la liberté. A vrai dire, pro- 
priété et liberté, c'est à nos yeux une seule et même chose ; 
car ce qui fait qu'on est propriétaire de son service, c'est le 
droit et la faculté d'en disposer. Le communisme anéantit 
la liberté, puisqu'il ne laisse à personne la libre disposition 
de son travail. 

Notre doctrine est fondée sur la justice ; le communisme, 
sur l'injustice. Cela résulte de ce qui précède. 

Il n'y a donc qu'un point de contact entre les commu- 
nistes et nous : c'est une certaine similitude des syllabes qui 
entrent dans les mois communisme et communauté. 

Hais que cette similitude n'égare pas l'esprit du lecteur. 
Pendant que le communisme est la négation de la propriété, 
nous voyons, dans notre doctrine sur la communauté, l'af- 
firmation la plus explicite et la démonstration la plus pè- 
re m ptoire de la propriété. 

Car si la légitimité de la propriété a pu paraître douteuse 
et inexplicable, même à des hommes qui n'étaient pas com- 
munistes, c'est qu'ils croyaient qu'elle concentrait, entre les 
mains de quelques-uns, ù l'exclusion de quelques autres, 
les dons de Dieu communs à l'origine. Nous croyons avoir 
radicalement dissipe ce doute en démontrant que ce qui 
était commun par destination providentielle, reste commun 
à travers toutes les transactions humaines, le domaine de la 
propriété ne pouvant jamais s'étendre au delà de la valeur, 
du droit onéreuse ment acquis par des services rendus. 

Et, dans ces termes, qui peut nier la propriété? Qui 
pourrait, sans folie, prétendre que les hommes n'ont aucun 
droit sur leur propre travail ; qu'ils reçoivent, sans droit, 
les services volontaires de ceux à qui ils ont rendu de 
volontaires services? 



m HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

H est un autre mot sur lequel je dois m'expliquer, car 
dans ces derniers temps on en a étrangement abusé; 
c'est le mot gratuité. Ai-je besoin de dire que j'appelle 
gratuit, non point ce qui ne coûte rien à un homme, parce 
qu'on l'a pris à un autre, mais ce qui ne coûte rien à per- 
sonne ? 

Quand Diogène se chauffait au soleil, on pouvait dire 
qu'il se chauffait gratuitement, car il recueillait de la 
libéralité divine une satisfaction qui n'exigeait aucun 
travail, ni de lui, ni d'aucun de ses contemporains. 
J'ajoute que cette ebaleur des rayons solaires reste gra- 
tuite alors que le propriétaire la fait servir à mûrir son 
blé et ses raisins, attendu qu'en vendant ses raisins et 
son blé, il se fait payer ses services et non ceux du soleil. 
Cette vue peut être erronée fen ce cas, il ne nous reste 
qu'à nous faire communiste); mais, en tous cas, tel est 
le sens que je donne et qu'emporte évidemment le mot 
gratuité. 

On parle beaucoup, depuis la république, de crédit 
gratuit, d'instruction gratuite. Mais il est clair qu'on enve- 
loppe un grossier sophisme dans ce mot. Est-ce que l'Etat 
peut faire que l'instruction se répande, comme la lumière 
du jour, sans qu'il en coûte aucun efforta personne? Est-ce 
qu'il peut couvrir la France d'instituteurs et de professeurs 
qui ne se fassent pas payer de manière ou d'autre? Tout ce 
que l'Étal peut faire, c'est ceci : au lieu de laisser chacun 
réclamer et rémunérer volontairement ce genre de services, 
l'État peut arracher, par l'impôt, cette rémunération aux 
citoyens, et leur faire distribuer ensuite l'instruction de 
son choix, sans exiger d'eux une seconde rémunération. En 
ce cas, ceux qui n'apprennent pas payent pour ceux qui 
apprennent; ceux qui apprennent peu, pour ceux qui 
apprennent beaucoup; ceux qui se destinent aux travaux 



PROPRIÉTÉ, COMMUNAUTÉ. 983 

manuels, pour ceu\ qui cm brasseront les carrières libérales. 
C'est ]c communisme applique 1 à une branche de l'activité 
humaine. Sous ce régime, que je n'ai pas à juger ici, on 
pourra dire, on devra dire : L'instruction est commune; 
mais il serait ridicule de dire : L'instruction est gratuite. 
Gratuite! oui pour quelques-uns de ceux qui la reçoivent, 
mais non pour ceux qui la payent, sinon au professeur, du 
moins au percepteur. 

Il n'est rien que l'Étal ne puisse donner gratuitement à 
ce compte, et si ce mol n'était pas une mystification, ce 
n'est pas seulement l'instruction gratuite qu'il faudrait 
demander à l'Étal, mais la nourriture gra tuite, le vêtement, 
le vivre et le eouvert gratuits, etc. Qu'on y prenne garde. 
Le peuple en est presque là ; du moins il ne manque pas 
de gens qui demandent en son nom le crédit gratuit, les 
instruments de travail gratuits, etc., etc. Dupes d'un mol, 
nous avons fait un pas dans le communisme ; quelle raison 
avons-nous de n'en pas faire un second, puis un troisième, 
jusqu'à ce que toute liberté, toute propriété, toute justice 
y aient passé? Dira-t-on que l'instruction est si universelle- 
ment nécessaire qu'on peut, en sa faveur, faire fléchir le 
droit et les principes? Mais quoi ! est-ce que l'alimentation 
n'est pas plus nécessaire encore? Primo vivere,deindephi- 
losophare, dira le peuple, et je ne sais en vérité ce qu'on 
aura à lui répondre. 

Qui sail? ceux qui m'imputeront à communisme d'avoir 
constaté la communauté providentielle des dons de Dieu , 
seront peul être les rnémes qui violeront le droit d'ap- 
prendre et d'enseigner, c'est- à -dire la propriété dans son 
essence. Ces inconséquence.? sont plus surprenantes que 
rares. 



IX 



PROPRIÉTÉ FONCIÈRE. 



Si l'idée dominante de cet écrit est vraie, voici comment 
il faut se représenter l'humanité dans ses rapports avec le 
monde extérieur. 

Dieu a créé la terre. Il a mis à sa surface et dans ses 
entrailles une foule de choses utiles à l'homme, en ce qu'elles 
sont propres ù satisfaire ses besoins. 

En outre, il a mis dans la matière des forces : gravita- 
tion, élasticité, porosité, co m possibilité, calorique, lu- 
mière, électricité, cristallisation, vie végétale. 

Il a placé l'homme en face de ces matériaux et de ces 
forces. Il les lui a livrés gratuitement. 

Les hommes se sont mis à exercer leur activité sur ces 
matériaux et ces forces; par là ils se sont rendu service à 
eux-mêmes. Ils ont aussi travaillé les uns pour les autres; 
par là ils se sont rendu des services réciproques. Ces ser- 
vices comparés dans l'échange ont fait naître l'idée de 
valeur, et la valeur celle de propriété. 

Chacun est donc devenu propriétaire en proportion de 
ces services. Mais les forces et les matériaux, donnés par 
Dieu gratuitement a l'homme dès l'origine, sont demeurés, 



PROPRIÉTÉ FONCIÈRE. 285 

sont encore et seront toujours gratuits à travers toutes les 
transactions humaines; car, dans les appréciations aux- 
quelles donnent lieu les échanges, ce sont les tervkes 
humains et non les dons de Dieu qui s'évaluent. 

Il résulte de la qu'il n'y en a pas un seul parmi nous, 
tant que les transactions sont libres, qui cesse jamais d'être 
usufruitier de ces dons. Une seule condition nous est impo- 
sée, c'est d'exécuter le travail nécessaire pour les mettre à 
notre portée, ou, si quelqu'un prend celle peine pour nous, 
de prendre pour lui une peine équivalente. 

Si c'est là la vérité, certes la propriété est inébranlable. 

L'universel instinct de l'humanité, plus infaillible qu'au- 
cune élucubration individuelle, s'en tenait, sans l'analyser, 
à cette donnée, quand la théorie est venue scruter les 
fondements de la propriété. 

Malheureusement elle débuta par une confusion : elle 
prit l'utilité pour la valeur. Elle attribua une va leu r propre, 
indépendante de tout service humain, soit aux matériaux, 
soit aux forces de la nature. A l'instant la propriété fut 
aussi injustifiable qu'inintelligible. 

Car utilité est un rapport entre la chose et notre organi- 
sation. Elle n'implique nécessairement ni efforts, ni transac- 
tions, ni comparaisons ; elle se peut concevoir en elle-même 
et relativement à l'homme isolé. Valeur, au contraire, est 
un rapport d'homme à homme ; pour exister il faut qu'elle 
existe en double, rien d'isolé ne se pouvant comparer. 
Valeur implique que eelui qui la détient ne la cède que 
contre une valeur égale. La théorie qui confond ces deux 
idées arrive donc à supposer qu'un homme, dans l'échange, 
donne de la prétendue valeur de création naturelle contre 
de la vraie valeur de création humaine; de l'utilité qui n'a 
exigé aucun travail contre de l'utilité qui en a exigé ; en 
d'autres termes, qu'il peut profiter du travail d'autrui sans 
25 



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S86 11ABM0.MES ÉCONOMIQUES, 

travailler. La théorie appela la propriété, ainsi comprise, 
d'abord monopole nécessaire, puis monopole tout court, 
ensuite illégitimité et finalement vol. 

La propriété foncière reçut le premier choc. Cela devait 
être. Ce n'est pas que toutes les industries ne fassent inter- 
venir dans leur œuvre des forces naturelles; mais ces forces 
se manifestent d'une manière beaucoup plus éclatante, aux 
yeux delà multitude, dans les phénomènes île la vie végé- 
tale et animale, dans la production des aliments et de ce 
qu'on nomme improprement matières premières, œuvres 
spéciales de l'agriculture. 

D'ailleurs, si un monopole devait plus que tout autre 
révolter la conscience humaine, c'était sans doute celui qui 
s'appliquait aux choses les plus nécessaires à la vie. 

La confusion dont il s'agit , déjà fort spécieuse au point 
de vue scientifique, puisque aucun théoricien, que je sache, 
n'y a échappé , devenait plus spécieuse encore par le spec- 
tacle qu'offre le monde. 

On voyait souvent le propriétaire foneier vivre sans tra- 
vailler, et l'on en tirait cette conclusion assez plausible : 
« Il faut bien qu'il ait trouvé ic moyen de se foire rémuné- 
rer pour autre chose que pour son travail. .1 Cette autre 
chose que pouvait-elle être, sinon la fécondité, la producti- 
vité, la coopération de l'instrument, le sol? C'est donc la 
rente du sol qui fut flétrie, selon les époques, des noms de 
monopole nécessaire, privilège, illégitimité, vol. 

11 faut le dire : la théorie a rencontré sur son chemin un 
fait qui a dû contribuer puissamment à l'égarer. Peu de 
terres, en Europe, ont échappé à la conquête et à tous les 
abus qu'elle entraine. La science a pu confondre la manière 
dont la propriété foncière a été acquise violemment avec la 
manière dont elle se forme naturellement. 

Hais il ne faut pas imaginer que la fausse définition du 



PROPRIÉTÉ FONCIÈRE. 



mot valeur se soit bornée à ébranler la propriété foncière. 
C'est une terrible et infatigable puissance que la logique, 
qu'elle parte d'un bon ou d'un mauvais principe! Comme 
la terre, a-t-on dit, fait concourir à la production de la 
valeur la lumière, la chaleur, l'électricité, la vie végé- 
tale, etc., de même le capital ne fait-il pas concourir à la 
production de la valeur le vent, l'élasticité, la gravitation ? 
Il y a donc des hommes, outre les agriculteurs, qui se font 
payer aussi l'intervention des agents naturels. Cette rému- 
nération leur arrive par l'intérêt du capital comme aux 
propriétaires fonciers par la rente du sol. Guerre donc à 
l'intérêt comme à la rente ! 

Voici donc la gradation des coups qu'a subis la propriété 
au nom de ce principe faux, selon moi, vrai, selon les éco- 
nomistes, socialistes, communistes, cgalitaires, à savoir : 
les agents naturels ont ou créent de la valeur. Car, il faut 
bien le remarquer, c'est une prémisse sur laquelle toutes 
les écoles sont d'accord. Leur dissidence consiste uniquement 
dans la timidité ou la hardiesse des déductions. 

Les économistes ont dit : La propriété (du sol) est un pri- 
vilège, mais il est nécessaire, il faut le maintenir. 

Les socialistes : La propriété (du soi) est un privilège; 
mais il est nécessaire, il faut le maintenir en lui demandant 
une compensation (le droit au travail). 

Les communistes et les égalitaires: La propriété (en géné- 
ral) est un privilège, il faut la détruire. 

Et moi, jeerieatue-tetc : La propriété n'est pas un privi- 
lège. Votre commune prémisse est fausse, donc vos trois 
conclusions, quoique diverses, sont fausses. La propriété 
n'est pas un privilège, donc il ne faut ni la tolérer par 
grâce, ni lui demander une compensation, ni la détruire. 

Passons brièvement en revue les opinions émises sur ce 
grave sujet par les diverses écoles. 



288 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

On sait que les économistes anglais ont posé ce principe, 
sur lequel ils semblent unanimes : la valeur vient du tra- 
vail. Qu'ils s'accordent entre eux, c'est possible ; mais s'ac- 
cordcnt-ils avec eux-mêmes ? C'est là ce qui eût été désira- 
ble, et le lecteur va en juger. II verra s'ils ne confondent pas 
toujours et partout l'utilité gratuite, non rémunérable, 
sans videur, avec l'utilité" onéreuse, seule due au travail, 
seule, d'après eux-mêmes, pourvue de valeur. 

An. Smith. a Dans la culture de la terre, [a nature travaille con- 
jointement avec l'homme, et, ijuoique le travail de la nature ne coûte 
n tienne dépense, ce qu'il produit n'en a pas ma fut ta talsob , aussi 
bien que ce que produisent les ouvriers les [dus chers. * 

Voici donc la nature produisant de la valeur. Il faut bien 
que l'acheteur du blé la paye, quoiqu'elle n'aît rien coûté 
à personne, pas même du travail. Qui donc ose se présen- 
ter pour recevoir cette prétendue valeur? A la place de ce 
mot, mettez le mot utilité et tout s'dclaircït, et la propriété 
est justifiée, et la justice est satisfaite. 

d On peut considérer la rente comme le produit de celte puissance 
de la nature dont le propriétaire prête la jouissance au fermier... Elle 
est (la rente!) l'œuvre de ia nature,, qui reste après qu'on a déduit 
ou compensé tout ce qu'on peut regarder comme l'œuvre de l'homme. 
C'est rarement moins du quart et souvent plus du fiers du produit 
total. Jamais une quantité égale de travail humain employé dans les 
manufactures ne saurait opérer une aussi grande reproduction. Dan< 
celles-ci, h nature ne fait rien, c'est l'homme qui fait tout. * 

Peut-on accumuler en moins de mots plus d'erreurs 
dangereuses ? Ainsi le quart ou le tiers de la valeur des 
subsistances est dû à l'exclusive puissance de la nature. Et 
cependant le propriétaire se fait payer par le fermier, et le 
fermier par le prolétaire, celte prétendue valeur qui reste 
après que l'œuvre de l'Itomme est rémunérée. Et c'est 



rnOPRIÉTé FONCIÈRE. 



sur cette base que vous voulez asseoir la propriété! Que 
faites-vous d'ailleurs de l'axiome : toute valeur vient du 
travail? 

Puis voici la nature qui ne fait rien dans les fabriques ! 
Quoi! la gravitation, l'élasticité des gaz, la force des ani- 
maux, n'aident pas le manufacturier! Ces forces agissent 
dans les fabriques exactement comme dans les champs; 
elles produisent gratuitement, non de la valeur, mais de 
l'utilité. Sans quoi la propriété des capitaux ne serait pas 
plus à l'abri des inductions communistes que celle du sol. 

Bucchàjum. Ce commentateur, adoptant la théorie du 
maître sur la rente, poussé par la logique, le blâme de 
l'avoir jugée avantageuse : 

■ Smith, en regardant la portion de la production territoriale qui 
représente le profil du fandt de terre ( quelle langue ! ) comme avanta- 
geuse à la société, n'a pas réfléchi q Ue ] a rL . n ie n'est que l'effet de la 
cherté, et que ce que !c propriétaire gagne de cette manière, il ne !e 
gagne qu'un» dépens du consommateur. La société ne gagne rien par 
la reproduction du profit des (erres. C'est une classe qui profite aux 
dépens des autres. » 

On voit apparaître ici la déduction logique : la rente est 
une injustice. 

Ricinro. ht rente est cette portion du produit de la terre gtte l'on 
paye au propriétaire pour avoir le droit d'exploiter tes facultés pro- 
ductives et impérissables du sol. » 

Et, afin qu'on ne s'y trompe pas, l'auteur ajoute : 

o On confond souvent la rente avec l'intérêt et le profit du capital... 
Il est évident qu'une portion de l'argent représente l'intérêt du ca- 
pital consacré à amender le terrain , à ériger les constructions néces- 
saires, etc., te reste est payé pour exploiter le.t propriété» naturelles et 
indestructibles du sol. — C'est pourquoi quand je parlerai de rente 
dans la suite de cet ouvrage , je ne désignerai sous ce nom que ce que 



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530 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

le fermier paye au propriétaire pour le droit d'exploiter tes faculté» 

primitives et indestructibles du sol. * 

AIac-Cvuomi. <• Ce qu'on nomme proprement la rente , c'est la 
somme payée pour l'usage des forces naturelles et de la puissance inhé- 
rente au sol. Elle est entièrement distincte de la somme payée à raison 
dc.l construc lions, clôtures, roules, et outres améliorations foncières. 
La rente est dune toujours un monopole. - 

Sobope. a La valeur de la terre et la faculté d'en tirer une rente 
sont dues à deux circonstances : I» à l'appropriation de ses puissances 
naturelles; 2° au travail appliqué à son amélioration. " 

La conséquence ne se fait pas longtemps attendre : 

<• Sous le premier rapport, la rente est un monopole. C'est une res- 
Iriction à l'usufruit des dons que le Créateur a faits aux hommes pour 
I;: mtisfiii-lioti di' l(:iir> Celte rf.-lricliun n'est juste /jii'ii'ttaiil 

qu'elle est nécessaire pour le bien commun. » 

Quelle ne doit pas être la perplexité des bonnes êmes 
qui se refusent ù admettre que rien soit nécessaire qui ne 
soit juste! 

Enfin Scropc termine pur ces mots : 

« Quand elle dépasse ce point, il la faut modifier, en vertu du prin- 
cipe qui la fit Établir. « 

Il est impossible que le lecteur n'aperçoive pas que 
les auteurs nous ont menés à la négation de la propriété, 
et nous y ont menés très-logiquement en partant de ce point : 
le propriétaire se fait payer les dons de Dieu. Voici que le 
fermage est une injustice que la loi a établie sous l'empire 
de la nécessité, qu'elle peut modifier ou détruire sous l'em- 
pire d'une autre nécessité, tes communistes n'ont jamais 
dit autre chose. 

Semoh. » Les instruments de la production sont le travail et les 
agents naturels. Les agents naturels ayant été appropriés, les pro- 
priétaires s'en font payer l'usage, sous forme de rente, qui n'est la 



PROPRIÉTÉ FONCIÈRE. 



récompense d'aucun sacrifice quelconque, et est reçue par ceux qui 
n'onl tiï travaillé ni fait des avances, mais qui se bornent à tendre la 
main pour recevoir les offrandes de la communauté. > 

Après avoir porté ce rude coup à la propriété, Senior 
explique qu'une partie de In rente répond à l'intérêt du 
capital, puis il ajoute : 

« Le surplus rat prélevé pur le propriétaire ries agents naturels, et 
forme sa récompense, non pour avoir travaille ou épargné, mais sim- 
plement pour n'avoir pas gardé quand il pouvait garder, pour avoir 
permis que les dons de la nature fussent acceptés. » 

On le voit, c'est toujours la même théorie. On suppose 
que le propriétaire s'interpose entre In bouche qui a faim 
et l'aliment que Dieu lui avait destiné, sous la condition du 
travail. Le propriétaire, qui a concouru a la production, se 
fait payer pour ce travail, ce qui est juste, et il se fait 
payer une seconde fois pour le travail de la nature, pour 
l'usage des forces productives, des puissances indestructi- 
bles du sol, ce qui est inique. 

Cette théorie, développée par les économistes anglais, 
Mil!, Halthus, etc., on la voit avec peine prévaloir aussi sur 
le continent. 

«Quand un franc de semence, dit Sculoii, donne cent francs do 
blé, cette augmentation de valeur est due, en grande partie, à la 

C'est confondre l'utilité et In valeur. Autant vaudrait 
dire ; Quand l'eau, qui ne coûtait qu'un sou à dix pas de la 
source, coûte dix sous à cent pas, cette augmentation de 
valeur est due en partie à l'intervention de la nature. 

Flore* Ebthad*. «La rente est cette partie du produit agricole qui 
reste apr'ei que. loua les frais de la production ont été couverts. - 

Donc le propriétaire reçoit quelque chose pour rien. 



392 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

Les économistes anglais commencent tous par poser ce 
principe : La valeur vient du travail. Ce n'est donc que 
par une inconséquence qu'ils attribuent ensuite delavaleur 
aux puissances du sol. 

Les économistes français, en général, voient la valeur 
dans l'utilité; mais confond an l l'utilité gratuite avec l'utilité 
onéreuse, ils ne portent pns à la propriété de moins rudes 
coups. 

J.-B. St\. h La terre n'est pas le seul agent tie la nature qui sait 
productif; mais c'est le seul, ou à peu près, que l'homme oit pu s'ap- 
proprier. L'eau île In mer, des rivières , par la faculté qu'elle a de 
mettre en mouvement nos machines, ilo nourrir des poissons, de por- 
ter nos bateaux, a bien aussi un pouvoir productif. Le vent et jusqu'à 
la rljaleur du soleil travaillent pour nous; mais heureusement per- 
sonne n'a pu dire : Le vent et le soleil m'appartiennent, el lo service 
qu'ils rendent doit m'etre pavé. « 

Say semble déplorer ici que quelqu'un ait pu dire : La 
terre m'appartient, et le service qu'elle rend doit m'etre, 
payé. Heureusement, dirai-je, il n'est pas plus au pouvoir 
du propriétaire de se faire payer les services du sol que 
ceux du vent et du soleil. 

» Ld terre est un atelier chimique admirable où se combinent et 
s'élaborent nue foule de matériaux cl d'éléments qui en sortent sous 
la forme de froment, de fruits, de lin, etc. La nature u fait préseul 
gratuitement à l'homme de ce vaste atelier, divisé en une foule de 
compartiments propres à diverses productions. Mats certains hommes, 
entre tous, s'en sont empares, el ont dit : A moi ce compartiment, il 
moi cet autre; ce qui en sortira sera ma propriété exclusive. Et, chose 
étonnante ! ce privilège usurpr , loin d'avoir été funeste à la commu- 
nauté, s'est trouvé lui è.lrc avantageux. » 

Oui, sans doute, cet arrangement lui a été avantageux ; 
mais pourquoi? Parce qu'il n'est ni privilège, ni usurpé ; 
parce que celui qui a dit : « À moi ce compartiment, » n'a 



PROPRIÉTÉ FONCIÈRE. 33* 
pas pu ajouter : « Ce qui en sortira sera ma propriété 
exclusive ; « mais bien : Ce qui en sortira sera la propriété 
exclusive de quiconque voudra l'acheter, en me restituant 
simplement la peine que j'aurai prise, celle que je lui aurai 
épargnée ; la collaboration Je la nature, gratuite pour moi, 
le sera aussi pour lui. n 

Say, qu'on le remarque bien, distingue, dans la valeur 
du blé, la part de la propriété, la part du capital et la part 
du travail. Il se donne beaucoup de peine, à bonne inten- 
tion, pour justifier cette première part de rémunération 
qui revient au propriétaire et qui n'est la récompense 
d'aucun travail antérieur ou actuel. Mais il n'y parvient pas, 
car, comme Scrope, il se rabat sur la dernière et la moins 
satisfaisante des ressources : la nécessité. 

ii S'il est impossible que la production ait lieu non-seulement sons 
fonds de terre et sans capitaux, mais sans que tes moyens de produc- 
tion soient des propriêtèt , ne peut-on pas dire que leurs proprié- 
taires exercent une fonction productive, puisque, sans clic, la pro- 
duction n'aurait pas lieu? fonction commode, à la vérité, mais qui 
cependant, dans l'étal actuel de nos sociétés, a exigé une accumula- 
tion , fruit d'une production ou d'une épargne, etc.;» 

La confusion saute aux yeux. Ce qui a exigé une accu- 
mulation, c'est le rdle du propriétaire en tant que capita- 
liste, et celui-là n'est pas contesté ni en question. Mais ce 
qui est commode, c'est le râle du propriétaire en tant que 
propriétaire, en tant que se faisant payer les dons de Dieu. 
C'est ce rôle-là qu'il fallait justifier, et il n'y a là ni accu- 
mulation, ni épargne à alléguer. 

« Si donc les propriétés territoriales et capitales (pourquoi assi- 
miler ce qui est différent?) sont le fruit d'une production , je suis 
fondé à représenter ces propriétés comme des machines travaillantes, 
productives, dont les auteurs, en se croisant les bras , tireraient un 



Mi HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

Toujours même confusion. Celui qui a fait une machine 
a une propriété capitale dont il [ire un loyer légitime, 
parce qu'il se fait payer, non le travail de la machine, niais 
le travail qu'il a exécuté lui-même pour la faire. Mais le 
sol, propriété territoriale, n'est pas le fruit d'une production 
humaine. A quel titre se fait-on payer pour sa coopération? 
L'auteur a accolé ici deux propriétés de natures diverses 
pour induire l'esprit à innocenter l'une par les motifs qui 
innocentent l'autre. 

Blakqoi. a l.e cultivateur, qui laboure, fume, ensemence et mois- 
sonne ;on champ , fournit un travail sans lequel il ne saurait rien 
recueillir. Mais l'action de la terre qui hit fermenter la semence, cl 
celle du soleil qui conduit la plante à su maturité, sont indépendantes 
de ce travail et concourent îi la formation des vateurt que représente 

'a recolle Smith et plusieurs économistes ont prétendu que le 

travail de l'homme était l'unique source des valeurs. Non, certes, 
l'industrie du laboureur n'est pas l'unique source de la valeur d'un 
sac de blé, ni d'un boisseau de pommes de terre. Jamais son talent 
n'ira jusqu'à créer le phénomène île la germination, pas plus que la 
patience des alchimistes n'a découvert le secret de faire de l'or. Cela 
est évident. « 

II n'est pas possible de faire une confusion plus complète, 
d'abord entre l'utilité et la valeur, ensuite entre l'utilité 
gratuite et l'utilité onéreuse. 

G.iHMBa. « La rente du propriétaire diffère essentiellement des 
rétributions payées à l'ouvrier pour son travail , ou à l'entrepreneur 
pour le profit des avances par lui faites, en ce que ces deux genres da 
rétribution sont l'indemnité, l'un d'une peine, l'autre d'une priva- 
tion et d'un risque auquel on s'est soumis, au lieu que ta renia est 
reçue par le propriétaire plus gratuitement et en vertu seulement d'une 
convention légale qui reconnaît et maintient à certains individus le 
droit de propriété foncière. " 

En d'autres termes , l'ouvrier et l'entrepreneur sont 
payés, de par l'équité, pour des services qu'ils rendent ; le 



PROPRIÉTÉ FONCIÈRE. 29S 
propriétaire est payé, de par la loi, pour des services qu'il 
ne rend pas. 

u Les plus liordis novateurs ne font mitre chose que proposer le 
remplacement delà propriété individuelle par la propriété collective... 
Ils ont lien, ce nom semble, raison en droit humain ; mais ils auront 
tort pratiquement tant qu'ils n'auront pas su montrer les avantages 
d'un meilleur système économique... 

» Sïais longtemps encore , en avouant qve la propriété est un privi- 
lège, un monopole, on ajoutera que c'est un monopnlc utile, naturel... 

« F.n résume, on semble admettre, en économie politique (hélas! 
oui, et voilà te mal ) , que la propriété ne découle pas du droit divin, 
du droit domanial ou de tout autre droit spéculatif, mais liien de son 
utilité. Ce n'eut qu'un monopole toléré dans l'intérêt de tous, etc. a 

C'est identiquement l'arrêt prononcé par Scrope et répété 
pnrSay en ternies adoucis. 

Je crois avoir suffisamment prouvé que l'économie poli- 
tique, partant de cette fausse donnée : « les agents naturels 
ont ou créent de la valeur, » était arrivée à cette conclu- 
sion : « la propriété (en tant qu'elle accapare et se fait 
payer cette valeur étrangère 1 tout service humain) est un 
privilège, un monopole, une usurpation, Mais c'est un pri- 
vilège nécessaire, il le faut maintenir. >■ 

11 me reste à foire voir que les socialistes partent de la 
même donnée; seulement, ils modifient ainsi la conclusion : 
« La propriété est un privilège nécessaire; il le faut mainte- 
nir, mais en demandant au propriétaire une corn pensai ion 
sons forme de droit au travail en faveur des prolétaires. » 

Ensuite, je ferai comparaître les communistes, qui disent, 
toujours en se fondant sur la même donnée : La propriété 
est un privilège, il la faut abolir. 

Et enfin, au risque de me répéter, je terminerai en ren- 
versant, s'il est possible, la commune prémisse de ces trois 
conclusions : les agents naturels ont ou créent de la valeur. 



396 



HARMONIES ÉCONOMIQUES. 



Si j'y parviens, si je démontre que les agents naturels, 
même appropries, ne produisent pas de la valeur, mais de 
l'utilité qui, passant par la main du propriétaire, sans y 
rien laisser, arrive gratuitement au consommateur, en ce 
cas, économistes, socialistes, communistes, tous devront 
enlin s'accorder pour laisser, à cet égard, le inonde tel 
qu'il est. 

M. Cossméraiit i Pour voir comment et à quelle) conditions la 
propriété partieuliivc peut se manifester et se développer légitime- 
ment, il nous faut posséder le principe fondamental du droit de pro- 

u Tout homme rnssÈoK légitimement la chose que ton travail, son 
intelligence, ou. plus généralement, que son activité a créée. 

» Ce principe c-l iiKOiitcibblc, cl ïl est bon de remurquer qu'il 
contient implicitement la reconnaissance du droit de tous à la terre. 
En effet, l:i terre n'ayant pas été créée pur l'homme, il résulte du 
|irini'i|>t: i'tniilaiiiciilal de la propriété que la (erre, le fonds commun 
livré ù l'espèce, ne peut en aucune façon élrc légitimement la pro- 
priété aliioliic rl exclusive de tels ou tels individus qui n'ont pas Créé 
celle valeur. — Constituons donc I» vraie théorie de la propriété, en 
la tondant exclusivement sur le principe irrécusable qui assoit la !é~ 
yitimilé lin In propriété sur le fait de la cnÉ«Tion de ta chose ou de la 
valeur possédée. Pour cola faire, nous allons raisonner sur la création 
de l'industrie, c'est-à-dire sur l'origine et sur le développement de la 
culture, de la fabrication, des arts, etc., dans la société humaine. 

. Supposons quesur le terrain d'une île isolée, sur le sol d'une na- 
tion, ou sur la terre entière {l'étendue du théâtre de l'action ne 
change rien à l'appréciation des faits), une génération humaine se 
livre pour la première fois à l'industrie; pour la première fois elle 
cultive, fabrique, etc. — Celte génération, par son travail, par son 
iiil t 'llij;('iu'i', par l'emploi de son activité propre, crée dei produit», 
i (r ; ? ■,-.'«;, /jr ,frs valeurs rfiii n'existaient pas sur la terre brute. N'est-il 
pas parfaitement évident que la propriété sera conforme au droit 
dans cette première génération industrieuse, si ta valeur ou la ri- 
chesse produite par l'activité de tout est repartie entre les producteurs 

1 Les mots en italiquel et copilote» sont ainsi imprimés dans le texte ori- 



PROPRIÉTÉ FONCIÈRE. 297 
en phopoutios dit eoNcouns de chacun à la création de la richesse gé- 
nérale? ~ Cela, n'est pas conteslablc. 

« Or les résultats du travail de celle génération se divisent en 
deux catégories qu'il importe de Lien distinguer. 

u La première catégorie comprend les produits du sol. qui apparte- 
naient à cette première génération en sa qualité d'usufruitière, aug- 
mentés, raffinés ou fabriqués par son travail, par son industrie.— Ces 
produits, bruts ou fabriqués, consistent, soit en objets de consom- 
mation, soit en instruments de travail.— Il est clair que ces produits 
appartiennent eti toute et légitime propriété i ceux qui les ont crées 
par leur activité. Chacun de ceux-ci a donc droit, suit à consommer 
immédiatement ces produits, soit à les mettre en réserve pour on dis- 
poser pins larda sa convenance, soit oies employer, les échanger, ou 
les donner et les transmettre à qui bon lui semble, sans avoir besoin 
pour cela de l'autorisation de qui que ce soit. Dais cette hypothèse, 
cette propriété e.-t évidemment liuiihnr. re-prrtiilile, sacrée. On ne 
peut y porter atteinte sans attenter à la jiittice, au droit, et à la ff- 
lii-i-tt- indiritltir'Ii; enfin -:in- exercer une spoliation. 

"Deuxième catégorie. Mais les créations dues à l'activité indus- 
trieuse de celle première génération ne sont pas toutes contenues 
diijiï l,i i':i(i'j.'i»t'ic pi'ci.'cdenle. .Non -seulement colle génération a créé 
les produits que nous venons de désigner (objets de consommation et 
instruments de travail), mais encore elle a ajouté ano plu* value a la 
valeur primitive du sol par In culture, par les constructions, par tous 
les travaux de fonds et immobiliers qu'elle a exécutés. 

u Celle plus value constitue évidemment un produit, une valeur 
due à l'activité de la première génération. Or si, par un moyen quel- 
conque (ne nous occupons pas ici de la question des moyens), si, par 
un moyen quelconque, la propriété de cette plus value est équitable- 
ment, c'est-à-dire proportionnellement au concours de chacun duns 
la création, distribuée aux divers membres de la société, chacun de 
ceux-ci posséder!! b'-t)ilimc>nri\< lis pari qui lui seia revenue. Il pourra 
donc disposer de celle propriété individuelle légitime comme il l'en- 
tendra, l'échanger, la donner, la transmettre sons qu'aucun des autres 
individus, c'est-à-dire la société, puisse jamais avoir, sur ces valeurs, 
un droit et une autorité quelconques. 

« Noui pouïonsdonc parfaitement concevoir que, quand la seconde 
génération arrivera, elle trouvera sur la terre deux sortes de capi- 
taux : 

Hjmiostus iconoiMQUBS. 20 



39S HA1WBKS ÉCONOMIQUES 

. A. Le capital primitif ou naturel qui n'a pas été créé par les 
hommes de la première géuéraliun, - c'est à-dire la valeur de In terre 

• ][' Le capital créé par la première génération, comprenant i° les 
pmduite, denrées cl instruments qui n'auront pas été consommés ou 
usés parla première génération; 2*la ji/m vainc que le travail de lu 
oremièie ç.énci al imi aura ajoutée à lo valeur de la terrr brute. 

» Il est donc évident, et il résulte clairement et nécessairement du 
principe fondamental il u droit de propriété, tout à l'heure étalili. que 
chaque individu de la deuxième génération a un droit ég,d au capital 
primitif nu naturel, tandis qu'il n'a aucun droit à l'autre capital, au 
capital créé par le travail de la première génération. Chaque individu 
de celle-ci pourra donc disposer de sa part du tapital créé en laveur 
de tels ou tels individus de In seconde génération qu'il lui plaira choi- 
sir, enfants, amis, etc., sans que personne, sans que l'Etal lui-même, 
comme nous venons déjà de le dire, ait rien ù prétendre (au nom du 
droit de propriété) sur les dispositions que le donateur ou le légateur 
mira faites. 

^ Remarquons que, dans notre hypothèse, l'individu de la seconde 
génération est déjà avantagé par rapport à celui île la première, puis- 
que, oulre le droit au capital primitif qui lui est conservé, il a la 
chance de recevoir une part du capilai crée, c'est-à-dire une Valeur 
qu'il n'aura pas produite, et qui représente un Iravail antérieur. 

« Si donc nous supposons les choses constituées dans la société il o 
telle sorte : 

- 1° Que le droit au capital primitif, c'est-à-dire à l'usufruit du sol 
dans son état lirai, soit conservé, ou qu'un dhoit ÉouiCiLHM Soit re- 
connu à chaque individu qui liait sur la terre ù une époque, quel' 

conque ; 

■ 2» Que le capital créé soit reparti conlinucllemeral entre les hom- 
mes, à mesure qu'il te produit, eu proportion du concours de chacun 
à lu production de ce capital; 

i Si, disons-nous, le mécanisme de l'organisation sociale satisfaisait 
à ces deux conditions, la rnOPBiâiÉ, sous un pareil régime, serait 
constituée mm si légitimité «bsolub, — le fait serait conforme au 



On voit ici l'auteur socialiste distinguer deux sortes de 
valeurs. La valeur créée qui est l'objet d'une propriété légi- 



PROPRIÉTÉ FONCIÈRE. 



time, et la valeur Incréée, nommée encore valeur de la 
terre brute, capital primitif, capital naturel, qui ne saurait 
devenir propriété individuelle que par usurpation. Or, 
selon la théorie que je m'efforce de faire prévaloir, les idées 
exprimées par ces mots : incréée, primitif ', naturel, excluent 
radicalement ces autres idées : valeur, capital. C'est pour- 
quoi la prémisse est fausse qui conduit M. Considérant h 
cette triste conclusion : 

« Sons le régime qui constitue la prupriéti' il :111s t miles (es nations 
civilisées, le fonds commun, sut lequel l'espèce tout entière n plein 
liroil d'usufruit, a été cnvalû ; il se trouve confisque par le petit nom- 
lire (d'exclusion du grand nombre. Eh bien , n'y eût-il en fait qu'un 
seul homme exclu de son ilroil à l'usufruit ilu fonds commun par in 
nature du régime de la propriété, cette exclusion constituent! à elle 
seule une atteinte au droit, et le régime de propriété qui la consacre- 
rait serait certainement injuste, illégitime. « 

Cependant, H. Considérant reconnaît que la terre ne 
peut être cultivée que sous le régime de la propriété indi- 
viduelle. Voilà le monopole nécessaire. Comment donc faire 
pour tout concilier, et sauvegarder les droits des prolétaires 
au capital primitif, naturel, inercé, à la valeur de la terre 
brute? 

• Eh bien, qu'une société industrieuse, qui a pris possession de la 
terre et qui enlève à l'homme la faculté d'exercer à l'aventure et en 
liberté, sur la surface du sol, ses quatre droits naturels; que celle so- 
ciété reconnaisse à l'individu, en compensation de ses droits donl elle 
le dépouille, ir, iinoiT Au travail, h 

S'il y a quelque chose d'évident au monde, c'est que celte 
théorie, sauf la conclusion, est exactement celle des écono- 
mistes. Celui qui achète un produit agricole rémunère trots 
choses : 1° Le travail actuel, rien de plus légitime; 2° la 
plus value donnée nu sol par le travail antérieur, rien de 
plus légitime encore ; 3° enfin, le capital primitif on natu- 



300 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

rel ou incréé, ce don gratuit de Dieu, appelé, par Consi- 
dérant, valeur de la terre brute; par Smith, pttissances 
indestructibles du sol; par Rïeardo, facultés productives et 
impérissables de la terre; par Say, agents naturels. C'est la 
ce qui a été usurpé, scion M. Considérant; c'est i,\ ce qui 
a été usurpé, d'après J.-B. Say. C'est u ce qui constitue 
l'illégitimité et la spoliation aux yeux des socialistes ; c'est 
la ce qui constitue le monopole et le privilège aux yeux 
des économistes. L'accord se poursuit encore quant à la 
nécessité, à l'utilité de cet arrangement. Sans lui, la terre 
ne produirait pas, disent les disciples de Smith; sans lui, 
nous reviendrions à l'état sauvage, répètent les disciples de 
Fouricr. 

On voit qu'en théorie, en droit, l'entente entre les deux 
écoles est beaucoup plus cordiale (au moins sur cette 
grande question) qu'on n'aurait pu l'imaginer. Elles ne se 
séparent que sur les conséquences à déduire législativemcnt 
du fait sur lequel on s'accorde. « Puisque la propriété est 
entachée d'illégitimité en ce qu'elle attribue aux proprié- 
taires une part de rémunération qui ne leur est pas due, 
et puisque, d'une autre côté, elle est nécessaire, respec- 
tons-la et demandons-lui des indemnités. — Non, disent 
les économistes, quoiqu'elle soit un monopole, puisqu'elle 
est nécessaire, respcclons-la et laissons-la en repos. " En- 
core présentent-ils faiblement cette molle défense, car un 
de leurs derniers organes, Garnier, ajoute : « Vous avez 
raison en droit humain, mois vous aurez tort pratiquement 
tanl que vous n'aurez pas montré les effets d'un meilleur 
système. » A quoi les socialistes ne manquent pas de ré- 
pondre : » Nous l'avons trouvé, c'est le droit au travail, 

Sur ces entrefaites, arrive M. Proudhon. Vous croyez 
peut-être que ce fameux contradicteur va contredire la 



. PROPRIÉTÉ FONCIÈRE. 301 
grande prémisse économiste ou socialiste? Point du tout. 
Il n'a pas besoin de cela pour démolir la propriété. Il s'em- 
pare, au contraire, de cette prémisse ; il la serre, il la 
presse, il en exprime sa conséquence la plus logique. « Ah ! 
dit-il, vous avouez que les dons gratuits de Dieu ont non- 
seulement de l'utilité, mais de la valeur; vous avouez que 
les propriétaires les usurpent et les vendent. Donc, la 
propriété, c'est le vol. Donc, il ne faut ni la maintenir, ni 
lui demander des compensations, il la faut abolir. » 

M. Proudhon a accumulé beaucoup d'arguments contre 
la propriété foncière. Le plus sérieux, le seul sérieux est 
celui que lui ont fourni les auteurs en confondant l'utilité 
et In valeur. 

Qui a droit, ilil-il, de faire payer l'usage ilu sol, de celle richesse 
qui n'est pus le fait de l'homme? A qui est dû le fermage de la terre ? 
Au producteur de la [erre, sans doute. Qui a fait la (erre? Dieu. Eu 
ee cas, propriétaire, retire-loi. 

u .... Mais le créa leur de In terre ne la vend pas, il la donne; cl, en 
l;i donnant, il ne fait aucune acception de personnes. Comment donc, 
parmi lous se.; enfants, ceux-là se trouvcut-ils traités en aines, ceux-ci 
en bâtards? Comment, si l'égalité des lois fut de droit originel, l'iné- 
galité des conditions esl-clle de droit postliunie? » 

Répondant à M. Say, qui avait assimilé la terre à un 
instrument, il dit : 

4 Je tombe d'accord c] tic la terre est un instrument; mois quel est 
l'ouvrier? Est-ce la propriélaire? Est-ce lui qui, par la vertu efficace 
du droit de propriété, lui communique la vigueur et la fécuiiilitc ? 
Voilà précisément en quoi consiste le monopole du propriétaire une, 
n'ayant pas fait l' instrument, il s'en fait payer le .service. Que le 
liicaleur se [uésente cl vienne, lui-même réclamer le fermage de la 
terre, nous compterons avec lui, ou liien que le prupi iétairr, soi-di- 
sant fondé de pouvoirs, montre sa procuration, o 



Cela est évident. Ces trois systèmes n'en font qu'un. 



302 HARMOMKS ÉCONOMIQUES. 

Economistes, socialistes, ëgalitaires, tous adressent à la pro- 
priété foncière un reproche, et le même reproche, celui de 
faire payer ce qu'elle n'a pas droit de faire payer. Ce tort, 
les uns l'appellent monopole , les autres illégitimité et les 
troisièmes vol; ce n'est qu'une gradation dans le méine 
grief. 

Maintenant, j'en appelle à tout lecteur attentif, ce grief 
est-il fondé? N'ai-je pas démontré qu'il n'y a qu'une chose 
qui se place entre le don de Dieu et la bouche affamée, 
c'est le service humain ? 

Économistes, vous dites : « La rente est ce qu'on paye au 
propriétaire pour l'usage des facultés productives et indes- 
tructibles du sol. » Je dis : Non. La rente, c'est ce qu'on 
paye au porteur d'eau pour la peine qu'il s'est donnée à 
faire une brouette et des roues, et l'eau nous coûterait 
davantage s'il la portait sur son dos. De même, le blé, le 
lin, la laine, le bois, la viande, les fruits, nous coûteraient 
plus cher si le propriétaire n'eût pas perfectionné l'instru- 
ment qui les donne. 

Socialistes, vous dites : » Primitivement les masses jouis- 
saient de leurs droits à la terre sous la condition du travail, 
maintenant elles sont exclues et spoliées de leur patrimoine 
naturel. » Je réponds : Non, elles ne sont pas exclues ni 
spoliées; elles recueillent gratuitement l'utilité élaborée 
par la terre, sous la condition du travail, c'est-à-dire en 
restituant ce travail à ceux qui le leur épargnent. 

Ëgalitaires, vous dites : » C'est en cela que consiste le 
monopole du propriétaire, que, n'ayant pas fait l'instru- 
ment, il s'en fait payer le service, » Je réponds : Non. 
L'instrument- terre, en tant que Dieu l'a fait, produit de 
l'utilité, et cette utilité est gratuite; il n'est pas au pouvoir 
du propriétaire de se la faire payer. L'instrument- terre, en 
tant que le propriétaire l'a préparc, travaillé, clos, dessc- 



PROPRIÉTÉ FONCIÈRE. 303 
chc, amende, garni d'autres instruments nécessaires, pro- 
duit de la valeur, laquelle représente des services humains 
effectifs, et c'est la seule chose dont le propriétaire se lasse 
payer. Ou vous devez admettre la légitimité de ce droit, ou 
vous devez rejeter votre propre principe : la mutualité des 

Afin de savoir quels sont les vrais éléments delà valeur 
territoriale, assistons à la formation de la propriété foncière 
non point selon les lois de la violence et de la conquête, 
mais selon les lots du travail et de l'échange. Voyons com- 
ment les choses se passent aux États-Unis. 

Frère Jonathan, laborieux porteur d'eau de New- York, 
partit pour le Far-West emportant dans son escarcelle un 
millier de dollars, fruit de son travail et de ses épargnes. 

II traversa bien de fertiles contrées où le sol, le soleil, la 
pluie accomplissent leurs miracles et qui néanmoins n'ont 
aucune valeur dans le sens économique et pratûjue du 
mot. 

Comme il était quelque peu philosophe, il se disait : a II 
faut pourtant, quoi qu'en disent Smith et Rïcardo, que la 
valeur soit autre chose que la puissance productive et indes- 
tructible du sol. « 

Enfin, il arriva dans l'Etat d'Arkansas, et il se trouva 
en face d'une belle terre d'environ cent acres que le gouver- 
nement avait fait piqueter pour la vendre au prix d'un dol- 
lar l'acre. 

— Un dollar l'acre! se dit-il, c'est bien peu, et si peu 
qu'en vérité cela se rapproche de rien. J'achèterai cette 
terre, je la défricherai, je vendrai mes moissons, et, de 
porteur d'eau que j'étais, je deviendrai, moi aussi, proprié- 
taire ! 

Frère Jonathan, logicien impitoyable, aimait à se rendre 
raison de tout. Il se disait : Mais pourquoi cette terre vaut- 



504 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

elle même un dollar l'ocre? Nul n'y a encore mis la main. 
Elle est vierge de tout travail. Smith et Rïeardo, après eux 
la sériedesthéoriciensjusqu'àProudhon, auraient-ils raison? 
La terre aurait-elle une valeur indépendante de tout travail, 
de tout service, de toute intervention humaine? Faudroit-il 
admettre que les puissances productives et indestructibles du 
sol valent? En ce cas, pourquoi ne ïafe»(-clles pas dans les 
pays que j'ai traversés? Et, en outre, puisqu'elles dépassent, 
dans une proportion si énorme, le talent de l'homme, qui 
n'ira jamais jusqu'à créer le phénomène de la germination, 
suivant la judicieuse remarque de M. Blanqui, pourquoi 
ces puissances merveilleuses ne raienf-elles qu'un dollar? 

Mais il ne larda pas à comprendre que cette valeur, 
comme toutes les autres, est de création humaine et sociale. 
Le gouvernement américain demandait un dollar pour lu 
cession de chaque acre, mais, d'un autre côté, il promettait 
de garantir, dans une certaine mesure, la sécurité de l'ac- 
quéreur; il avait ébauché quelque route aux environs, il 
facilitait la transmission des lettres et journaux, etc., etc. 
Service pour service, disait Jonathan; le gouvernement me 
fait payer un dollar, mais il me rend bien l'équivalent. Dès 
lors, n'en déplaise à Ilicardo, je m'explique humainement 
la valeur de cette terre, valeur qui serait plus grande en- 
core si la route était plus rapprochée, la poste plus acces- 
sible, la protection plus efficace. 

Tout en dissertant, Jonathan travaillait, ear il faut lui 
rendi-C cette justice qu'il mène habituellement ces deux 
choses de front. 

Après avoir dépensé le reste de ses dollars en bâtisses, 
clôtures, défrichements, défoncements , dessèchements, 
arrangements, etc. ; après avoir foui, labouré, hersé, semé 
et moissonné, vint le moment de vendre la récolte. « Je vois 
enfin savoir, s'écria Jonathan toujours préoccupé du pro- 



PROPRIÉTÉ FONCIÈRE. 303 
blême de ia valeur, si, en devenant propriétaire foncier, je 
me suis transformé en monopoleur, en aristocrate privilé- 
gié, en spoliateur de mes frères, en accapareur des libéra- 
lités divines. 

Il porta donc son grain au marche, cl s'étant abouché 
avec un Yankee : 

— Ami, lui dit-il, combien me donnerez -vous de ce 
maïs ? 

— Le prix courant , fit l'autre. 

— Le prix courant ! Mais cela me donnera-t-il quelque 
chose au delà de l'intérêt de mes capitaux et de la rémuné- 
ration de mon travail? 

— Je suis marchand, dit le Yankee, et il faut bien que je 
me contente de la récompense de mon travail ancien ou 
actuel. 

— Et je m'en contenlais quand j'étais porteur d'eau, 
repartit Jonathan, mais me voici propriétaire foncier. Les 
économistes anglais et français m ont assuré qu'en cette 
qualité, outre la double rétribution dont s'agit, je devais 
tirer profit des puissances productives et indestructibles du 
sol, prélever une aubaine sur les dons de Dieu. 

— Les dons do Dieu appartiennent à tout le monde , dit 
le marchand. Je me sers bien de la puissance productive du 
vent pour pousser mes navires, mais je ne la fais pas payer. 

— Et moi j'entends que vous me payiez quelque chose 
pour ces forces, afin que MM. Senior, Considérant et 
Proudhon ne m'aient pas en vain appelé monopoleur et 
usurpateur. Si j'en ai la honte, c'est bien le moins que j'en 
aie le profit. 

— En ce cas , adieu , frère ; pour avoir du maïs je 
m'adresserai à d'autres propriétaires, cl si je les trouve 
dans les mêmes dispositions que vous, j'en cultiverai 
moi-même. 



306 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

Jonathan comprit alors cette vérité que : sous un régime 
de liberté, n'est pas monopoleur qui veut. Tant qu'il y aura 
des terres à défricher dans l'Union, se dit-il, je ne serai 
que le metteur en œuvre des fameuses forces protluetives et 
indestructibles. On nie payera ma peine et voilà tout, abso- 
lument comme , quand j'étais porteur d'eau, on me payait 
mon travail et noo celui de la nature. Je vois bien que le 
véritable usufruitier des dons de Dieu, ce n'est pas celui 
qui cultive le blé, mais celui que le blé nourrit. 

Au bout de quelques années, une autre entreprise ayant 
séduit Jonathan , il se mit à chercher un fermier pour sa 
terre. Le dialogue qui intervint entre les deux contractants 
fut très-curieux et jetterait un grand jour sur la question si 
je le rapportais en entier. 

En voici un extrait : 

Le propriétaire. Quoi ! vous ne me voulez payer pour 
Fermage que l'intérêt, au cours, du capital que j'ai dé- 
boursé? 

Le fermier. Pas un centime au delà. 

Le propriétaire. Pourquoi cela, s'il vous plaît? 

Le fermier. Parce qu'avec un capital égal je puis mettre 
une terre juste dans l'état où est la vôtre. 

Le propriétaire. Ceci parait décisif. Mais considérez que 
lorsque vous serez mon fermier, ce n'est pas seulement mon 
capital qui travaillera pour vous, mais encore la puissance 
productive et indestructible du sol. Vous aurez à votre ser- 
vice les merveilleux effets du soleil et de la lune, de l'affinité 
et de l'électricité. Faut-il que je vous cède tout cela pour 
rien? 

Le fermier. Pourquoi pas, puisque cela ne vous a rien 
coûté, que vous n'en tirez rien , et que je n'en tirerai rien 
non plus ? 

Le propriétaire. Je n'en lire rien? j'en tire tout, mor- 



PROPRIÉTÉ FONCIÈRE. 307 
bleu: sons ces phénomènes admirables, toute mon industrie 
ne ferait pas pousser un brin d'herbe. 

Le fermier. Sans doute. Mais rappelez-vous le Yankee. 
Il n'a pas voulu vous donner une obole pour toute cette 
coopération de la nature, pas plus que, quand vous étiez 
porteur d'eau , les ménagères de New-York ne voulaient 
vous donner une obole pour l'admirable élaboration nu 
moyen de laquelle la nature alimente la source. 

Le propriétaire. Cependant Ricardo et Proudhon... 

Le fermier. Je me moque de Ricardo. Traitons sur les 
bases que j'ai dites, ou je vais défricher de la terre à côté de 
la vôtre. Le soleil et la lune m'y serviront gratis. 

C'était toujours le même argument, et Jonathan commen- 
çait à comprendre que Dieu a pourvu avec quelque sagesse 
a ce qu'il ne fût pas facile d'intercepter ses dons. 

Un peu dégoûté du métier de propriétaire, Jonathan 
voulut porter ailleurs son activité. Il se décida à mettre sa 
terre en vente. 

Inutile de dire que personne ne voulut lui donner plus 
qu'elle ne lui avait coûté à lui-même. Il avait beau invo- 
quer Ricardo, alléguer la prétendue valeur inhérente à la 
puissance indestructible du sol , on lui répondait toujours : 
« II y a des terres à côté. » Et en seul mot mettait h néant 
ses exigences comme ses illusions. 

11 se passa même, dans cette transaction, un fait qui a 
une grande importance économique et qui n'est pas assez 
remarqué. 

Tout le monde comprend que si un manufacturier vou- 
lait vendre, après dix ou quinze ans, son matériel, même 
à l'état neuf, la probabilité est qu'il serait forcé de subir une 
perte. La raison en est simple : dix ou quinze ans ne se 
passent guère sans amener quelques progrès en mécanique. 
C'est pourquoi celui qui expose sur le marché un appareil 



MB HARMONIES ÉCONOMIQUES, 

qui a quinze ans de date ne peut pas espérer qu'on lui res- 
titue exactement tout le travail que cet appareil a exigé ; 
car, avec un travail égal, l'acheteur peut se procurer, vu 
les progrès accomplis, des machines plus perfectionnées, 
ce qui, pour le dire en passant, prouve de plus en plus que 
la valeur n'est pas proportionnelle au travail , mais aux 
services. 

Nous pouvons conclure de là qu'il est dans la nature des 
instruments de travail de perdre de leur valeur par la seule 
action du temps, indépendamment de la détérioration 
qu'implique l'usage, et poser cette formule : n Un des effets 
du progrès, c'est de diminuer la valeur de fous les instru- 
menté existants. 

Il est clair, en effet, que plus le progrès est rapide, plus 
les instruments anciens ont de peine à soutenir la rivalité 
des instruments nouveaux. 

Je ne m'arrêterai pas ici à signaler les conséquences har- 
moniques de cette loi ; ce que je veux faire remarquer c'est 
que la propriété foncière n'y échappe pas plus que toute 
autre propriété. 

Frère Jonathan en fit l'épreuve. Car ayant tenu à son 
acquéreur ce langage : « Ce que j'ai dépensé sur cette 
terre en améliorations permanentes représente mille jour- 
nées de travail. J'entends que vous me remboursiez d'abord 
l'équivalent de ces mille journées, et ensuite quelque chose 
en sus pour la valeur inhérente au sol et indépendante de 
toute œuvre humaine. » 

L'acquéreur lui répondit : 

« En premier lieu , je ne vous donnerai rien pour la 
valeur propre du sol, qui est tout simplement de l'utilité 
dont la terre à côté est aussi bien pourvue que la vôtre. 
Or cette utilité native, extra-humaine, je puis l'avoir gratis, 
ce qui prouve qu'elle n'a pas de valeur. 



PROPRIÉTÉ FONCIÈRE. 309 

« En second lieu , puisque vos livres constatent que vous 
avez employé mille journées à mettre votre domaine dans 
l'étal où il est, je ne vous en restituerai que huit cents, et 
ma raison est qu'avec huit cents journées je puis faire 
aujourd'hui sur la terre à côté ce qu'avec mille vous avez 
fait autrefois sur la votre. Veuillez considérer que, depuis 
quinze ans, l'art de dessécher, de défricher, de bâtir, de 
creuser des puits, de disposer les étahlea, d'exécuter les 
transports, a fait des progrès. Chaque résultat donné exige 
moins de travail , et je ne veux pas nie soumettre à vous 
donner dix de ce que je puis avoir pour huit , d'autant que 
le prix du hic a diminue dans la proportion de ce progrès, 
qui ne profite ni a vous ni à moi , mais à l'humanité tout 
entière. » 

Ainsi Jonathan fut placé dans l'alternative de vendre sa 
terre à perte ou de la garder. 

Sans doute la valeur des terres n'est pas affectée par un 
seul phénomène. D'autres circonstances, comme la con- 
struction d'un canal ou la fondation d'une ville, pourront 
agir dans le sens de la hausse. Mais celle que je signale, qui 
est très-générale et inévitable, agit toujours et nécessaire- 
ment dans le sens de la baisse. 

La conclusion de tout ce qui précède, la voici : aussi 
longtemps que dans un pays il y a abondance de terre 
à défricher, le propriétaire foncier, qu'il cultive, afferme 
ou vende, ne jouit d'aucun privilège, d'aucun monopole, 
d'aucun avantage exceptionnel, et notamment il ne pré- 
lève aueune aubaine sur les libéralités gratuites de la 
nature. Comment en scrait-il ainsi, les hommes étant sup- 
posés libres? Est-ce que quiconque a des capitaux et des bras 
n'a pas le droit de choisir entre l'agriculture, la fabrique, 
le commerce, la pèche, la navigation, les arts ou les pro- 
fessions libérales? Est-ce que les capitaux et les bras ne se 



310 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

dirigeraient pas avec plus d'impétuosité vers celle de ces 
carrières qui donnerait des profits extraordinaires? Est-ce 
qu'ils ne déserteraient pas celles qui laisseraient de la perte? 
Est-ce que celte infaillible distribution des forces humaines 
ne suffit pas pour établir , dans l'hypothèse où nous 
sommes, l'équilibre des rémunérations? Est-ce qu'on voit 
aux États-Unis les agriculteurs faire plus promptemenl 
fortune que les négociants, les armateurs, les banquiers 
ou les médecins, ce qui arriverait infailliblement s'ils rece- 
vaient d'abord, comme les autres, le prix de leur travail et, 
en outre, de plus que les autres, ainsi qu'on le prétend, le 
prix du travail incommensurable de la nature? 

Oh! veut-on savoir comment le propriétaire foncier 
pourraitsc constituer, même aux États-Unis, un monopole? 
J'essayerai de le Taire comprendre. 

Je suppose que Jonathan réunît tous les propriétaires 
fonciers de l'Union et leur tint ce langage : 

« J'ai voulu vendre mes récolles et je n'ai pas trouvé 
qu'on m'en donnât un prix assez élevé. J'ai voulu affermer 
ma terre, et mes prétentions ont rencontré des limites. 
J'ai voulu l'aliéner et me suis heurté à la même déception. 
Toujours on a arrêté mes exigences par ce mot, il y a des 
terres à côté. De telle sorte, chose horrible, que mes ser- 
vices, dans la communauté, sont estimés, comme tous les 
autres, ce qu'ils valent, malgré les douces promesses des 
théoriciens. On ne m'accorde rien, absolument rien pour 
cette puissance productive et indestructible du sol, pour 
ces agents naturels, rayons solaires et lunaires, pluie, 
vent, rosée, gelée, que je croyais bien ma propriété et dont 
je ne suis, au fond, que propriétaire nominal. N'est-ce pas 
chose inique que je ne sois rétribué que pour mes services 
ctencoreau taux où il plaît a la concurrence de les réduire? 
Vous subissez tous la même oppression, vous êtes tous 



PROPRIÉTÉ FONCIÈRE. 3If 

victimes de lu concurrence anarcliique. Il n'en serait pas 
ainsi, vous le comprenez aisément, si nous organisions la 
propriété foncière, si nous nous concertions pour que nul 
désormais ne fût admis à défricher un pouce de eetlc terre 
d'Amérique. Alors, la population, par son accroissement, 
se pressant sur une quantité à peu près fixe de subsistances, 
nous ferions la loi des prix, nous arriverions à d'itnmeuses 
richesses, ce qui serait un grand bonheur pour les autres 
classes, ear étant riches, nous les ferions travailler. " 

Si, à la suite de ce discours, les propriétaires coalisés 
s'emparaient de la législature, s'ils décrétaient un acte par 
lequel tout nouveau défrichement serait interdit, il n'est 
pas douteux qu'ils accroîtraient, pour un temps, leurs pro- 
fits. Je dis pour un temps, car les lois socialt-s manqueraient 
d'harmonie, si le châtiment d'un tel crime ne naissait 
naturellement du crime même. Par respect pour la rigueur 
scientifique, je ne dirai pas que la loi nouvelle aurait com- 
muniqué de la valeur à la puissance du sol ou aux agents 
naturels (s'il en était ainsi, la loi no ferait tort à personne), 
mais je dirai : <■■ L'équilibre des services est violemment 
rompu; une classe spolie les autres classes; un principe 
d'esclavage s'est introduit dans le pays. » 

Passons à une autre hypothèse qui, à vrai dire, est 
la réalité pour les nations civilisées de l'Europe, celle 
où tout le sol est. passé dans le domaine de la propriété 
privée. 

Nous avons à rechercher si, dans ce cas encore, la masse 
des consommateurs ou la communauté continue à être 
usufruitière, à titre gratuit, de la force productive du sol et 
des agents naturels; si les détenteurs de la terre sont pro- 
priétaircs d'autre chose que de sa valeur, c'est-à-dire de 
leurs loyaux services apprécies selon les lois de la concur- 
rence, et s'ils ne sont pas forcés, comme tout le monde, 



313 HAHStONlES ECONOMIQUES. 

quand ils se font rémunérer pour ces services, de donner 
par-dessus le marché les dons de Dieu. 

Voici donc tout le territoire de l'Arkansas aliéné par le 
gouvernement, divisé en héritages prives et soumis à la 
culture. Jonathan, lorsqu'il met en vente son blé ou même 
sa terre, se prévaut-il de la puissance productive du sol et 
Ycut-il la faire entrer pour quelque chose dans la valeur? 
On ne peut plus, comme dans le cas précédent, l'arrêter 
par cette réponse accablante : « Il y a des terres eu friche 
autour de la vôtre. » 

Ce nouvel état de choses implique que la population s'est 
accrue. Elle se divise en deux classes : 1° celle qui apporte 
à la communauté les services agricoles; 2" celle qui y 
apporte des services industriels, intellectuels ou autres. 

Or je dis ceci qui me semble évident. Les travailleurs 
(autres que les propriétaires fonciers) qui veulent se pro- 
curer du blé étant parfaitement libres de s'adresser à 
Jonathan ou à ses voisins, ou aux propriétaires des États 
limitrophes, pouvant même aller défricher des terres 
incultes hors des frontières de l'Arkansas, il est absolument 
impossible à Jonathan de leur imposer une loi injuste. Le 
seul fait qu'il existe des terres sans valeur quelque part 
oppose au privilège un obstacle invincible, et nous nous 
retrouvons dans l'hypothèse précédente. Les services agri- 
coles subissent la loi de l'universelle compétition et il est 
radicalement impossible de les faire accepter pour plus 
qu'ils ne valent. J'ajoute qu'ils ne valent pas plus [cœteris 
paribus) que les services de toute autre nature. De même 
que le manufacturier, après s'être fait payer de son temps, 
de ses soins, de ses peines, de ses risques, de ses avances, 
de son habileté (toutes choses qui constituent le service 
humain et sont représentées par la valeur), ne peut rien 
réclamer pour la loi de la gravitation et de l'expansibilité 



On iizo"J Dv l_! 



PROPRIÉTÉ FONCIÈRE. 313 
de la vapeur dont il s'est Tait aider, de infime Jonathan 
ne peut faire entrer dans !a valeur de son blé que la totalité 
de ses services personnels anciens ou récents, et non point 
l'assistance qu'il trouve dans les lois de la physiologie végé- 
tale. L'équilibre des services n'est pas altéré tant qu'ils 
s'échangent librement les uns contre les autres à prix 
débattu, et les dons de Dieu, auxquels ces services servent 
de véhicule, donnes de part et d'autre par-dessus le mar- 
ché, restent dans le domaine de la communauté. 

On dira sans doute qu'en fait )a valeur du sol s'accroît 
sans cesse. Cela est vrai. A mesure que la population 
devient plus dense et plus riche, que les moyens de com- 
munication sont plus faciles, le propriétaire foncier tire 
un meilleur parti de ses services : Est-ce que c'est là une 
loi qui lui soit particulière et n'csl-clle pas la même pour 
tous les travailleurs? A égalité de travail, un médecin, un 
avocat, un chanteur, un peintre, un manœuvre ne se pro- 
curent-ils pas plus de satisfactions au xix* siècle qu'au iv", 
à Paris qu'en Bretagne, en France qu'en Maroc? Mais 
ce surcroît de satisfaction n'est acquis aux dépens de 
personne. Voilà ce qu'il faut comprendre. Au reste nous 
approfondirons celle loi de valeur (métonymique) du sol 
dans une autre partie de ce travail et quand nous en serons 
à la théorie de Rïcardo. 

Pour le moment, il nous suffit de constater que Jona- 
than, dans l'hypothèse que nous étudions, ne peut exercer 
aucune oppression sur les classes industrielles, pourvu que 
l'échange des services soit libre, et que le travail puisse, 
sans aucun empêchement légal, se distribuer, soit dans 
l'Arkansas, soit ailleurs, entre tous les genres de produc- 
tion. Celte liberté s'oppose à ce que les propriétaires puis- 
sent intercepter à leur profit les bienfaits gratuits de la 
nature. 

27. 



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31* HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

11 n'en serait pas <tc même si Jonathan et ses confrères, 
s "emparant du droit de légiférer, proscrivaient ou entra- 
vaient lu liberté des échanges; s'ils faisaient décider, par 




Cet effet (il faut bien l'appeler par son nom} s'appelle 
extorsion. lirutule ou légale, cela ne change pas son carac- 
tère. Brutale, comme dans le cas du pistolet, elle viole la 
propriété. Légale, comme dans le cas de la prohibition, 
clic viole encore la propriété, et, en outre, elle en nie le 
principe. On n'est, nous l'avons vu, propriétaire que de 
valeurs, et valeur c'est appréciation de deux services qui 
s'échangent librement. Il ne se peut donc rien concevoir 
de plus antagonique au principe même rie la propriété que 
ce qui altère, au nom du droit, l'équivalence des services. 

Il n'est peut-être pas inutile de faire remarquer que les 
lois de ectte espèce sont iniques et désastreuses, quelle que 
soit à cet égard l'opinion des oppresseurs et même celle des 
opprimés. On voit, en certains pays, les classes laborieuses 
se passionner pour ces restrictions, parce qu'elles enrichis- 
sent les propriétaires. Elles ne s'aperçoivent pas que c'est à 
leurs dépens, et, je le sais par expérience, il n'est pas tou- 
jours prudent de le leur dire. 



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PROPRIÉTÉ FONCIÈRE. 31* 

Chose étrange ' le peuple écoule volontiers les sectaires 
qui lui prêchent le communisme, i|ui est l'esclavage, 
puisque n'être pas |> rop ri é taire Je ses services c'est être 
esclave ; et il dédaigne ceux qui défendent partout et 
toujours lu liberté, qui est la communauté îles bienfaits <lr 
Dieu. 

Nous arrivons à lu troisième hypothèse, d'Ile où la totalité 
de la surface cultivable du globe sera passée dans le domaine 
de l'appropria lion individuelle. 

Nous avons encore ici deux classes en présence : celle 
qui possède le sol et celle qui ne le possède pas. La première 
ne sera-t-ellc pas en mesure d'opprimer la seconde? Et 
celle-ci ne sera-t elle pas réduite à donner toujours plus de 
travail contre une égale quantité de subsistances ? 

Si je réponds à l'objection, c'est, on le comprendra, 
pour l'honneur de la science, car nous sommes séparés par 
plusieurs centaines de siècles de l'époque où l'hypothèse 
sera une réalité. 

Mais, enfin, tout annonce que le temps arrivera où il ne 
sera plus possible de contenir les exigences des propriétaires 
par ces mots : 11 y a des terres à défricher. 

Je prie le lecteur de remarquer que celte hypothèse en 
implique une autre : c'est qu'à cette époque la population 
sera arrivée à la limite extrême de ce que la terre peut faire 
subsister. 

C'est là un clément nouveau et considérable dans la 
question. C'est à peu près comme si l'on me demandait : 
Qu'arrivera-t-il quand il n'y aura plus assez d'air dans 
l'atmosphère pour les poitrines devenues trop nom- 
breuses? 

Quoi qu'on pense du principe de la population, il estau 
moins certain qu'elle peut augmenter, cl même qu'elle tend 
à augmenter, puisqu'elle augmente. Tout l'arrangement 



316 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

économique de la société semble organisé en prévision de 
celte tendance. C'est avec cette tendance qu'il est en par- 
faite harmonie. Le propriétaire foncier aspire toujours à se 
faire payer l'usage des agents naturels qu'il délient; mais 
il est sans cesse déçu dans sa folle et injuste prétention par 
l'abondance d'agents naturels analogues qu'il ne détient pas. 
La libéralité, relativement indéfinie, delà nature, fait de 
lui un simple détenteur. Maintenant vous m'acculez à 
l'époque où les hommes ont trouvé la limite de cette libé- 
ralité. Il n'y a plus rien à attendre de ce côté-là. Il faut 
inévitablement que la lendancc humaine à s'accroître soit 
paralysée, que la population s'arrête. Aucun régime écono- 
mique ne peut l'affranchir de cette nécessité. Dans l'hypo- 
thèse donnée, tout accroissement de population serait 
réprimé par la mortalité; il n'y a pas de philanthropie, 
quelque optimiste qu'elle soit, qui aille jusqu'à prétendre 
que le nombre des êtres humains peut continuer sa pro- 
gression, quand la progression des subsistances a irrévoca- 
blement fini la sienne. 

Voici donc un ordre nouveau, et les lois du monde 
social ne seraient pas harmoniques, si elles n'avaient pourvu 
à un élat de choses possible, quoique si différent de celui 
où nous vivons. 

La difficulté proposée revient à ceci : Étant donné, au 
milieu de l'Océan, un vaisseau qui en a pour un mois 
avant d'atteindre la lerre el où il n'y a de vivres que pour 
quinze jours, que faut-il faire ? Évidemment réduire la 
ration de chaque matelot. Ce n'est pas dureté de cœur, c'est 
prudence et justice. 

De même, quand la population sera portée à l'extrême 
limite de ce que peut entretenir le globe entier soumis à la 
culture, cette loi ne sera ni dure ni injuste qui prendra 
les arrangements les plus doux et les plus infaillibles pour 



PHOPHIÉTÉ FONCIÈRE. 317 
que les hommes ne continuent pns de multiplier. Or c'est 
la propriété foncière qui offre encore la solution. C'est elle 
qui, sous le stimulant de l'intérêt personnel, fera produire 
au sol In plus grande quantité possible de subsistances. 
C'est elle qui, par la division des héritages, mettra chaque 
famille en mesure d'apprécier, quant à elic, le danger d'une 
multiplication imprudente. Il est bien clair que tout autre 
régime, le communisme par exemple, serait tout à la fois 
pour la production un aiguillon moins actif et pour la popu- 
lation un frein moins puissant. 

Après tout, il me semble que l'économie politique a rem- 
pli sa tâche quand elle a prouvé que la grande et juste loi 
de la mutualité des services s'accomplira d'une manière 
harmonique, tant que le progrès ne sera pas interdit à 
l'humanité. N'est-il pas consolant de penser que jusque-la, 
et sous le régime de la liberté, il n'est pas en la puissance 
d'une classe d'en opprimer une autre? La science économi- 
que est-elle tenue de résoudre cette autre question : Étant 
donnée la tendance des hommes a multiplier, qu'arrivera- 
t-il quand il n'y aura plus d'espace sur la terre pour de 
nouveaux habitants? Dieu tient-il en réserve, pour cette 
époque, quelque cataclysme créateur, quelque merveilleuse 
manifestation de sa puissance infinie? Ou bien faut-il 
croire, avec le dogme chrétien, à la destruction de ce 
monde ? Évidemment ce ne sont plus la des problèmes éco- 
nomiques, et il n'y a pas de science qui n'arrive a des 
difficultés analogues. Les physiciens savent bien que tout 
corps qui se meut sur la surface du globe descend et ne 
remonte plus. D'après cela, un jour doit arriver où les mon- 
tagnes auront comblé les vallées, où l'embouchure des fleu- 
ves sera sur le même niveau que leur source, où les eaux 
ne pourront plus couler, etc., etc.; que surviendra-t-il 
dans ces temps-là ? La physique doit-elle cesser d'observer 



318 BAHMO.MES ECONOMIQUES. 

et d'admirer l'harmonie du inonde actuel, parce qu'elle ne 
peut deviner pur quelle autre harmonie Dieu pourvoira à 
un état de choses, très-éloigné sans doute, mais inévitable? 
Il me semble que c'est bien ici le cas pour l'économiste 
comme pour le physicien de substituer à un acte de curio- 
sité un acte de confiance. Celui qui a si merveilleusement 
arrangé le milieu OÙ nous vivons, saura bien préparer un 
autre milieu par d'autres circonstances. 

Nous jugeons de la productivité du sol et de l'habileté 
humaine pur les faits dont nous sommes témoins. Est-ce là 
uue règle rationnelle? Môme en l'adoptant, nous pourrions 
nous dire : Puisqu'il u fallu six mille ans pour que h 
dixième partie du globe arrivât à une chélive culture, com- 
bien s'écoulera-t il de centaines de siècles avant que toute 
sa surface soit convertie en jardin? 

Encore dans cette appréciation , déjà fort rassurante, 
nous supposons simplement la généralisation de la science 
ou plutôt de l'ignorance actuelle en agriculture. Mais est- 
ce là, je le répète, une règle admissible, et l'analogie ne 
nous dit-elle pas qu'un voile impénétrable nous cache la 
puissance, peut-être indéfinie, de i'arl? Le sauvage vit de 
chasse et il lui faut une lieue carrée de terrain. Quelle ne 
serait pas sa surprise si on venait lui dire que la vie pasto- 
rale peut faire subsister dix fois plus d'hommes sur le même 
espace? Le pasteur nomade à son tour serait tout étonné 
d'apprendre que la culture triennale admet aisément une 
population encore décuple. Dites au paysan routinier 
qu'une autre progression égale sera le résultat de la culture 
alterne, et il ne vous croira pas. La culture alterne elle- 
même, qui est le dernier mot pour nous, est-elle le der- 
nier mot pour l'humanité? Rassurons-nous donc sur son 
sort, les siècles s'offrent devant elle par mille, et en tous 
cas, sans demander à l'économie politique de résoudre des 



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PROPRIÉTÉ FONCIÈRE. 



519 



problèmes qui ne sont pas de son domaine, remettons avec 
confiance les destinées des races futures entre les mains de 
relui qui les aura appelées à la vie. 

Résumons les notions contenues dans ce chapitre. 

Ces deux phénomènes, utilité et valeur, concours de la 
nature et concours de l'homme, par conséquent commu- 
nauté et propriélé, se rencontrent dans l'œuvre agricole 
comme dans toute autre. 

11 se passe dans la production du blé, qui apaise notre 
faim, quelque chose d'analogue à ce qu'on remarque dans 
la formation de l'eau, qui c tanche noire soif. Économistes, 
l'Océan qui inspire le poète ne nous offrc-t-il pas aussi un 
beau sujet de méditations? C'est ce vaste réservoir qui doit 
désaltérer toutes les créatures humaines. Et comment cela 
se peut-il faire si elles sont placées à une si grande distance 
de son eau, d'ailleurs impotable? C'est ici qu'il faut admi- 
rer la merveilleuse industrie de la nature. Voici que le 
soleil échauffe cette masse agitée et la soumet à une lente 
évaporalion. L'eau prend la forme gazeuse et, dégagée du 
sel qui l'altère, elle s'élève dans les hautes régions de 
l'atmosphère. Des brises, se croisant dans toutes les direc- 
tions, la poussent vers les continents habites. Là, elle ren- 
contre le froid, qui la condense et l'attache, sous forme 
solide, aux flancs des montagnes. Bientôt la tiédeur du 
printemps la liquéfie. Entraînée par son poids, elle se filtre 
et s'épure à travers des couches de schistes et de graviers ; 
elle se ramifie, se distribue et va alimenter des sources 
rafraîchissantes sur tous les points du globe. Voilà, certes, 
une immense et ingénieuse industrie accomplie par la 
nature au profil de l'humanité. Changement de formes, 
changement de lieux, utilité, rien n'y manque. Où est 
cependant la valeur? Elle n'est pas née encore, et si ce 
qu'on pourrait appeler le travail de Dieu se payait ( il se 



330 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

payerait s'il valait), qui peut dire ce que vaudrait une seule 

goutte d'eau. 

Cependant tous les hommes n'ont pas îi leurs pieds une 
source d'eau vive. Pour se désaltérer, il leur reste une 
peine à prendre, un effort a faire, une prévoyance à avoir, 
une habileté à exercer. C'est ce travail humain complémen- 
taire qui donne lieu à des arrangements, à des transactions, 
à des évaluations. C'est donc en lui qu'est l'origine et le 
fondement de In valeur. 

L'homme ignore avant de savoir. A l'origine, il est donc 
réduit à aller chercher l'eau, à accomplir le travail com- 
plémentaire que la nature a laissé à sa charge avec le 
maximum possible de peine. C'est le temps où, dans 
l'échange, l'eau a la plus grande valeur. Peu à peu, il 
invente la brouette et larouc, il dompte le cheval, il invente 
les tuyaux, il découvre la loi du siphon, etc.; bref, il 
reporte sur des forées naturelles gratuites une partie de son 
travail, et, à mesure, la valeur de l'eau, mais non son utilité, 
diminue. 

Et il se passe ici quelque chose qu'il faut bien constater 
et comprendre, si l'on ne veut pas voir la discordance là où 
est l'harmonie. C'est que l'acheteur de l'eau l'obtient à de 
meilleures conditions, c'est-à-dire cède une moins grande 
proportion de son travail pour en avoir une quantité don- 
née, à chaque fois qu'un progrès de ce genre se réalise, 
encore que, dans ce cas, il soit tenu de rémunérer l'instru- 
ment au moyen duquel la nature est contrainte d'agir. 
Autrefois il payait le travail d'aller chercher l'eau; main- 
tenant il paye et ee travail et celui qu'il a fallu faire pour 
confectionner la brouette, la roue, le tuyau, et cependant, 
tout compris, il paye moins ; par où Ton voit quelle est la 
trjste et fausse préoccupation de ceux qui croient que la rétri- 
bution afférente au capital est une charge pour le consoin- 



PROPRIÉTÉ FONCIÈRE. S2( 

mateur. Ne comprendront- Ils donc jamais que le capital 
anéantit plus de travail, pour chaque effet donne, qu'il n'en 

Tout ee qui vient d'être décrit s'applique exactement à 
la production du blé. Là aussi, antérieurement à l'industrie 
humaine, il y a une immense, une incommensurable indus- 
trie naturelle dont la science la plus avancée ignore encore 
les secrets. Des gaz , des sels sont répandus dans le sol et 
dans l'atmosphère. L'électricité, l'affinité, le vent, la pluie, 
ta lumière, la chaleur, la vie sont successivement occupés, 
souvent à notre insu, ii transporter, transformer, rappro- 
cher, diviser, combiner ces éléments; et cette industrie 
merveilleuse, dont l'activité et l'utilité échappent à notre 
appréciation et même à notre imagination, n'a cependant 
aucune valeur. Celle-ci apparaît avec la première interven- 
tion de l'homme, qui a, dans cette affaire, autant et plus que 
dons l'autre, un travail complémentaire à accomplir. 

Pour diriger ces forces naturelles , écarter les obstacles 
qui gênent leur action, l'homme s'empare d'un instrument 
qui est le sol, et il le fait sans nuire à personne, car cet 
instrument n'a pas de valeur. Ce n'est pas là matière h 
discussion, c'est un point de fait. Sur quelque point du 
globe que ce soit, montrez-moi une terre qui n'ait pas subi 
l'influence directe ou indirecte de l'action humaine, et je 
vous montrerai une terre dépourvue de valeur. 

Cependant, l'agriculteur, pour réaliser, concurremment 
avec la nature, la production du blé, exécute deux genres 
de travaux bien distincts. Les uns se rapportent immédia- 
tement, directement à la récolte de l'année, ne se rappor- 
tent qu'à elle, et doivent être payés par elle : tels sont la 
semaïlle, le sarclage, la moisson, le dépiquage. Les autres, 
comme les bâtisses, dessèchements, défrichements, clôtu- 
res, etc., concourent i» une série indéterminée de récoltes 



3ÎÎ HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

successives : lu charge doit s'en répartir sur une suite 
d'années, ce à quoi on parvient avec exactitude par les 
combinaisons admirables qu'on appelle lois de l'intérêt et 
de l' amortissement. Les récoltes forment la récompense de 
l'agriculteur s'il les consomme lui-même. S'il les échange, 
c'est contre des services d'un autre ordre, et l'appréciation 
des services échangés constitue leur valeur. 

Maintenant il est aisé de comprendre que toute cette 
catégorie de travaux permanents, exécutés par l'agriculteur 
sur le sol , est une valeur qui n'a pas encore reçu toute sa 
récompense , mais qui ne peut manquer de la recevoir. Il 
ne peut être tenu de déguerpir et de laisser une autre per- 
sonne se substituer à son droit, sans compensation. La 
valeur s'est incorporée, confondue dans le sol, et c'est pour- 
quoi on pourra tres-hien dire par métonymie : h sot vaut. 
Il vaut, en effet, puisque nul ne peut plus l'acquérir sans 
donner en échange l'équivalent de ces travaux. Mais ee que 
je soutiens, c'est que cette terre, à laquelle la puissance 
naturelle de produire n'avait orginairement communiqué 
aucune valeur, n'en a pas davantage aujourd'hui à ce titre. 
Celte puissance naturelle, qui était gratuite , l'est encore et 
le sera toujours. On peut bien dire : cette terre vaut, mais 
au fond ce qui vaut, c'est le travail humain qui l'a amé- 
liorée , c'est le capital qui y a été répandu. Dès lors il est 
rigiiureusemcnt vrai de dire que son propriétaire n'esl 
en définitive propriétaire que d une valeur par lui créée, 
de services par lui rendus, et quelle propriété pourrait 
être plus légitime? Celle-là n'est créée aux dépens de 
qui que ce soit; elle n'intercepte ni ne taxe aucun don du 
ciel. 

Ce n'est pas tout. Loin que le capital avancé et dont l'in- 
térêt doit se distribuer sur les récoltes successives, en 
augmente le prix et constitue une charge pour les consom- 



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PROPRIÉTÉ FONCIÈRE. SÎ3 

maleurs, ceux-ci acquièrent les produits agricoles à des 
conditions toujours meilleures à mesure que le capital 
augmente, c'est-a-dire à mesure que la valeur du sol s'ac- 
croît. Je ne doute pas qu'on ne prenne celte assertion pour 
un paradoxe entache d'optimisme exagéré, tant on est 
habitué à considérer la valeur du sol comme une calamité, 
si ce n'est comme une injustice. Et moi j'aflirme eeci : ce. 
n'est pas assez dire que la valeur du sol n'est créée aux 
dépens de qui que ce soit; ce n'est pas assez dire qu'elle 
ne nuit à personne : il faut dire qu'elle profite h tout le 
inonde. Elle n'est pas seulement légitime, elle est avanta- 
geuse, même aux prolétaires. 

Ici nous voyons en effet se reproduire le phénomène que 
nous constations tout à l'heure à propos de l'eau. Le jour 
où le porteur d'eau, disions-nous, a inventé la brouette et 
la roue , il est hien vrai que l'acquéreur de l'eau a du payer 
deux genres de travaux nu lieu d'un : I" le travail accompli 
pour exécuter la rôtie et la brouette, ou plutôt l'intérêt et 
l'amortissement de ce capital ; 2" le travail direct qui reste 
encore à la charge du porteur d'eau. Mais ce qui est égale- 
ment vrai, c'est que ces deux travaux réunis n'égalent pas 
le travail unique auquel l'humanité était assujettie avant 
l'invention. Pourquoi? Parce qu'elle a rejeté une partie de 
l'œuvre sur les forces gratuites de la nature. Ce n'est même 
qu'à raison de ce décaissement de labeur humain que l'in- 
vention a été provoquée et adoptée. 

Les choses se passent exactement de même h propos de 
la terre et du blé. A chaque fois que l'agriculteur met du 
capital en améliorations permanentes, il est incontestable 
que les récoltes successives se trouvent grevées de l'intérêt 
de ce capital. Mais ce qui n'est pas moins incontestable, 
c'est que l'autre catégorie de travail, le travail brut et 
actuel , est frappé d'inutilité dans une proportion bien plus 



3U HARMONIES ÉCONOMIQUES, 

forte encore, de telle sorte que chaque récolte s'obtient par 
le propriétaire, et par conséquent par les acquéreurs, à des 
conditions moins onéreuses, l'action propre du capital 
consistant précisément à substituer de la collaboration 
naturelle et gratuite à du travail humain et rémunérable. 

Exemple. Pour que la récolte arrive à bien, il faut que 
le champ soit débarrassé de la surabondance d'humidité. 
Supposons que ce travail soit encore dans la première caté- 
gorie ; supposons que l'agriculteur aille tous les matins , 
avec un vase, épuiser l'eau stagnante là où elle nuit. 11 est 
clair qu'au bout de l'an le sol n'aura acquis par ce fait au- 
cune valeur, mois le prix de la récolte se trouvera énor- 
mément surchargé. Il en sera de même de celles qui suivront 
tant que l'art en sera à ce procédé primitif. Si le proprié- 
taire l'ait un fossé, à l'instant le sol acquiert une valeur, 
car ce travail appartient à la seconde catégorie. Il est de 
ceux qui s'incorporent a la terre, qui doivent être rem- 
boursés par les produits des années suivantes, et nul ne 
peut prétendre acquérir le sol sans rémunérer cet ouvrage. 
N'est-il pas vrai cependant qu'il tend à abaisser la valeur 
des récoltes? N 'est-il pas vrai que, quoiqu'il ait exigé, la 
première année, un effort extraordinaire, il en épargne 
cependant en définitive plusqu'il n'en occasionne? N'est-il 
pas vrai que désormais le dessèchement se fera , par la loi 
gratuite de l'hydrostatique, plus économiquement qu'il ne 
se faisait à force de bras ? N'cst-il pas vrai que les acqué- 
reurs de blé profiteront de celte opération? N'est-il pas 
vrai qu'ils devront s'estimer heureux de ce que le sol ait 
acquis cette valeur nouvelle? Et, en généralisant, n'est-il 
pas vrai enfin que la valeur du soi atteste un progrès 
réalisé, non au profit de son propriétaire seulement, mais 
au profit de l'humanité ? Combien donc ne serait-elle pas 
absurde et ennemie d'elle-même si elle disait : Ce dont on 



PROPRIÉTÉ FONCIÈRE. 



33B 



grève le prix du blé pour l'intérêt et l'amortissement de ce 
fossé, ou pour ec qu'il représente dans la valeur du sol, est 
un privilège, un monopole, un vol! A ce compte, pour 
cesser d'être monopoleur et voleur, le propriétaire n'aurait 
qu'à combler son fossé et reprendre la manœuvre du vase. 
Prolétaires, en seriez-vous plus avancés? 

Passez en revue toutes les améliorations permanentes 
dont l'ensemble constitue la valeur du sol, et vous pourrez 
faire sur ehacune la même remarque. Après avoir détruit 
le fossé, détruisez aussi la clôture réduisant l'agriculteur à 
monter la garde autour de son champ ; détruisez le puits, 
la grange, le chemin, la charrue, le nivellement, l'humus 
artificiel ; replacez dans le champ les cailloux , les plantes 
parasites, les racines d'arbres, alors vous aurez réalisé 
l'utopie égalitaire. Le sol, et le genre humain avec lui, sera 
revenu à l'état primitif : il n'aura plus de valeur. Les 
récoltes n'auront plus rien à démêler avec le capital. Leur 
prix sera dégagé de cet élément maudit qu'on appelle 
intérêt. Tout, absolument tout, se fera par du travail actuel, 
visible à l'oeil nu. L'économie politique sera fort simplifiée. 
La France fera vivre un homme par lieue carrée. Tout le 
reste aura péri d'inanition, mais on ne pourra plus dire : 
La propriété est un monopole, une illégitimité, unvoî. 

Ne soyons donc pas insensibles à ces harmonies écono- 
miques qui se déroulent à nos yeux à mesure que nous 
analysons les idées d'échange, de valeur, de capital, d'inté- 
rêt, de propriété, de communauté. Oh! me sera-t-il donné 
d'en parcourir le cercle tout entier! Maïs peut-être som- 
mes-nous assez avancés pour rcconnaîlrc que le monde 
social ne porte pas moins que le monde matériel l'empreinte 
d'une main divine d'où découlent la sagesse et la bonté, 
vers laquelle doivent s'élever notre admiration et notre 
reconnaissance. 

28. 



526 IUHMOSIES ÉCONOMIQUES. 

Je ne puis m'empécher de revenir ici sur une pensée de 
M. Considérant. 

Partant de cette donnée que le sol a une valeur propre, 
indépendante de toute œuvre humaine, qu'il est un capital 
primitif et incrêé , il conclut , avec raison à son point de 
vue, de Vapproprialion à l'usurpation. Cette prétendue ini- 
quité lui inspire de véhémentes tirades contre le régime des 
sociétés modernes. D'un autre côté, il convient que les 
améliorations permanentes ajoutent une plus value à ce 
capital primitif, accessoire tellement confondu avec le prin- 
cipal qu'on ne peut les séparer. Que faire donc? car on est 
en présence d'une valeur totale composée de deux éléments, 
dont l'un, fruit du travail, est propriété légitime, et l'autre, 
œuvre de Dieu, est une inique usurpation. 

La difficulté n'est pas pelitc. SI. Considérant la résout 
par le droit au travail. 

- Le développement de l'humanité sur la terre c.\ige évidemment 
que le sol ne soit pas hiissc (hns IYI.jI iiic.nl lu et wnvijr. T. a destinée 
île l'humanité cHe-mt'iiie -'oppnse ilmic à ce ijiie le ilniil (le l'homme 
à la terre conserve sa roatiE primitive et brute. 

a Le sauvage jouit, au milieu dm loicls cl îles savanes, (les quatre 
droits naturels : finisse, pèche, cueillette, pâture. Telle est la pre- 
mière forme tiu droit. 

« Dans toutes les sociétés civilisées l'homme du peuple, le prolé- 
taire, <[ui n'hérite de rien et ne possède rien, esl purement et sim- 
plement dépouillé île ces droils. On ne peut donc pas dire que le droit 
primitif ait iei changé de forme, puisqu'il n'existe plus. La l'orme a 
disparu avec le fond. 

n Or quelle ser:iil la l'onue sous laquelle le di oit puurrait se con- 
cilier avec les conditions d'une société industrieuse? La réponse est 

« Dans l'état sauvage, pour user de son droit, l'homme esl obligé 
tl'ngir. Les iramm de la pèche, de la chasse, de la cueillette, de la 
pâture, sont tes conditions de l'exercice de son droit. Le droit primitif 
n'est donc que le droit n ces travaux. 

•< Eh liicu, qu'une société industrieuse, qui a pris possession de la 



PROPRIÉTÉ FONCIÈRE. 



327 



terre et qui enlève à l'homme la facilite d'exercer à l'aventure et en 
lilierlé, sur k surface du sol, ses quatre droit» naturels ; que celte 
snticle rccoiiiiai-st' ù l'iii'lii iilu, en mmjien.al inti rie. ces droits dont 
clic le dépouille, le droit *i! tiutail ; alors, en principe et sauf ap- 
plication convenable, l'individu n'aura plus à se plaindre. 

u La condition sine 1711a noii pour la légitimité lie la propriété est 
donc que la .sorielc reconnai-se au prolétaire le uaoïx al tr*t»ii. et 
qu'elle lui imstire au moins autant de moyen» de Milisi-tat;ce. poui 1 un 
exercice d'activité donné, que eet exercice iùl pu lui en [ii'ut'uree dans 
l'étal primitif..' 

Je ne veux pas, me répétant ù satiété , discuter la ques- 
tion du fond avec M. Considérant. Si je lui démontrais 
que ce qu'il appelle capital incréè. n'est pas un capital du 
tout; que ce qu'il nomme plus value du sol n'en est pas la 
plus value, mais la toute value, il devrait reconnaître que 
son argumentation s'écroule tout entière et, avec elle, tous 
ses griefs contre le mode selon lequel l'humanité a jugé à 
propos de se constituer et de vivre depuis Adam. Mais celte 
polémique m'entraînerait à redire tout ce que j'ai déjà dit 
sur la gratuité essentielle et indélébile des agents naturels. 

Je me bornerai à faire observer que si M. Considérant 
porte la parole au nom des prolétaires, en vérité il est si 
accommodant, qu'ils pourront se croire trahis. Quoi! les 
propriétaires ont usurpe et la terre et tous les miracles de 
végétation qui s'y accomplissent ! ils ont usurpé le soleil , 
la pluie, la rosée, l'oxygène, l'hydrogène et l'azote, en tant 
du moins qu'ils concourent à la formation des produits 
agricoles, et vous leur demandez d'assurer au prolétariat, 
en compensation, au moins autant de moyens de subsis- 
tance, pour un exercice d'activité donnée, que cet exercice 
eût pu lui en procurer dans l'état primitif ou sauvage ! 

Mais ne voyez-vous pas que In propriété foncière n'a pas 
attendu vos injonctions pour être un million de fois plus 
généreuse; car, enfin, à quoi se borne votre requête/ 



3Ï8 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

Dans l'étal primitif, vos quatre droits, pécbc, chasse, 
cueillcllc et pâture, faisaient vivre ou plutôt végéter dans 
toutes les horreurs du dénûment ù peu près un homme par 
lieue carrée. L'usurpation de In terre sera donc légitimée, 
d'après vous, si ceux qui s'en sont rendus coupables font 
vivre un homme par lieue carrée, et encore en exigeant de 
lui autant d'activité qu'eu déploie un Huron ou un Irotjuois. 
Veuillez remarquer que la France n'a que trente mille 
lieues carrées; que, par conséquent, pourvu qu'elle entre- 
tienne trente mille habitants à cet état de bien-être qu'of- 
fre la vie sauvage, vous renoncez, au nom des prolétaires, 
à rien exiger de plus de la propriété. Or, il y a trente mil- 
lions de Français qui n'ont pas un pouce de terre, et, dans 
le nombre, il s'en rencontre plusieurs, président de la répu- 
blique, ministres, magistrats, banquiers, négociants, no- 
taires, avocats, médecins, courtiers, notaires, soldats, ma- 
rins, professeurs, journalistes, etc., qui ne changeraient 
pas leur sort contre celui d'un Yoway. 11 faut donc que la 
propriété foncière fasse beaucoup plus que vous n'exigez 
d'elle. Vous lui demandez le droit au travail jusqu'à une 
limite déterminée, jusqu'à ce qu'elle ait répandu dans les 
masses, et cela eonlrc une activité donnée, autant de sub- 
sistances que pourrait le faire la sauvagerie. Elle fait mieux: 
elle donne plus que le droit au travail, clic donne le travail 
lui-même, et, ne fît-elle qu'acquitter l'impôt , c'est cent fois 
plus que vous n'en demandez. 

Hélas! à mon grand regret, je n'en ai pas fini avec lu 
propriété foncière et sa valeur. Il me reste à poser et à réfu- 
ter, en aussi peu de mots que possible, une objection spé- 
cieuse cl même sérieuse. 

On dira : 

« Votre théorie est démentie par les faits. Sans doute, 
tant qu'il y a, dans un pays, abondance de terres incultes, 



PROPRIÉTÉ FONCIÈRE. 339 

leur seule présence empêche que le sol cultivé n'y acquière 
une vnleur abusive. Sons doute encore, alors même que 
tout le territoire est passé dans le domaine approprié, si les 
nations voisines ont d'immenses espaces a livrer à la char- 
rue, la liberté des transactions suffit pour contenir dans de 
justes bornes la valeur de la propriété foncière. Dans ces 
deux cas, il semble que le prix des terres ne peut repré- 
senter que le capital avancé, et la rente, que l'intérêt de ce 
capital. De là, il faut conclure, comme vous faites, que 
l'action propre de la terre et l'intervention des ag ents 
naturels, ne comptant pour rien et ne pouvant grever le 
prix des récoltes, restent gratuites et partant communes. 
Tout cela est spécieux. Nous pouvons être embarrassés 
pour découvrir le vice de cette argumentation, et pourtant 
elle est vicieuse. Pour s'en convaincre, il suffit de constater 
ce fait, qu'il y n en France des terres cultivées qui valent 
depuis cent francs jusqu'à six mille francs l'hectare, diffé- 
rence énorme qui s'explique bien mieux par celle des 
fertilités que par celle des travaux antérieurs. Ne niez 
donc pas que la fertilité n'ait sa valeur propre : il n'y a pas 
un acte de vente qui ne l'atteste. Quiconque achète une 
terre examine sa qualité et paye en conséquence. Si, de 
deux champs placés à côté l'un de l'autre et présentant les 
mêmes avantages de situation, l'un est une grasse alluvion, 
l'autre un sable aride, à coup sûr le premier vaudra plus 
que le second, encore que l'un et l'autre aient pu absorber 
le même capital; et, à vrai dire, l'acquéreur ne s'inquiète 
en aucune façon de cette circonstance. Ses yeux sont fixes 
sur l'avenir et non sur le passé. Ce qui l'intéresse, ce n'est 
pas ce que la terre a coûté, mais ce qu'elle rapportera, et 
il sait qu'elle rapportera en proportion de sa fécondité. 
Donc celte fécondité a une valeur propre, intrinsèque, 
indépendante de tout travail humain. Soutenir le contraire, 



3S0 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

c'est vouloir faire sortir, d'une subtilité ou plutôt d'un 
paradoxe, la légitimité de l'appropriation individuelle. 

Cherchons donc la vraie cause do la valeur du sol. 

Et que le lecteur veuille Lien ne pas perdre de vue que 
la question est grave au temps où nous sommes. Jusqu'ici 
elle a pu être négligée ou traitée légèrement par les écono- 
mistes ; clic n'avait guère pour eux qu'un intérêt de curio- 
sité, l.a légitimité de l'appropriation individuelle n'était pas 
contestée; il n'en est plus de même. Des théories, qui 
n'ont eu que trop de succès, ont jeté du doute dans les 
meilleurs esprits sur le droit de propriété. Et sur quoi ces 
théories Tondent-elles leurs griefs? Précisément sur l'allé- 
gation contenue dans l'objection que je viens de poser. 
Précisément sur ce fait, malheureusement admis par toutes 
les écoles, que le sol tient de sa fécondité, de la nature, 
une valeur propre qui ne lui a pas été humainement com- 
muniquée. Or la valeur ne se cède pas gratuitement; son 
nom même exclut l'idée de gratuité. On dit donc au pro- 
priétaire : Vous me demandez une valeur qui est le fruit 
de mon travail, et vous m'offrez en échange une autre 
valeur qui n'est le fruit ni de votre travail, ni d'aucun 
travail, mais de la libéralité de la nature. 

Et ce grief, qu'on le sache bien, serait terrible s'il était 
fondé. Il n'a pas été mis en avant par MM. Considérant et 
Proudhon. On le retrouve dans Smith, dans Ricardo, dans 
Senior , dans tous les économistes sans exception , non 
comme théorie seulement, mais comme grief. Ces auteurs 
ue se sont pas bornés à attribuer au sol une valeur extra- 
humaine, ils ont encore assez hautement déduit la consé- 
quence et infligé à la propriété foncière les noms de privi- 
lège, de monopole, d'usurpation. A la vérité, après l'avoir 
ainsi flétrie, ils l'ont défendue au nom de la nécessité. Mais 
qu'est-ce qu'une telle défense, si ce n'est un vice de dialcc- 



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PROPRIÉTÉ FONCIÈRE- 331 
tique que les logiciens du communisme se sont hâtés Je 
réparer ? 

Ce n'est donc pas pour obéir à un triste penchant vers 
les dissertations subtiles que j'aborde ce sujet délicat. 
J'aurais voulu épargner au lecteur et m'épargner à moi- 
même l'ennui que d'avance je sens planer sur la fin de ce 
chapitre, 

La réponse à l'objection que je me suis adressée se 
trouve dans la théorie de la valeur exposée au chapitre V. 
Là j'ai dit : La valeur n'implique pas essentiellement le tra- 
vail ; encore moins lui est-elle nécessairement proportion- 
nelle. J'ai montré que la valeur avait pour fondement 
moins la peine prise par celui qui la cède que la peine 
épargnée à celui qui la reçoit, et c'est pour cela que je l'ai 
fait résider dans quelque chose qui embrasse ces deux élé- 
ments : le service. On peut rendre, ai-je dit, un grand 
service avec un très-léger effort, comme avec un grand 
effort on peut ne rendre qu'un très- médiocre service. Tout 
ce qui en résulte, c'est que le travail n'obtient pas néces- 
sairement une rémunération toujours proportionnelle à 
son intensité. Cela n'est pas pour l'homme isolé plus que 
pour l'homme social. 

La valeur se fixe à la suite d'un débat entre deux contrac- 
tants. Or chacun d'eux apporte à ce débat son point de 
vue. Vous m'offrez du blé. Que m'importe le temps et la 
peine qu'il vous a coûté? Ce qui me préoccupe surtout, 
c'est le temps et la peine qu'il m'en coûterait pour m'en 
procurer ailleurs. La connaissance que vous avez de ma 
situation peut vous rendre plus ou moins exigeant; celle 
que j'ai de la vôtre peut me rendre plus ou inoins empressé. 
Donc il n'y a pas une mesure nécessaire à la récompense 
que vous tirerez de votre labeur. Cela dépend des circon- 
stances et du prix qu'elles donnent aux deux services qu'il 



35Î HARMONIES ÉCONOMIQUES, 

s'agit d'échanger cotre nous. Bientôt nous signalerons une 
force extérieure, appelée concurrence, dont la mission est 
de régulariser les valeurs et de les rendre de plus en plus 
proportionnelles aux efforts. Toujours est-il que cette pro- 
portionnalité n'est pas de l'essence même de la valeur, 
puisqu'elle ne s'établit que sous la pression d'un Tait con- 
tingent. 

Ceci rappelé, je dis que la valeur du sol naît, flotte, se 
fixe comme celle de l'or, du fer, de l'eau, du conseil de 
l'avocat, de la consultation du médecin, du chant, de la 
danse ou du tableau de l'artiste, comme toutes les valeurs ; 
qu'elle n'obéit pas à des lois exceptionnelles ; qu'elle forme 
une propriété de même origine, de même nature, aussi 
légitime que toute autre propriété. Mais il ne s'ensuit nul- 
lement, on doit maintenant le comprendre, que de deux 
travaux appliqués au sol, l'un ne puisse être beaucoup plus 
heureusement rémunéré que l'autre. 

Revenons encore à cette industrie, la plus simple de 
toutes, et la plus propre à nous montrer le point délicat 
qui sépare le travail onéreux de l'homme et la coopération 
gratuite de la nature, je veux parler de l'humble industrie 
du porteur d'eau. 

Un homme a recueilli et porté chez lui une tonne d'eau. 
Est-il propriétaire d'une valeur nécessairement proportion- 
nelle à son travail? En ce cas, cette valeur serait indépen- 
dante du service qu'elle peut rendre. Bien plus, elle serait 
immuable, car le travail passé n'est plus susceptible de 
plus ou de moins. 

Eh bien, le lendemain du jour où la tonne d'eau a été 
recueillie et transportée, elle peut perdre toute valeur, si, 
par exemple, il a plu pendant la nuit. En ce cas, chacun 
est pourvu; elle ne peut rendre aucun service; on n'en 
veut plus, En langage économique, elle n'est pas demandée. 



PROPRIÉTÉ FONCIÈRE. HSS 
Au contraire, elle peut acquérir une valeur considé- 
rable si des besoins extraordinaires, imprévus et pressants 
se manifestent. 

Que s'ensuit-il ? Que l'homme, travaillant pour l'avenir, 
ne sait pas au juste d'avance le prix que cet avenir réserve 
à son travail. La valeur incorporée dons un objet matériel 
sera plus ou moins élevée, selon qu'il rendra plus ou moins 
de services, ou, pour mieux dire, le travail humain, ori- 
gine de cette valeur, recevra, selon les circonstances, une 
récompense plus ou moins grande. C'est sur de telles éven- 
tualités que s'exerce la prévoyance, qui, elle aussi, a droit à 

Mais, je le demande, quel rapport y a-t-il entre ces 
fluctuations de valeurs, entre celte variabilité dans la ré- 
compense qui attend le travail, et la merveilleuse indostrie 
naturelle, les admirables lois physiques qui, sans notre 
participation, ont fait arriver l'eau de l'Océan a la source? 
Parce que ln valeur de cette tonne d'eau peut varier avec 
les circonstances, faut-il en conclure que la nature se fait 
payer quelquefois beaucoup , quelquefois peu , quelquefois 
pas du tout l'évaporation , le transport des nuages de 
l'Océan aux montagnes, la congélation, la liquéfaction, et 
toute celte admirable industrie qui alimente la source? 

Il en est de même des produits agricoles, 

Ln valeur du sol, ou plutôt du capital engagé dans le sol, 
n'a pas qu'un élément : elle en a deux. Elle dépend non- 
seulement du travail qui y a été consacré, mais encore <tc 
la puissance qui est dans la société de rémunérer ce travail; 
de la demande aussi bien que de l'offre. 

Voici un champ. 11 n'est pas d'année nù Ton n'y jctle 
quelque travail dont les effets sont d'une nature perma- 
nente, et, de ce chef, résulte un accroissement de valeur. 

En outre, les routes se rapprochent et se perfectionnent, 

BinMOSIEÈ ÉCOlOmqUES. 29 



5Ji HAR1I0MRS ÉCONOMIQUES. 

la sécurité devient plus complet*!, les débouchés s'étendent, 
la population s'accroît en nombre et en richesse, une nou- 
velie carrière s'ouvre à la variété des cultures, à l'intelli- 
gence, à l'habileté, et de ce changement de milieu, de cette 
prospérité générale, résulte pour le travail actuel ou anté- 
rieur un excédant de rémunération, par contre-coup, pour 
le champ, un accroissement de valeur. 

Il n'y a là ni injustice ni exception en faveur delà pro- 
priété foncière. 11 n'est aucun genre de travail, depuis la 
banque jusqu'à la main-d'œuvre, qui ne présente le même 
phénomène. 11 n'en est aucun qui ne voie améliorer sa 
rémunération par le seul fait de l'amélioration du milieu 
où il s'exerce. Celte action et cette réaction de la prospé- 
rité de chacun sur la prospérité de tous, et réciproquement, 
est la loi même de la valeur. Il est si faux qu'on en puisse 
conclure à une prétendue valeur qu'aurait revêtue le sol 
lui-même ou ses puissances productives, que le travail 
intellectuel, que les professions et métiers, où n'intervien- 
nent ni la matière, ni le concours des lois physiques, jouis- 
sent du même avantage, qui n'est pas exceptionnel, mais 
universel. L'avocat, le médecin, le professeur, l'artiste, le 
poète, sont mieux rémunérés, à travail égal, à mesure que 
la ville cl la nation à laquelle ils appartiennent croissent en 
bien-être, que le goût ou le besoin de leurs services se 
répand, que le public les demande davantage, et est à la fois 
plus disposé et plus en mesure de les mieux rétribuer. La 
simple cession d'une clientèle, d'une étude, d'une ebalandise, 
sciait sur ce principe. Itien plus, le géant basque et Tom 
Pouce, qui vivent de la simple exhibition de leur stature 
anormale, l'exposent avec plus d'avantage à la curiosité de la 
foule nombreuse et aisée des grandes métropoles qu'à celle 
de quelques rares et pauvres villageois. Ici, la demande 
ne contribue pas seulement à la valeur, elle la fait tout 



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PROPRIÉTÉ FONCIÈRE. 33S 
entière. Comment pourrait-on trouver exceptionnel ou 
injuste que In demande influât aussi sur In valeur du sol ou 
des produits agricoles? 

Al léguera- t-on que le sol peut atteindre ainsi une va- 
leur exagérée? Ceux qui le disent n'ont sans doute jamais 
réfléchi à l'immense quantité de travail que la terre culti- 
vable a absorbée. J'ose affirmer qu'il n'est pas un champ en 
France qui vaille ce qu'il a coûté, qui puisse s'échanger 
contre autant de travail qu'il en a exigé pour être mis à 
l'état de productivité où il se trouve. Si celte observation 
est fondée, elle est décisive. Elle ne laisse pas subsister le 
inoindre indice d'injustice à la charge de la propriété fon- 
cière. C'est pourquoi j'y reviendrai lorsque j'aurai à exami- 
ner In théorie de Ricardo sur la rente. J'aurai à montrer 
aussi que cette loi générale des capitaux s'applique au capi- 
tal foncier que j'ai exprimée en ces termes ; A mesure que 
le capital s'accroît, les produits se partagent entre les capi- 
talistes ou propriétaires et les travailleurs, de telle sorte 
que la part relative des premiers va sans cesse diminuant, 
quoique leur part absolue augmente, tandis que la part 
des seconds augmente dans les deux sens. 

Cette illusion qui fait croire aux hommes que les puis- 
sances productives ont une valeur propre, parce qu'elles 
ont de l'utilité, a entraîné après elle bien des déceptions et 
bien des catastrophes. C'est elle qui les a souvent poussés 
vers des colonisations prématurées dont l'histoire n'est 
qu'un lamentable martyrologe. Ils ont raisonné ainsi : 
Dans notre pays, nous ne pouvons obtenir de la valeur que 
par le travail ; et quand nous avons travaille, nous n'avons 
qu'une valeur proportionnelle à notre travail. Si nous 
allions dans la Guyane, sur les bords du Mississipi, en 
Australie, en Afrique, nous prendrions possession de 
vastes terrains ineultes, mais fertiles. Nous deviendrions 



336 11 A II MOMES ÉCONOMIQUES. 

propriétaires, pour notre récompense, et de la valeur que 
nous aurions créée, et de la valeur propre, inhérente à ces 
terrains. On part, et une cruelle expérience ne larde pas a 
confirmer la vérité de la théorie que j'expose ici. On tra- 
vaille, on défriche, on s'exténue, on est exposé aux priva- 
tions, à la souffrance, aux maladies; et puis, si l'on veut 
revendre la terre qu'on a rendue propre à la production, 
on n'en tire pas ce qu'elle a coûté, et l'on est bien forcé de 
reconnaître que la valeur est de création humaine. Je défie 
qu'on me cite une colonisation qui n'ait été, à l'origine, un 
désastre. 

« Plus de mille ouvriers furent dirigés sur la rivière du Cygne ; 
niais l'extrême bas prix île la lerre () sch. 6d. l'aerc ou moins de 2 fr.) 
et le taux extravagant de la main-d'œuvre Irur donna le désir cl la 
facilite de devenir propriétaires. Les capitalistes ne trouvèrent plus 
personne pour travailler. Un capital de cinq millions y périt, et la 
colonie devint une scène de d<j;olaliou. Les ouvriers ayant abandonné 
leurs patrons, pour obéir à l'illusoire ssili.faUinn d'être propriétaires 
de lerre, les instruments d'agriculture se rouillèrent, les semences 
moisirent, les troupeaux périrent foute de soins. Une famine affreuse 
put seule guérir les travailleurs de leur infnluation. ils revinrent de- 
mander du travail aux capitalistes, niais il n'était plus temps. » 

L'association, attribuant ce désastre au bon marché des 
terres, en porta le prix à 12 sch. Mais, ajoute Carey à qui 
j'emprunte cette citation, la véritable cause, c'est que les 
ouvriers, s'étant persuadé que la terre a une valeur pro- 
pre, indépendante du travail, s'étaient empressés de s'em- 
parer de cette prétendue valeur à laquelle ils supposaient 
la puissance de contenir virtuellement une rente. 

I,a suite me fournit un argument plus péremptoire en- 
core. 

■ Lu 18311, les propriétés foncière* de la rivière du Cygne s'obte- 



PROPRIÉTÉ FONCIÈRE. 337 
raient des acquéreurs primitifs à un sc.lielliiif; l'acre. ■■ (.Vf ie Monlhhj 
Magazine.) 

Ainsi, ce sol vendu par la compagnie à 12 seh.,sur lequel 
les acquéreurs avaient jeté beaucoup de travail et d'argent, 
ils le revendirent à un schelling! Où était donc la valeur 
des puissances productives et indestructibles? 

Ce vaste et important sujet de la valeur des terres n'est 
pas épuisé, je le sens, par ce chapitre écrit à bâtons rom- 
pus, au milieu d'occupations incessantes ; j'y reviendrai; 
mais je ne puis terminer sans soumettre une observation 
aux lecteurs, et particulièrement aux économistes. 

Ces savants illustres qui ont fuit faire tant de progrès à 
la scienec, dont les écrits et la vie respirent la bienveillance 
et la philanthropie, qui ont révélé, au moins sous un cer- 
tain aspect et dans le cercle de leurs recherches, la véritable 
solution du problème social, les Qucsnay, les Turgot, les 
Smith, les Malllius, les Say, n'ont pas échappé cependant, 
je ne dis pas à la réfutation, elle est toujours de droit, mais 
à la calomnie, au dénigrement, aux grossières injures. 
Attaquer leurs écrits, et même leurs intentions, est devenu 
presque une mode. On dira peut-être que dans ee chapitre 
je fournis des armes à leurs détracteurs, et certes le mo- 
ment serait très-mal choisi de me tourner contre ceux que 
je regarde, j'en fais la déclaration solennelle, comme mes 
initiateurs, mes guides, mes maîtres. Mais, après tout, le 
droit suprême n'appartienl-il pas à la vérité, ou a ce que, 
sincèrement, je regarde comme la vérité? Quel est le livre, 
au inonde, où ne se soit glissée aucune erreur? Or, une 
erreur, en économie politique, si on la presse, si on la 
tourmente, si on lui demande ses conséquences logiques, 
les contient toutes ; elle aboutit au chaos. Il n'y a donc pas 
de livre dont on ne puisse extraire une proposition isolée, 
incomplète, fausse, et qui renferme par conséquent tout 



358 HARMONIES ECONOMIQUES. 

un monde d'erreurs et de désordres. En conscience, je 
crois que la définition que les économistes ont donnée du 
mot valeur est de ce nombre. On vient de voir que cette 
définition les a conduits eux-mêmes a jeter sur la légiti- 
mité de la propriété foncière, et, par voie de déduction, 
sur le capital, un doute dangereux, et ils ne se sont arrêtés 
dans telle voie funeste que par une inconséquence. Celte 
inconséquence les a sauvés. Ils ont repris leur marche dans 
la voie du vrai, et leur erreur, si c'en est une, est toute 
dans leur livre, une tache isolée. Le socialisme est venu 
qui s'est emparé de la Causse définition, non pour la réfu- 
ter, mais pour l'adopter, la corroborer, en faire le point 
de départ de sa propagande, et en exprimer toutes les 
conséquences. 11 y avait là, de nos jours, un danger social 
imminent, et c'est pourquoi j'ai cru qu'il était de mon 
devoir de dire toute ma pensée, de remonter jusqu'aux 
sources de la fausse théorie. Que si l'on en voulait induire 
que je me sépare de mes maîtres Sinilh et Say, de mes 
amis llianqui et Garnier, uniquement parce que, dans une 
ligne perdue au milieu de leurs savants et excellents écrits, 
ils auraient fait une fausse application, selon moi, du mot 
valeur, si Ton en concluait que je n'ai plus foi dans l'éco- 
nomie politique et les économistes, je ne pourrais que pro- 
tester, et, au reste, il y a la plus énergique des protesta- 
tions dans le titre même de ce livre. 



L'économie politique n'a pas dans tout son vocabulaire 
un mot qui oit autant excité la fureur des réformateurs 
modernes que le mol concurrence, auquel, pour ic rendre 
plus odieux, ils ne manquent jamais d'accoler l'épi thè te : 
anar chique. 

Que signifie concurrence anarcliique? Je l'ignore. Que 
veul-on mettre à sa place? Je ne le sais pas davantage. 

J'entends bien qu'on me cric : Organisation ! Associa- 
tion! Hais qu'est-ce à dire? Il faut nous entendre une fois 
pour toutes. 11 faut enfin que je sache quel genre d'auto- 
rité ces écrivains entendent exercer sur moi et sur tous les 
hommes vivant à la surface du globe ; car, en vérité, je 
ne leur en reconnais qu'une, celle de la raison s'ils peu- 
vent la mettre de leur côté. Eh bien ! veulent-ils me priver 
du droit de me servir de mon jugement quand il s'agit de 
mon existence? Aspirent-ils à nvôler In faculté de compa- 
rer les services que je rends îi ceux que je reçois? Enten- 
dent-ils que j'agisse sous l'influence de la contrainte par 
eux .exercée et non sous celle de mon intelligence? S'ils 



3iO BAKMOMLS ÉCONOMIQUES 

me laissent ma liberté, lu concurrence reste. S'ils me la 
ravissent, je ne suis que leur esclave. — L'association sern 
/titre et volontaire, disent-ils. — A la bonne heure ! Mais alors 
chaque groupe d'associés sera à l'égard des autres groupes 
ce que sont aujourd'hui les individus entre eux, et nous au- 
rons encore la concurrence. — L'nssoeialion sera intégrale. — 
Oh ! ceci passe la plaisanterie. Quoi ! h concurrence anar- 
chique désole actuellement la société, et il nous faut atten- 
dre, pour guérir de cette maladie, que, sur la foi de votre 
livre, tous les hommes de la terre, Français, Anglais, Chi- 
nois, Japonais, Cafres, Hottentots, Lapons, Cosaques, 
Patagons, se soient mis d'accord pour s'enchaincr a tout 
jamais à une des formes d'association que vous avez ima- 
ginées? Mais prenez garde, c'est avouer que la concurrence 
est indestructible, et oserez-vous dire qu'un phénomène 
indestructible, par conséquent providentiel, puisse être 
malfaisant? 

Et après tout, qu'est-ce que la concurrence? Est-ce une 
chose existant et agissant par elle-même comme le choléra ? 
Non, concurrence, ce n'est qu'absence d'oppression. En ce 
qui m'intéresse, je veux choisir pour moi-même et ne veux 
pas qu'un autre choisisse pour moi, malgré moi ; voila tout. 
Et si quelqu'un prétend substituer son jugement au mien 
dans les affaires qui me regardent, je demanderai de 
substituer le mien au sien dans les transactions qui le con- 
cernent. Où est la garantie que les choses en iront mieux? 
Il est évident que la concurrence, c'est la liberté. Détruire 
la liberté d'agir, c'est détruire la possibilité et par suite la 
faculté de choisir, de juger, de comparer ; c'est tuer l'intel- 
ligence, c'est tuer la pensée, c'est tuer l'homme. De quelque 
côté qu'ils partent, voilà où aboutissent toujours les réfor- 
mateurs modernes; pour améliorer la société, ils com- 
mencent par anéantir l'individu sous prétexte que tous les 



COKCURREME. 3*1 

maux en viennent, comme si tous les biens n'en venaient 

Nous avons vu que les services s'échangent contre des 
services. Au fond, chacun de nous porte en ce monde la 
responsabilité de pourvoir à ses satisfactions pur ses efforts. 
Donc, un homme nous épargne une peine; nous devons 
lui en épargner une à notre tour. Il nous confère une satis- 
faction résultant de son effort; nous devons faire de même 
pour lui. 

Mais qui fera la comparaison? car entre ces efforts, ces 
peines, ces services échangés, il y a, de toute nécessité, une 
comparaison à faire pour arrivera l'équivalence, à la jus- 
lice, à moins qu'on ne nous donne pour règle l'injustice, 
l'inégalité, le hasard, ce qui est une autre manière de 
mettre l'intelligence humaine hors de cause. Il faut donc 
un juge ou des juges. Qui le sera? S'est- il pas bien naturel 
que, dans chaque circonstance, les besoins soient jugés par 
ceux qui les éprouvent, les satisfactions par ceux qui les 
recherchent, les efforts par ceux qui les échangent? Et est-ce 
sérieusement qu'on nous propose de substituer à cette uni- 
verselle vigilance des intéressés une autorité sociale (fût-ce 
celle du réformateur lui-même), chargée de décider sur 
tous les points du globe, les délicates conditions de ces 
échanges innombrables? Se voit-on pas que ce serait créer 
le plus faillible, le plus universel, le plus immédiat, le 
plus inquisilorial, le plus insupportable, le plus actuel, le 
plus intime, et, disons, fort heureusement, le plus impos- 
sible, de tous les despotismes que jamais cervelle de pacha 
ou de mufti ait pu concevoir ? 

Il suffit de savoir que la concurrence n'est antre chose 
que l'absence d'une autorité arbitraire, comme juge des 
échanges, pour en conclure qu'elle est indestructible. La 
force abusive peut certainement restreindre, contrarier, 



HARMONIES ECONOMIQUES. 



gêner la liberté de troquer, comme la liberté de marcher ; 
mais elle ne ]>cut pas plus anéantir l'une que l'autre sans 
anéantir 1 homme. Cela étant ainsi, reste à savoir si la con- 
currence agit pour le bonheur ou le malheur de l'humanité, 
question qui revient à celle-ei : « L'humanité est-elle natu- 
rellement progressive ou fatalement rétrograde ?» 

Je ne crains pas de le dire : la concurrence, que nous 
pourrions bien nommer la liberté, malgré les répulsions 
qu'elle soulève, en dépit des déclamations dont on la pour- 
suit, est la loi démocratique par essence. C'est la plus pro- 
gressive, In plus cgali taire, la plus communautaire de toutes 
celles à qui la Providence a confié le progrès des sociétés 
humaines. C'est elle qui fait successivement tomber dans 
le domaine commun la jouissance des biens que la nature 
ne semblait avoir accordés gratuitement qu'à certaines 
contrées. C'est elle qui fait encore tomber dans le domaine 
commun toutes les conquêtes dont le génie de chaque siècle 
accroît le trésor des générations qui le suivent, ne laissant 
ainsi en présence que des travaux complémentaires s'échan- 
geanl entre eux, sans réussir, comme ils le voudraient, à 
se faire rétribuer pour le concours des agents naturels; et 
si ces travaux, comme il arrive toujours à l'origine, ont 
une valeur qui ne soit pas proportionnelle à leur intensité, 
c'est encore la concurrence qui, par son action inaperçue, 
mais incessante, ramène un équilibre sanctionné par la 
justice et plus exact que celui que tenterait vainement 
d'établir la sagacité faillible d'une magistrature humaine. 
Loin que la concurrence, comme on l'en accuse, agisse 
dans le sens de l'inégalité, on peut affirmer que toute inéga- 
lité factice est imputable à son absence, et si l'ablmc est 
plus profond entre le grand lama et un paria qu'entre le 
président et tin artisan des Etats-Unis, cela tient à ce que 
la concurrence (ou la liberté), comprimée en Asie, ne l'est 



COSOIRHENCE. 3i5 

pas en Amérique. Et c'est pourquoi, pendant que les socia- 
listes votent dans la concurrence la cause de tout mal, 
c'est dans les atteintes qu'elle reçoit qu'il faut chercher la 
cause perturbatrice de tout bien. Encore que cette grande 
loi ait été méconnue des socialistes et de leurs adeptes, 
encore qu'elle soit souvent brutale dans ses procédés, 
il n'en est pas de plus féconde en harmonies sociales, de 
plus bienfaisante dans ses résultats généraux, il n'en est 
pas qui atteste d'une manière plus éclatante l'incommensu- 
rable supériorité des desseins de Dieu sur les vaines et 
impuissantes combinaisons des hommes. 

Je dois rappeler ici ce singulier mais incontestable 
résultat de l'ordre social sur lequel j'ai déjà attiré l'atten- 
tion du lecteur et que la puissance de l'habitude dérobe 
trop souvent à noire vue. C'est que « la somme des salis- 
factions qui aboutit a chaque membre de la société est <le 
beaucoup supérieure à relies qu'il pourrait se procurer 
par ses propres efforts, « En d'autres termes, il y a une 
disproportion évidente entre nos consommations et notre 
travail. Ce phénomène, que chacun de nous peut aisé- 
ment constater, s'il veut tourner un instant ses regards 
sur lui-même, devrait, ce me semble, nous inspirer quel- 
que reconnaissance pour la société ù qui nous en sommes 
redevables. 

Nous arrivons dénués de tout sur cette terre, tour- 
mentés de besoins sans nombre et pourvus seulement 
de facultés pour y faire face. Il semble, à priori, que tout 
ce à quoi nous pourrions prétendre, c'est d'obtenir des 
satisfactions proportionnelles à notre travail. Si nous en 
avons plus, infiniment plus, à qui devons-nous cet excé- 
dant? Précisément à cette organisation naturelle contre 

■ ' Voir page 23. 



3U HARMONIES ÉCONOMIQUES 

laquelle nous déclamons sans cesse quand nous ne cher- 
chons pus h la détruire. 

En lui-même, le phénomène est vraiment extraordi- 
naire. Que certains hommes consomment plus qu'ils ne 
produisent, rien de plus aisément explicable, si, d'une 
façon ou d'une autre, ils usurpent les droits d'autrui, 
s'ils reçoivent des services sans en rendre. Mais comment 
cela peut-il être vrai de tous les hommes a la fois? Com- 
ment se fait-il qu'après avoir échange leurs services sans 
contrainte, sans spoliation, sur le pied de Véqttivalence, 
chaque homme puisse se dire avec vérité : " Je détruis en 
un jour plus que je ne pourrais créer en un siècle ?» 

Le lecteur comprend que cet élément additionnel qui 
résout le problème, c'est le concours toujours plus effi- 
cace des agents naturels dans l'œuvre de la production ; 
c'est l'utilité gratuite venant tomber sans cesse dans le 
domaine de la communauté, c'est le travail du chaud, du 
froid, de la lumière, de la gravitation, de l'affinité, de 
l'élasticité, venant progressivement s'ajouter au travail de 
l'homme et diminuer la valeur des services en les rendant 
plus faciles. 

J'aurais, certes, bien mal exposé la théorie de la valeur 
si le lecteur pensait qu'elle baisse immédiatement et d'elle- 
même par le seul fait de la coopération, à lu décharge du tra- 
vail humain, d'une force naturelle. Non, il n'en est pas ainsi, 
car alors on pourrait dire, avec les économistes anglais: 
« La valeur est proportionnelle au travail. Celui qui se fait 
aider par une force naturelle et gratuite rend plus faci- 
lement ses services ; mais pour cela il ne renonce pas volon- 
tairement à une portion quelconque de sa rémunération 
accoutumée. Pour l'y déterminer, il faut une coercition 
extérieure, sévère sans être injuste. Celte coercition, c'est 
la concurrence qui l'exerce. Tant qu'elle n'est pas inter- 



CONCURRENCE. SW 
venue, tant que celui qui a utilisé un agent naturel est 
inaitre de sou secret, cet agent naturel est gratuit, sans 
doute, mais il n'est pas encore commun; la conquête est 
réalisée, mais elle l'est au profit d'un seul homme ou d'une 
seule classe. Elle n'est pas encore un bienfait pour l'huma- 
nité entière. Il n'y n encore rien de changé dans le monde, 
si ce n'est qu'une nature de services, hien que déchargée 
en partie du fardeau de la peine, exige cependant la 
rétribution intégrale. Il y a, d'un côté, un homme qui 
exige de tous ses semblables le même travail qu'autre- 
fois, quoiqu'il ne leur offre que son travail réduit; il 
y a, de l'autre, l'humanité entière qui est encore obligée 
de faire le même sacrifice de temps et de labeur pour 
obtenir un produit que désormais la nature réalise en 
partie. . 

Si les choses devaient rester ainsi, avec toute invention, 
un principe d'inégalité indéfinie s'introduirait dans le 
monde. Non-seulement on ne pourrait pas dire : La valeur 
est proportionnelle au travail , mais on ne pourrait pas dire 
davantage : La valeur tend à se proportionner au travail. 
Tout ecque nous avons dit dans les chapitres précédents de 
l'utilité gratuite, de la communauté progressive, serait chi- 
mérique. Il ne serait pas vrai que les services s'échangent 
contre les services, de telle sorte que les dons de Dieu se 
transmettent de main en main par-dessus le marché, jus- 
qu'au destinataire qui est le consommateur. Chacun se ferait 
payer, à tout jamais, outre son travail, lu portion de forces 
naturelles qu'il serait parvenu à exploiter une fois; en un 
mot, l'humanité serait constituée sur le principe du mono- 
pole universel au lieu de l'être sur le principe de la commu- 
nauté progressive. 

Mais il n'en est pas ainsi; Dieu, qui n prodigué ù toutes 
ses créatures la chaleur, la lumière, la gravitation, l'air, 

sa 



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3i6 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

l'eau, la terre, les merveilles de la vie végétale, l'électricité 
et tant d'autres bienfaits innombrables qu'il ne m'est pas 
donné d'énumérer, Dieu, qui a mis dans l'individualité 
l'intérêt personnel qui , comme un aimant, attire toujours 
tout à lui , Dieu , dîs-je , a placé aussi , au sein de l'ordre 
social, un autre ressort auquel il a confié le soin de con- 
server à ses bienfaits leur destination primitive, la gratuité, 
la communauté. Ce ressort, c'est la concurrence. 

Ainsi, l'intérêt personnel est celle indomptable force 
individualiste qui nous fait chercher le progrès, qui nous 
le fait découvrir, qui nous y pousse l'aiguillon dans le flanc, 
mais qui nous porte aussi à le monopolisée. La concurrence 
est cette force humanitaire non moins indomptable qui 
arrache le progrés, à mesure qu'il se réalise, des mains de 
l'individualité pour en faire l'héritage commun de la grande 
famille humaine. Ces deux forces, qu'on peut critiquer 
quand on les considère isolément, constituent dans leur 
ensemble, par le jeu de leurs combinaisons, l'harmonie 
sociale. 

Et, pour le dire en passant, il n'est pas surprenant que 
l'individualité représentée par l'intérêt de l'homme, en tant 
que producteur, s'insurge depuis le commencement du 
monde contre la concurrence, qu'elle la réprouve, qu'elle 
cherche à la détruire, appelant à son aide la force, la ruse, 
le privilège, le sophisme, le monopole, la restriction, la 
protection gouvernementale, etc. La moralité de ses moyens 
dit assez la moralité de son but. Mais ce qu'il y a d'étonnant 
et de douloureux, c'est que la science elle-même, la fausse 
science, il est vrai, propagée avec tant d'ardeur par les 
écoles socialistes, au nom de la philanthropie, de l'égalité, 
de la fraternité, ait épousé la cause de l'individualisme dana 
sa manifestation la plus étroite et déserté celle de l'huma- 
nité. 



Diah: l'"J i: ; 



COJiCUURF.TiCE. 



347 



Voyons maintenant agir la concurrence. 

L'homme, sous l'influence de Vtntcrdt personnel, recher- 
che toujours et nécessairement les circonstances qui peu- 
vent donner le plus de valeur à ses services. Il ne tarde pas 
à reconnaître qu'a l'égard des dons de Dieu, il peut être 
favorisé de trois munières : 

1* Ou s'il s'empare seul de ces dons eux-mêmes ; 

2° Ou s'il connait seul le procédé par lequel il est possi- 
ble de les utiliser ; 

3" Ou s'il possède seul l'instrument uu moyen duquel on 
peut les faire concourir. 

Dans l'une ou l'autre de ces circonstances, il donne peu 
de son travail contre beaucoup de travail d'autrui. Ses ser- 
vices ont une grande valeur relative, et l'on est disposé à 
eroirc que cet excédant de valeur est inhérent à l'agent 
naturel. S'il en était ainsi , cette valeur serait irréductible. 
La preuve que la valeur est dans le service, c'est que nous 
allons voir la concurrence diminuer l'une en même temps 
que l'autre. 

i" Les agents naturels, les dons de Dieu ne sont pas 
répartis d'une manière uniforme sur la surface du globe. 
Quelle infinie succession de végétaux depuis la région du 
sapin jusqu'à eelle du palmier ! Ici la terre est plus féconde, 
là la chaleur plus vivifiante ; sur tel point on rencontre la 
pierre, sur tel autre le plâtre, ailleurs le fer, le cuivre, la 
houille. Il n'y a pas partout des chutes d'eau; on ne peut 
pas profiter également partout de l'action des vents. La 
seule distance où nous nous trouvons des objets qui nous 
sont nécessaires différencie à l'infini les obstacles que ren- 
contrent nos efforts; il n'est pas jusqu'aux facultés de 
l'homme qui ne varient, dans une certaine mesure, avec 
les climats et les races. 

il est aisé de comprendre que , sans la loi de la conçue- 



34B HARMOMES ÉCONOMIQUES. 

rcnce, cette inégalité dans la distribution des dons de Dieu 
amènerait une inégalité correspondante dans la condition 
des hommes. 

Quiconque serait à portée d'un avantage naturel en pro- 
fiterait pour lui , mais n'en ferai! pas profiter ses sembla- 
bles. Il ne permettrait aux autres liomincs d'y participer, 
par son intermédiaire , que moyennant une rétribution 
excessive dont sa volonté fixerait arbitrairement la limite. 
II attacherait à ses services la valeur qu'il lui plairait. Nous 
avons vu que les deux limites extrêmes entre lesquelles 
elle se fixe sont la peint: prise pur celui qui rend le service 
et le peine épargnée à celui qui le reçoit. Sans lu concur- 
rence rien n'empêcherait de 1;\ portera la limite supérieure. 
Par exemple, l'homme des tropiques dirait h l'Européen : 
■< Grâce à mon soleil , je puis obtenir une quantité donnée 
de sucre, de enfé, de cacao, de coton avec une peine égale à 
dix, tendis qu'obligé, dans votre froide région, d'avoir 
recours aux serres, aux poêles, aux abris, vous ne le pou- 
vez qu'aven une peine égale à cent. Vous me demandez 
mon sucre, mon café, mon coton, et vous ne seriez pas 
fâché que, dans la transaction, je ne tinsse compte que de 
la peine que j'ai prise. Mais moi je regarde surtout celle que 
je vous épargne; car sachant que c'est la limite de votre 
résistance, j'en fais celle de ma prétention. Comme ce que 
je fats avec une peine égaie à dix vous pouvez le faire chez 
vous avec une peine égale à cent, si je vous demandais en 
retourde mon sucre un produit qui tous coûtât uuc peine 
égale à ce»t un, il csi certain que vous me refuseriez; mais 
je n'exige qu'une peine de quatre-vingt-dix-neuf. Vous 
pourrez bien boude r pendant quelque temps, mais vous y 
viendrez, car il ce taux , il v a encore avantage pour vous 
dans l'échange. Vous trouvez ces bases injustes ; mais après 
tout ce n'est pas à vous, c'est à moi que Dieu a fait don 



CONCURRENCE. 3(9 
d'une température élevée. Je me sais en mesure d'exploiter 
ce bienfait de la Providence en vous en privant si vous ne 
consentez à me payer une taxe, car je n'ai pas de concur- 
rents. Ainsi, voilà mon sucre, mon cacao , mon café, innn 
coton. Prenez-les aux conditions que je vous impose, ou 
faites-les vous-mêmes ou passez-vous-en. » 

Il est vrai que l'Européen pourrait à son tour tenir à 
l'homme des tropiques un langage analogue. « Bouleversez 
votre sol, dirait-il, creusez des puits, cherchez du fer et de 
la houille, et félicitez-vous si vous en trouvez, car, sinon, 
c'est ma résolution de pousser aussi à l'extrême mes exi- 
gences. Dieu nous a fait deux dons précieux. Nous en pre- 
nons d'abord ce qu'il nous faut, et puis nous ne souffrons 
pas que d'autres y touchent sans nous payer un droit 
d'aubaine. » 

Si les choses se passaient ainsi, la rigueur scientifique 
ne permettrait pas encore d'attribuer aux agents naturels 
la valeur qui réside essentiellement dans les services. Mais 
il serait permis de s'y tromper, car le résultat serait abso- 
lument le même. Les services s'échangeraient toujours 
contre des services, mais ils ne manifesteraient aucune ten- 
dance à se mesurer par les efforts, par le travail. Les dons 
de Dieu seraient des privilèges personnels et non des biens 
communs, et peut-être pourrions-nous, avec quelque fon- 
dement, nous plaindre d'avoir été traités par l'Auteur des 
choses d'une manière si irrémédiablement inégale. Serions- 
nous frères, ici-bas? Pourrions-nous nous considérer comme 
les fils d'un père commun? I.e défaut de concurrence, c'est- 
à-dire de liberté, serait d'abord un obstacle invincible à 
l'égalité. Le défaut d'égalité exclurait toute idée de frater- 
nité. Il ne resterait rien de la devise républicaine. 

Mais vienne la concurrence , et nous la verrons frapper 
d'impossibilité absolue ces marchés léonins, ces accapare- 
30. 



SW HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

ment s des rions de Dieu, ces prèle niions révoltantes dans 
l'appréciation des services, ces inégalités dans les efforts 
échangés. 

Et remarquons d'abord que la concurrence intervient 
forcement, provoquée qu'elle est pur ces inégalités mêmes. 
Le travail se porte instinctivement du côte où il est le 
mieux rétribué, et ne manque pas de faire cesser cet avan- 
tage anormal , de telle sorte que l'inégalité n'est qu'un 
aiguillon qui nous pousse malgré nous vers l'égalité. C'est 
une des plus belles intentions finales du mécanisme social. 
Il semble que la bonté inlinie qui a répandu ses biens sur 
la terre ail choisi l'avide producteur pour en opérer entre 
tous la distribution équitable, et certes c'est un merveilleux 
spectacle que celui de l'intérêt privé réalisant sans cesse ce 
qu'il évite toujours. L'homme, eu tant que producteur, est 
ailiré fatalement, nécessairement vers les grosses rémuné- 
rations qu'il fait par cela même rentrer dans la règle. 11 
obéit à son intérêt propre, clqu'cst-ce qu'il rencontre sans le 
savoir, sans le vouloir, suns le chercher? L'intérêt général. 

Ainsi, pour revenir à notre exemple, par ce motif que 
l'homme des tropiques, exploitant les dons de Dieu, reçoit 
une rémunération excessive, il s'attire la concurrence. Le 
travail humain se porte de ce côté avec une ardeur propor- 
tionnelle, si je purs m'exprimer ainsi, à l'amplitude de 
l'inégalité, et il n'aura pas de paix qu'il ne l'ait effacée. 
Successivement, on voit le travail tropical égal à dix 
s'échanger, sous l'action de la concurrence, contre du tra- 
vail européen égal à quatre-vingts, puis à soixante, puis à 
cinquante, à quarante, à vingt et enfin à dix. Il n'y a 
aucune raison, sous l'empire des lois sociales naturelles, 
pour que les choses n'en viennent là, c'est-à-dire pour que 
les services échangés ne puissent pas se mesurer par le 
travail, par la peine prise, les dons de Dieu se donnant de 



CONCURRENCE. 3M 

part et d'autre par-dessus le marché. Or, quand les choses 
en sont là, il faut bien apprécier, pour la bénir, ln révolu- 
tion qui s'est opérée. D'abord les peines prises de part et 
d'autre sont égales, ce qui csl de nature à satisfaire la 
eonscïence humaine toujours avide de justice. Ensuite, 
qu'est devenu le don de Dieu? Ceci mérite toute l'attention 
du lecteur. Il n'a clé retiré à personne. A cet égard, ne 
nous en laissons pas imposer par les clameurs du produc- 
teur tropical. Le llrésilien , en tant qu'il consomme lui- 
même du sucre, du coton, du café, profite toujours de la 
chaleur de son soleil, car l'astre bienfaisant n'a pas cessé 
de l'aider dans l'œuvre de la production. Ce qu'il a perdu, 
c'est seulement l'injuste faculté de prélever une aubaine 
sur la consommation des habitants de l'Europe. Le bienfait 
providentiel , parce qu'il était gratuit, devait devenir et est 
devenu commun, car gratuité et communauté sont de même 
essence. 

Le don de Dieu est devenu commun, et je prie le lecteur 
de ne pas perdre de vue que je me sers ici d'un fait spécial 
pour élucider un phénomène universel. Il est devenu, 
dis-je, commun à tous les hommes. Ce n'est pas là de la 
déclamation, mais l'expression d'une vérité mathématique. 
Pourquoi ce beau phénomène a t-il été méconnu? Parce 
que la communauté se réalise sous forme de valeur anéantie 
et que notre esprit a beaucoup de peine à saisir les néga- 
tions. Mais, je le demande, lorsque, pour obtenir une quan- 
tité de sucre, de café ou de coton, je ne cède que le 
dixième de la peine qu'il me faudrait prendre pour les 
produire moi-même, et cela parce qu'au Brésil le soleil 
fait les neuf dixièmes de l'œuvre, n'est-il pas vrai que 
j'échange du travail contre du travail, et n'obtiens-jc pas 
très-positivement, en outre du travail brésilien, et par- 
dessus le marché, la coopération du climat des tropiques? 



353 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

Ne puis-jc pas affirmer avec une exactitude rigoureuse (jue 
je suis devenu, que tous les hommes sont devenus, au 
même titre que les Indiens cl les Américains, c'est-à-dire 
à titre gratuit, participants de la libéralité de la nature, en 
tant qu'elle concerne ies productions dont il s'agit? 

Il y a un pays, l'Angleterre, qui a d'abondantes mines 
de houille. C'est là, sans doute, un grand avantage local, 
surtout si l'on suppose, comme je le ferai pour plus de 
simplicité dans la démonstration, qu'il n'y a pas de houilles 
sur le continent. Tant que l'échange n'intervient pas, 
l'avantage qu'ont les Anglais, c'est d'avoir du feu en plus 
grande abondance que les autres peuples, de s'en procurer 
avec moins de peine, sans entreprendre autant sur leur 
temps utile. Sitôt que l'échange apparaît, abstraction faite 
de la concurrence, la possession exclusive des mines les met 
à même de demander une rémunération considérable et de 
mettre leur peine à haut prix. Ne pouvant ni prendre cette 
peine nous-mêmes, ni nous adresser ailleurs, il faudra bien 
subir la loi. Le travail anglais, appliqué à ce genre d'exploi- 
tation, sera très-rétribué ; en d'autres termes, la houille 
sera chère, et le bienfait de la nature pourra cire considéré 
comme conféré à un peuple et non à l'humanité. 

Mats cet étal de choses ne peut durer ; il y a une grande 
loi naturelle et sociale qui s'y oppose, la concurrence. Par 
cela même que ce genre de travail sera très-rémunéré en 
Angleterre, il y sera très-recherché, car les hommes 
recherchent toujours les grosses rémunérations. Le nom- 
bre des mineurs s'accroîtra à la fois par adjonction et par 
génération; ils s'offriront au rabais; ils se contenteront 
d'une rémunération toujours accroissante jusqu'à ce qu'elle 
descende à l'état normal, au niveau de celle qu'on accorde 
généralement , dans le pays , à tous les travaux analogues. 
Cela veut dire que le prix de Ja houille anglaise baissera en 



CONCURRENCE. 



France; cela veut dire qu'une quantité donnée de travail 
français obtiendra une quantité de plus en plus grande de 

de la houille ; eela veut dire enfin, et c'est là ce que je prie 
d'observer, que le don que la nature semblait avoir fuit à 
l'Angleterre, elle l'a conféré, an réalité , à l'humanité tout 
entière. La houille de Newcastlo est prodiguée gratuite- 
ment à tous les hommes. Ce n'est là ni un paradoxe ni une 
exagération : elle leur est prodiguée à titre gratuit, comme 
l'eau du torrent, à la seule condition de prendre la peine 
de l'aller chercher ou de restituer cette peine à ceux qui la 
prennent pour nous. Quand nous achetons la houille, ce 
n'est pas la houille que nous payons , mais le travail qu'il 
a fallu exécuter pour l'extraire et la transporter. Nous nous 
bornons à donner un travail égal que nous avons fixé dans 
du vin ou de la soie. 11 est si vrai que la libéralité de la 
nature s'est étendue à la France , que le travail que nous 
restituons n'est pas supérieur à celui qu'il eût fallu accom- 
plir si le dépôt houiller eût été en France. La concurrence 
a amené l'égalité entre les deux peuples par rapport à la 
houille, sauf l'inévitable et légère différence qui résulte de 
la distance et du transport. 

J'ai cité deux exemples, et, pour rendre le phénomène 
plus frappant par sa grandeur, j'ai choisi des relations 
internationales opérées sur une vaste échelle. Je crains 
d'être ainsi tombé dans l'inconvénient de dérober à l'œil du 
lecteur le même phénomène agissant incessamment autour 
de nous et dans nos transactions les plus familières. Qu'il 
veuille bien prendre dans ses mains les plus humbles 
objets, un verre, un clou, un morceau de pain, une étoffe, 
un livre. Qu'il se prenne à méditer sur ces vulgaires pro- 
duits. Qu'il se demande quelle incalculable masse d'utilité 
gratuite serait, à la vérité, sans la concurrence, demeurée 



3Si HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

gratuite pour le producteur, mais n'auruït jumais été gra- 
tuite pour l'humanité, c'est-à-dire ne serait jamais devenue 
commune. Qu'il se dise bien que, grâce à la concurrence, en 
achetant ce pain, il ne paye rien pour l'action ilu soleil, 
rien pour la pluie, rien pour la gelée, rien pour les lois de 
la physiologie végétale, rieu même pour l'action propre du 
sol, quoi qu'on en dise ; rien pour lu loi de la gravitation 
mise en œuvre par le meunier, rien pour la loi de la com- 
bustion mise en œuvre par le boulanger, rien pour la force 
animale mise en œuvre par le voiturier; qu'il ne paye que 
des services rendus, des peines prises par les agents hu- 
mains. Qu'il sache que, sans la concurrence, il lui aurait 
fallu en outre payer une taxe pour l'intervention de tous ces 
agents naturels; que cette taxe n'aurait eu d'autre limite 
que lu difficulté qu'il éprouverait lui-même a se procurer 
du pain par ses propres efforts ; que, par conséquent, une 
vie entière de travail ne lui suffirait pas pour faire face à la 
rémunération qui lui serait demandée; qu'il songe qu'il 
n'use pas d'un seul objet qui ne puisse et ne doive provo- 
quer les mêmes réflexions, et que ces réflexions sont vraies 
pour tous les hommes vivant sur la surface du globe, et il 
comprendra alors le vice des théories socialistes qui, ne 
voyant que la superficie des choses, l'épidcrme de la société, 
se sont si légèrement élevées contre la concurrence, c'est- 
à-dire contre la liberté humaine; il comprendra que la 
concurrence maintenant aux dons que la nature a inégale- 
ment répartis sur le globe le double caractère de la gratuité 
et de la communauté, il faut la considérer comme le prin- 
cipe d'une juste et naturelle égalisation; il faut l'admirer 
comme la force qui lieut en échec l'égoïsme de l'intérêt 
personnel, avec lequel elle se combine si artislement qu'elle 
est en même temps un frein pour son avidité et un aiguillon 
pour son activité ; il faut la bénir comme la plus éclatante 



Dlgifizcd by 



CONCUIIHENCE. 35Ï 
manifestation dclïmpnrlialesolIiciludedeDieu cnversloutes 
ses créatures. 

De ce qui précède, on peut déduire la solution d'une des 
questions les plus controversées, celle de In liberté com- 
merciale de peuple à peuple. S'il est vrai, comme cela me 
parait incontestable, que les diverses nations du globe soient 
amenées par la concurrence à n'échanger entre elles que 
du travail, de ta peine, de plus en plus nivelée, et h se 
céder réciproquement, par dessus le mardi' 1 , les avantages 
naturels que chacune d'elles a à sa portée, combien ne sont- 
elles pas aveugles et absurdes celles qui repoussent législo- 
livcnient les produits étrangers sous prétexte qu'ils sont a 
bon marché, qu'ils ont peu de valeur relativement à leur 
utilité totale, c'est a-dire précisément parce qu'ils renfer- 
ment une grande proportion d'utilité gratuite ! 

Je l'ai déjà dit et je le répète : une théorie m'inspire de 
la confiance quand je la vois d'accord avec la pratique 
universelle. Or, il est positif que les nations feraient entre 
elles certains échanges si on ne le leur interdisait par la force. 
II faut la baïonnette pour les empêcher, donc on o tort de 
les empêcher. 

2° Une autre circonstance qui place certains hommes 
dans une situation favorable et exceptionnelle quant à la 
rémunération, c'est In connaissance exclusive des procédés 
par lesquels il est possible de s'emparer des agents natu- 
rels. Ce qu'on nomme «ne invention est une conquête du 
génie humain. Il faut voir comment ces belles et pacifiques 
conquêtes, qui sont, à l'origine, une source de richesses 
pour ceux qui les font, deviennent bientôt, sous l'action de 
la concurrence, le patrimoine commun el gratuit de tous les 
hommes. 

Les forces de la nature appartiennent bien à tout le 
monde. La gravitation, par exemple, est une propriété 



MO ItÀRSIOSIES ÉCONOMIQUES, 

commune; elle nous entoure, elle nous pénètre, elle 
domine : cependant, s'il n'y a qu'un moyen de la faire con- 
courir à un résultat utile déterminé, cl qu'un homme qui 
connaisse ce moyen, cet homme pourra mettre sa peine à 
haut prix ou refuser de la prendre, si ce n'est en échange 
d'une rémunération considérable. Sa prétention, à cet 
égard, n'aura d'autres limites que le point où il exigerait 
des consomma leurs un sacrifice supérieur à celui que leur 
impose le vieux procédé. Il sera parvenu, par exemple, à 
anéantir les neuf dixièmes du travail nécessaire pour pro- 
duire l'objet ai. Mois xa actuellement un prix courant déter- 
miné par la peine que sa production exige selon la méthode 
ordinaire. L'inventeur vend x au cours ; en d'autres termes, 
sa peine lui est payée dix fois plus que celle de ses rivaux. 
C'est là la première phase de l'invention. 

Remarquons d'abord qu'elle ne blesse en rien la justice. 
Il est juste que celui qui révèle au monde un procédé utile 
reçoive sa récompense : A chacun selon sa capacité. 

Remarquons encore que jusqu'ici l'humanité, moins 
l'inventeur, n'a rien gagne que virtuellement, en perspec- 
tive pour ainsi dire, puisque, pour acquérir le produit x, 
elleest tenue aux mêmes sacrifices qu'il lui coûtait autrefois. 

Cependant l'Invention entre dans sa seconde phase, celle 
de Vimitatùm. Il est dans la nature des rémunérations 
excessives d'éveiller la convoitise. Le procédé nouveau se 
répand, le prix de x va toujours baissant, et la rémunéra- 
tion décroît aussi, d'autant plus que l'initiation s'éloigne 
de l'époque de l'invention, c'est-à-dire d'au ta ni puisqu'elle 
devient plus facile, moins chanceuse et, partant, moins 
méritoire. Il n'y n certes rien là qui ne pût être avoué par 
la législation la plus ingénieuse et la plus impartiale. 

Enfin l'invention parvient à sa troisième phase, à sa 
période définitive, celle de la diffusion universelle, de la 



CONCURRENCE. 3Ï7 
communauté, de la gratuité, son cycle est parcouru lors- 
que la concurrence a ramené la rémunération des produc- 
teurs de x au taux général et normal de tous les travaux 
analogues. Alors les neuf dixièmes de In peine épargnée 
par l'invention, dans l'hypothèse, sont une conquête au 
profit de l'humanité entière. L'utilité de x est la même ; 
mais les neuf dixièmes y ont été mis par la gravitation, 
qui était autrefois commune à tous en principe et qui est 
devenue commune à tous dans cette application spéciale. 
Cela est si vrai, que tous les consommateurs du globe sont 
admis à acheter x par le sacrifice du dixième de la peine 
qu'il coûtait autrefois. Le surplus a été entièrement anéanti 
par le procédé nouveau. 

Si l'on veut bien considérer qu'il n'est pas une invention 
humaine qui n'ait parcouru ce cercle, que x est ici un 
signe algébrique qui représente le blé, le vêtement, les 
livres, les vaisseaux, pour la production desquels une 
masse incalculable de peine ou de valeur a été anéantie par 
la charrue, la machine a filer, l'imprimerie et la voile; que 
cette observation s'applique au plus humble des outils 
comme au mécanisme le plus compliqué; au clou, au coin, 
au levier, comme à la machine à vapeur et au télégraphe 
électrique, on comprendra, j'espère, comment se résout 
dans l'bumanité ce grand problème ; Qu'une viasse, tou- 
jours plus considérable et toujours plus également répartie, 
d'utilités ou de jouissances, vienne rémunérer cltai/ue quan- 
tité fixe de travail humain. 

3° J'ai fait voir que la concurrence fait tomber dans le 
domaine de la communauté et de la gratuité et les forces 
naturelles et les procédés par lesquels on s'en empare; il 
me reste à faire voir qu'elle remplit la même fonction 
quant aux instruments au moyen desquels on met ces for- 
ces en œuvre. 

31 



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5B9 HARMONIES ECOHOSIIQUES. 

Il ne suffit pas qu'il existe dtms la nature une force, cha- 
leur, lumière, gravitation, électricité ; il ne suffit pas que 
l'intelligence conçoive le moyen de l'utiliser ; il fout encore 
des instruments pour réaliser cette conception de l'esprit, 
et des approvisionnements pour entretenir pendant l'opé- 
ration l'existence de ceux qui s'y livrent. 

C'est une troisième circonstance favorable à un homme 
ou à une classe d'hommes, relativement à la rémunération, 
que de posséder des capitaux. Celui qui a en ses mains 
l'outil nécessaire au travailleur, les matériaux sur lesquels 
le travail va s'exercer et les moyens d'existence qui doi- 
vent se consommer pendant le travail, celui-là a une 
rémunération à statuer; le principe en est certainement 
équitable, car le capital n'est qu'une peine antérieure, 
laquelle n'a pas encore été rétribuée. Le capitaliste est 
dans une bonne position pour imposer la loi, sans doute ; 
niais remarquons que, même affranchi de toute concur- 
rence, il est une limite que ses prétentions ne peuvent 
jamais dépasser ; cette limite est le point où sa rémunéra- 
tion absorberait tous les avantages du service qu'il rend. 
Cela étant, il n'est pas permis de parler, comme on le fait 
si souvent, de In tyrannie du capital, puisque jamais, 
même dans les cas les plus extrêmes, sa présence ne peut 
nuire plus que son absence à la condition du travailleur. 
Tout ce que peut faire le capitaliste, comme l'homme des 
tropiques qui dispose d'une intensité de chaleur que la 
nature a refusée à d'autres, comme l'inventeur qui a le 
secret d'un procède inconnu à ses semblables, c'est de leur 
dire : ■< Voulez-vous disposer de ma peine, j'y mets tel prix ; 
le trouvez-vous trop élevé, faites comme vous avei fait 
jusqu'ici, passez-vous-en. ■■< 

Mais la concurrence intervient parmi les capitalistes. 
Des instruments, des matériaux, des approvisionnements 



CONCURRENCE. 



n'aboutissent à réaliser des utilités qu'à la condition d'être 
mis en œuvre : il y a donc émulation parmi les capitalistes 
pour trouver de l'emploi aux capitaux. Tout ce que cette 
émulation les forée de rabattre sur les prétentions extrê- 
mes dont je viens d'assigner les limites, se résolvant en 
une diminution dans le prix du produit, est donc un profit 
net, un gain gratuit pour le consommateur, c'est-à-dire 
pour l'humanité ! 

Ici, il est clair que la gratuité ne peut jamais êlre abso- 
lue : puisque tout capital représente une peine, il y a tou- 
jours en lui le principe de la rémunération. 

Les transactions relatives au capital sont soumises h la 
loi universelle des échanges qui ne s'accomplissent que 
parce qu'il y a pour les deux contractants avantage à les 
accomplir, encore que cet avantage, qui (end à s'égaliser, 
puisse être accidentellement plus grand pour l'un que pour 
l'autre. 11 y a à la rétribution du capital une limite au delà 
de laquelle on n'emprunte plus ; cette limite est zéro-ser- 
vice pour l'emprunteur. De même il y a une limite en deçà 
de laquelle on ne prête pas; cette limite, c'est zéro-rétri- 
bution pour le préteur. Cela est évident de soi. Que la 
prétention d'un des contractants soit poussée au point de 
réduire à zéro l'avantage de l'autre, et le prêt est impossi- 
ble. La rémunération du capital oscille entre ces deux ter- 
mes extrêmes, poussée vers la limite supérieure par la 
concurrence des emprunteurs, ramenée vers la limite infé- 
rieure par la concurrence des préteurs, de telle sorte que, 
par une nécessité en harmonie avec la justice, elle s'élève 
quand le capital est rare et s'abaisse quand il abonde. 

Beaucoup d'économistes pensent que le nombre des 
emprunteurs s'accroît plus rapidement qu'il n'est possible 
au capital de se former, d'où il s'ensuivrait que la tendance 
naturelle de l'intérêt est vers la hausse. Le fait est décisif 



360 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

en faveur de l'opinion contraire, et nous voyons partout la 
civilisation faire baisser le loyer des capitaux. Ce loyer se 
payait, dit-on, 30 ou 40 pour cent à Rome ; il se paye 
encore 20 pour cent au Brésil,. 10 pour cent à Alger, 
8 pour cent en Espagne, 15 pour cent en Italie, 5 pour cent 
en Allemagne, 4 pour cent en France, 5 pour cent en 
Angleterre et moins encore en Hollande. Or, tout ce que le 
progrés anéantit sur le loyer des capitaux, perdu pour les 
capitalistes, n'est pas perdu pour l'humanité. Si l'intérêt, 
parti de 40, arrive à 2 pour cent, c'est 38 parties sur 40 
dont tous les produits seront dégrevés pour cette partie de 
frais de production. Ils parviendront au consommateur 
affranchis de cette charge dans la proportion des i 9 vingtiè- 
mes; c'est une force qui, comme les agents naturels, 
comme les procédés expeditifs, se résout en abondance, en 
égalisation, et, définitivement, en élévation du niveau 
général de l'espèce humaine. 

Il me reste à dire quelques mots de la concurrence que 
le travail se fait à lui-même, sujet qui, dans ces derniers 
temps , a suscité tant de déclamations sentimental istes. 
Mais quoi ! n'est-il pas épuisé, pour le lecteur attentif, par 
tout ce qui précède ? J'ai prouvé que, grâce à l'action de la 
concurrence, les hommes ne pouvaient paslongtemps rece- 
voir une rémunération anormale pour le concours des forées 
naturelles, pour la connaissance des procédés , ou la pos- 
session des instruments au moyen desquels on s'empare 
de ces forces. C'est prouver que les efforts tendent a 
s'échanger sur le pied de l'égalité, ou, en d'autres termes, 
que la valeur tend à se proportionner au travail. Dès lors, 
je ne vois vraiment pas ce qu'on peut appeler la concur- 
rence des travailleurs ; je vois moins encore comment elle 
pourrait empirer leur condition, puisque, à ce point de 
vue, les travailleurs, ee sont les consommateurs eun-mé- 



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COHCURRENGE, 



mes; 1» dusse laborieuse, c'est tout le monde, c'est juste- 
ment cette grande communauté qui recueille, en définitive, 
les bienfaits de la concurrence et tout le bénéfice des 
valeurs successivement anéanties par le progrès. 

L'évolution est celle-ci : Les services s'échangent contre 
les services, ou les valeurs contre 1rs valeurs. Quand un 
homme ou une classe d'hommes s'empare d'un agent natu- 
rel ou d'un procédé, sa prétention se règle, non sur la 
peine qu'il prend, mais sur la peine qu'il épargne aux 
autres. Il pousse ses exigences jusqu'à l'extrême limite, 
sans jamais pouvoir néanmoins empirer la condition d'au- 
trui. 11 donne à ses services la plus grande valeur possible. 
Mais graduellement, par l'action de la concurrence, cette 
voleur tend à se proportionner à la peine prise; eu sorte 
que l'évolution se conclut quand des peines égales s'échan- 
gent contre des peines égales, chacune d'elles servant de 
véhicule a une masse toujours croissante d'utilité gratuite 
nu profit de la communauté entière. Cela étant ainsi, ce 
serait tomber dans une contradiction choquante que de 
venir dire : La concurrence fait du tort aux travailleurs. 

Cependant, on le répète sans cesse; on en est même 
très- convaincu. Pourquoi ? Parce que, par ce mot travail- 
leur, on n'entend pas la grande communauté laborieuse, 
mais une classe particulière. On divise la communauté en 
deux. On met d'un coté tous ceux qui ont des capitaux, 
qui vivent, en tout ou en partie, sur des travaux antérieurs, 
ou sur des travaux intellectuels, ou sur l'impôt ; de l'autre, 
on place les hommes qui n'ont que leurs bras, les salaries, 
et, pour me servir de l'expression consacrée, les prolétai- 
res. On considère les rapports de ces deux classes, et l'on 
se demande si, dans l'état de ces rapports, la concurrence 
que se font entre eux les salariés ne leur est pas funeste. 

On dit : La situation des hommes de cette dernière 
31. 



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305 HARMONIES ÉCONOMIQUES, 

classe est essentiellement précaire. Comme ils reçoivent 
leur salaire au jour le jour, ils vivent aussi au jour le jour. 
Dans le déhat qui, sous un régime libre, précède toute 
stipulation, ils ne peuvent pas attendre; il faut qu'ils trou- 
vent du travail pour demain à quelque condition que ce 
soit, sous peine de mort ; si ce n'est pas rigoureusement 
vrai de tous, c'est vrai de beaucoup d'entre eux, et cela 
suffit pour abaisser In classe entière, car ce sont les plus 
pressés, les plus misérables qui capitulent les premiers et 
font le taux général des salaires. Il en résulte que le salaire 
tend à se mettre au niveau de ce qui est rigoureusement 
nécessaire pour vivre, et, dans cet état de choses, l'inter- 
vention du moindre surcroît de concurrence, entre les tra- 
vailleurs, est une véritable calamité, ear il ne s'agit pas pour 
eux d'un bien-être diminue, mais delà vie rendue impossible. 

Certes, il y a beaucoup de vrai, beaucoup trop de vrai, 
en fait, dans cette allégation. Nier les souffrances et 
l'abaissement de cette classe d'hommes oui accomplit la 
partie matérielle dans l'œuvre de la production, ce serait 
fermer les yeux à la lumière. A vrai dire, c'est à cette situa- 
tion déplorable d'un grand nombre de nos frères que se 

rapporte ce qu'on a no lé avec raison le problème social; 

car, encore que les autres liasse* de la société soient visi- 
tées aussi par bien des inquiétudes, bien des souffrances, 
des péripéties, des crises, des convulsions économiques, il 
est pourtant vrai de dire que la liberté serait probablement 
acceptée comme solution du problème, si elle ne paraissait 
impuissante à guérir celle plaie douloureuse qu'on nomme 
le paupérisme. 

Et puisque c'est là surtout que réside le problème social, 
le lecteur comprendra que je ne puis l'aborder ici. Plût à 
Dieu que la solution sortit du livre tout entier, mais évi- 
demment elle ne peut sortir d'un chapitre. 



CONCURRENCE. 



363 



J'expose maintenu 11 1 des lois générales que je crois har- 
moniques, et j'ai la confiance que le lecteur commence à se 
douter aussi que ces lois existent, qu'elles agissent dans le 
sens de la communauté et par conséquent de l'égalité. Mais 
je n'ai pas nié que l'action de ces lois ne fût profondément 
troublée par des causes perturbatrices. Si donc nous ren- 
controns en ce moment un fait choquant d'inégalité, com- 
ment le pourrions-nous juger avant de connaître et les 
lois régulières de l'ordre social et les causes perturbatrices 
de ces lois? 

D'un autre coté, je n'ai nié ni le mal ni sa mission. J'ai 
cru pouvoir annoncer que, le libre arbitre ayant, été donné 
à l'homme, il ne fallait pas réserver le nom d'harmonie à 
un ensemble d'où le mal serait exclu, car le libre arbitre 
implique l'erreur, au moins comme possible, et l'erreur, 
c'est le mal. L'harmonie sociale, comme tout ce qui con- 
cerne l'homme, est relative; le mal est un de ses rouages 
nécessaires destiné à vaincre l'erreur, l'ignorance, l'injus- 
tice, en mettant en œuvre deux grandes lois de notre na- 
ture : la responsabilité et la solidarité. 

Maintenant le paupérisme existant de fait, faut-il l'im- 
puter aux lois naturelles qui régissent l'ordre social, ou 
bien à des institutions humaines qui agiraient en sens con- 
traire de ces lois, ou, enfin, à ceux-là mêmes qui en sont 
les victimes et qui auraient appelé sur leur tétc ce sévère 
châtiment de leurs erreurs et de leurs fautes? 

En d'autres termes : le paupérisme existe-t-il par desti- 
nation providentielle, ou, au contraire, par ce qu'il reste 
d'artificiel dans notre organisation politique, ou comme 
rétribution personnelle? Fatalité, injustice, responsabilité, 
â laquelle de ces trois causes faut-il attribuer l'effroyable 
plaie ? 

Je ne crains pas de le dire : elle ne peut résulter des 



36* HARMONIES ECONOMIQUES. 

lois naturelles qui ont fait jusqu'ici l'objet de nos études, 
puisque ces lois tendent toutes à l'égalisation dans l'amélio- 
ration, c'est-à-dire à rapprocher tous les hommes d'un 
même niveau qui s'élève sans cesse. Ce n'est donc pas le 
moment d'approfondir le problème de la misère. 

En ce moment , si nous voulons considérer à part cette 
classe de travailleurs qui exécute la partie la plus maté- 
rielle de la production, et, en générai, désintéressée de 
l'œuvre, vit sur une rétribution fixe qu'on nomme salaire, 
la question que nous aurions à nous poser serait celle-ci : 
Abstraction faite des bonnes ou mauvaises institutions éco- 
nomiques, abstraction faite des maux que les prolétaires 
peuvent encourir pur leur faute, quel est, a leur égard, 
l'effet propre de la concurrence? 

Pour cette classe comme pour toutes, l'action de la con- 
currence est double. Ils la sentent comme acheteurs et 
comme vendeurs de services. Le tort de tous ceux qui 
écrivent sur ces matières est de ne jamais voir qu'un côté 
de la question, comme des physiciens qui, ne connaissant 
que la force centrifuge, croient et prophétisent sans cesse 
que tout est perdu. Passez-leur la fausse donnée, et vous 
verrez avec quelle irréprochable logique ils vous mèneront 
à leur sinistre conclusion. Il en est ainsi des lamentations 
que les socialistes fondent sur l'observation exclusive de la 
concurrence centrifuge, si je puis parler ainsi : ils oublient 
de tenir compte de la concurrence centripète, et cela suffit 
pour réduire leurs doctrines à une puérile déclamation. Ils 
oublient que le travailleur, quand il se présente sur le 
marché avec le salaire qu'il a gagné, est un centre où abou- 
tissent des industries innombrables, et qu'il profite alors 
de la concurrence universelle dont elles se plaignent toutes 
tour à tour. 

Il est vrai que le prolétaire, quand il se considère comme 



COSCURREriCE. 3S3 

producteur, comme offreur de travail ou <ic services, se 
plaint aussi de la concurrence. Admettons donc qu'elle lui 
profile d'une part, et qu'elle le géne de l'autre ; il s'agit de 
savoir si la balance lui est favorable ou défavorable, ou s'il 
y a compensation. 

Je me serais bien mal expliqué si le lecteur ne compre- 
nait pas que, dans ce mécanisme merveilleux, le jeu dc3 
concurrences, en apparence antagoniques, aboutit à ce 
résultat singulier et consolant qu'il y a balance favorable 
pour tout le monde à la fois, à cause de l'utilité gratuite 
agrandissant sans cesse le cercle de la production et tom- 
bant sans cesse dans le domaine de la communauté. Or, 
ce qui devient commun profite à tous sans nuire à per- 
sonne ; on peut même ajouter, et cela est mathématique, 
profite à chacun en proportion de sa misère antérieure. 
C'est celte portion d'utilité gratuite, forcée par la concur- 
rence de devenir commune, qui fait que les valeurs tendent 
à devenir proportionnelles au travail, ce qui est au profit 
évident du travailleur. C'est elle aussi qui explique cette 
solution sociale que je tiens constamment sous les yeux du 
lecteur, et qui ne peut nous être voilée que par les illu- 
sions de l'habitude : pour un travail déterminé, chacun 
obtient une somme de satisfactions qui tend à s'accroître et 
a s'égaliser. 

Au reste, la condition du travailleur ne résulte pas d'une 
loi économique, mais de toutes; la connaître, découvrir 
ses perspectives, son avenir, c'est l'économie politique tout 
entière; car peut-il y avoir autre chose, au point de vue 
de cette science, que des travailleurs?... Je me trompe, il 
y a encore les spoliateurs. Qu'est-ce qui fait l'équivalence 
des services? La liberté. Qu'est-ce qui altère l'équivalence 
des services? L'oppression, Tel est le ccrele que nous avons 
h parcourir. 



366 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

Quant au sorl de cette classe de travailleurs qui accom- 
plit l'œuvre la plus immédiate de la production, il ne 
pourra être apprécié que lorsque nous serons en mesure 
de connaître comment la loi de lu concurrence se combine 
avec celles des salaires et de la population, et aussi avec 
les effets perturbateurs des taxes inégales et des mono- 
poles. 

Je n'ajouterai que quelques mots relativement à la con- 
currence. 11 est bien clair que diminuer la masse des salis- 
factions qui se répartissent entre les hommes, est un 
résultat étranger à sa nature. AfEeelc-t-elle, dans le sens 
de l'inégalité, cette répartition? S'ii est quelque chose 
d'évident au monde, c'est qu'après avoir, si je puis m'ex- 
priincr ainsi, attaché à chaque serviee, à chaque valeur une 
plus grande proportion d'utilité, la concurrence travaille 
incessamment à niveler les services eux-mêmes, à les ren- 
dre proportionnels aux efforts. N'est-elle pas, en effet, 
l'aiguillon qui pousse vers les carrières fécondes, hors des 
carrières stériles? Son action propre est donc de réaliser 
de plus en plus légalité, tout en élevant le niveau 
social. 

En tendons- no us cependant sur ce mot égalité. Il n'im- 
plique pas pour tous les hommes des rémunérations iden- 
tiques, mais proportionnelles à la quantité et même à la 
qualité de leurs efforts. 

Une foule de circonstances contribuent à rendre inégaie 
la rémunération du travail (je ne parle ici que du travail 
libre, soumis à la concurrence) : si l'on y regarde de près, 
on s'aperçoit que, presque toujours juste et nécessaire, 
cette inégalité prétendue n'est que de l'égalité réelle. 

Toutes choses égales d'ailleurs, il y a plus de profits aux 
travaux dangereux qu'à ceux qui ne le sont pas; aux étals 
qui exigent un long apprentissage et des déboursés long- 



CONCURHESCE. 3fi7 
lemps improductifs, ce qui suppose, dans In famille, le 
long exercice de certaines vertus, qu'à ceux où suffit la 
force musculaire ; aux professions qui réclament la culture 
de l'esprit et font naître des goûts délicats, qu'aux métiers 
où il ne faut que des bras. Tout cela n'est-il pas juste? Or, 
la concurrence établit nécessairement ces distinctions : la 
société n'a pas besoin qu'un Fourier ou M. L. Blanc en 
décident. 

Parmi ces circonstances, celle qui agit de la manière la 
plus générale, c'est l'inégalité de l'instruction : or, iei 
comme partout, nous voyons la concurrence exercer sa 
double action, niveler les classes et élever la société. 

Si l'on se représente la société comme composée de deux 
couches superposées, dans l'une desquelles domine le prin- 
cipe intelligent, et dans l'autre le principe de la force 
brute, et si l'on étudie les rapports naturels de ces deux 
couches, on distingue aisément une force d'attraction dans 
la première, une force d'aspiration dans la seconde, qui 
concourent a leur fusion. L'inégalité même des profits 
souille dans la couche inférieure une ardeur inextinguible 
vers la région du bien-être et des loisirs, et cette ardeur 
est secondée par le rayonnement des clartés qui illuminent 
les classes élevées. Les méthodes d'enseignement se perfec- 
tionnent; les livres baissent de prix ; l'instruction s'ac- 
quiert en moins de temps et à moins de frais; la science, 
monopolisée par une classe ou même une caste, voilée par 
une langue morte ou scellée dans une écriture hiérogly- 
phique, s'écrit et s'imprime en langue vulgaire, pénètre, 
pour ainsi dire, l'atmosphère cl se respire comme Pair, 

Mais ce n'est pas tout : en même temps qu'une instruc- 
tion plus universelle et plus égale rapproche les deux cou- 
ches sociales, des phénomènes économiques très-importants, 
et qui se rattachent à la grande loi de la concurrence, vien- 



m HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

ncnl accélérer la fusion. Le progrès de la mécanique dimi- 
nue sans cesse la proportion du travail brut. La division 
du travail, en simplifiant et isolant chacune des opérations 
qui concourent à un résultat productif, met à la portée de 
tous des industries qui ne pouvaient d'abord être exercées 
que par quelques-uns. Il y a plus, un ensemble de travaux 
qui suppose, îi l'origine, des connaissances très-variées, 
par le seul bénéfice des siècles, tombe, sous le nom de 
routine, dans la sphère d'action des classes les moins 
instruites; c'est ce qui est arrivé pour l'agriculture. Des 
procédés agricoles qui, dans l'antiquité, méritèrent, à ceux 
qui les ont révélés au monde, les honneurs de l'apothéose, 
sont aujourd'hui l'héritage ut presque le monopole des 
hommes les plus grossiers, et à tel point que cette branche 
si importante de l'industrie humaine est, pour ainsi dire, 
entièrement soustraite aux classes bien élevées. 

De tout ce qui précède, on peut tirer une fausse conclu- 
sion et dire : ■ Nous voyons bien la concurrence rabaisser 
les rémunérations dans tous les pays, dans toutes les car- 
rières, dans tous les rangs, et les niveler par la voie de 
réduction; mais alors c'est le salaire du travail brut, de la 
peine physique, qui deviendra le type, l'étalon de toule 
rémunération. » 

Je n'aurais pas été compris si Ton ne voyait que la con- 
currence, qui travaille à ramener toutes les rémunérations 
excessives vers une moyenne de plus en plus uniforme, 
élève nécessairement cette moyenne ; elle froisse, j'en con- 
viens, les hommes en tant que producteurs ; mais c'est 
pour améliorer la condition générale de l'espèce humaine 
au seul point de vue qui puisse raisonnablement la relever, 
celui du bien-être, de l'aisance, des loisirs, du perfection- 
nement intellectuel et moral, et, pour tout dire en un mot, 
au point de vue de la consommation. 



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CONCURRENCE. 369 
Dira-t-on qu'en fait l'humanité n'a pas fait les progrès 
que celle théorie semblcimpliquer? 

Je répondrai d'abord que, dans les sociétés modernes, 
la concurrence est loin de remplir la sphère naturelle de 
son action ; nos lois la contrarient au moins autant qu'elles 
la favorisent ; et quand on se demande si l'inégalité des 
conditions est due à sa présence ou à son absence, il suffit 
de voir quels sont les hommes qui tiennent le haut du 
pavé et nous éblouissent par l'éclat de leur fortune scan- 
daleuse, pour s'assurer que I inégalité, en ce quelle a d'ar- 
tificiel et d'injuste, a pour base la conquête, les mono- 
poles, les restrictions, les nDires prmlrgu's, les hautes 
fouillons, £t';i]idc» plai es, les iiImIcIic* administratif*, 
les emprunts publics, toutes choses auxquelles la concur- 
rence n'a rien a voir. 

Ensuite, je croîs que l'on méconnaît le progrès réel qu'a 
fait l'humanité depuis l'époque très-récente a laquelle on 
doit assigner ['affranchissement partiel du travail. On a dit, 
avec raison, qu'il fallait beaucoup de philosophie pour dis- 
cerner les faits dont on est sans cesse témoin. Ce que con- 
somme une famille honnête et laborieuse de la classe 
ouvrière ne nous étonne pas, parce que l'habitude nous a 
familiarisés avec cet étrange phénomène. Si, cependant,- 
nous comparions le bien-être auquel elle est parvenue avec 
la condition qui serait son partage dans l'hypothèse d'un 
ordre social d'où la concurrence serait exclue ; si les statis- 
ticiens, armés d'un instrument de précision, pouvaient 
mesurer, comme avec un dynamomètre, le rapport de son 
travail avec ses satisfactions à deux époques différentes, 
nous reconnaîtrions que la liberté, toute restreinte qu'elle 
est encore, a accompli en sa faveur un prodige que sa per- 
pétuité même nous empêche de remarquer. Le contingent 
d'efforts humains, qui, pour un résultat donné, a été' 
iumfoniES iconoaiQUES. 32 



370 1IARSI0NIES ÉCONOMIQUES. 

anéanti, est vraiment incalculable. Il a été un temps où la 
journée de l'artisan n'aurait pu «suffire à lui procurer le 
plus grossier atmanach. Aujourd'hui avec cinq centimes, 
ou la cinq centième partie de son salaire d'un jour, il 
obtient une galette, qui contient la malièrc d'un volume. 
Je pourrais faire la même remarque pour le vêtement, la 
locomotion, le transport, l'éclairage, et une multitude de 
satisfactions. A quoi est du ce résultat? A ce qu'une énorme 
proportion du travail humain rémuuérable a été mise Ma 
charge des forces gratuites de la nature. C'est une valeur 
anéantie, il n'y a plus à la rétribuer. Elle a été remplacée, 
sous l'action de la concurrence, par de l'utilité commune 
et gratuite. Et, qu'on le remarque bien, quand, par suite 
du progrès, le prixd'un produit quelconque vient à baisser, 
le travail épargné, pour l'obtenir, à l'acquéreur pauvre est 
toujours proportionnellement plus grand que celui épargné 
à l'acquéreur riche : cela est mathématique. 

Enfin, ce flux toujours grossissant d'utilités, que le tra- 
vail verse et que la concurrence distribue dans toutes les 
veines du corps social, ne se résume pas tout en bien-être; 
il s'absorbe, en grande partie, dans le flot de générations 
de plus en plus nombreuses ; il se résout en accroissement 
de population selon les lois qui ont une connexitc intime 
avec le sujet qui nous occupe et qui seront exposées dans 
un autre chapitre. 

Arrétons-nous un moment cl jetons un coupd'œil rapide 
sur l'espace que nous venons de parcourir. 

L'homme a des besoins qui n'ont pas de limites ; il forme 
des désirs qui sont insatiables. Pour y pourvoir, il a des 
matériaux et des agents qui lui sont fournis par la nature, 
des facultés, des instruments, toutes choses que le travail 
met en œuvre. Le travail est la ressource qui a été le plus 
également départie ù tous; chacun, cherche instinctive- 



CONCURRENCE. 371 

ment, fatalement, à lui associer le plus de forces natu- 
relles, le plus de capacité innée ou acqnise, le plus de 
capitaux qu'il lui est possible, afin que le résultai de cette 
coopération soit plus d'utilités produites, ou, ce qui revient 
au même, plus de satisfiictions acquises. Ainsi le concours 
toujours plus actif des agents naturels, le développement 
indéfini de l'intelligence, l'accroissement progressif des 
capitaux amènent ce phénomène, étrange au premier coup 
d'œil, qu'une quantité de travail donnée fournisse une 
somme d'utilités toujours croissante, et que chacun puisse, 
sans dépouiller personne, atteindre à une masse de con- 
sommations hors de proportion avec ce que ses propres 
efforts pourraient réaliser. 

Mais ce phénomène, résultat de l'harmonie divine que 
la Providence a répandue dans le mécanisme de la société, 
aurait tourne contre la société elle-même, en y introdui- 
sant le germe d'une inégalité indéfinie, s'il ne se combinait 
avec une autre harmonie non moins admirable, la concur- 
rence, qui est une des branches de la grande loi de la 
solidarité humaine. 

En effet, s'il était possible que l'individu, la famille, la 
classe, la nation, qui se trouvent à portée de certains 
avantages naturels, ou qui ont fait dans l'industrie une 
découverte importante, ou qui ont acquis par l'épargne les 
instruments de la production , s'il était possible , dis-je, 
qu'ils fussent soustraits d'une manière permanente a la loi 
de la concurrence, il est clair que cet individu, cette 
famille, cette nation auraient à tout jamais le monopole 
d'une rémunération exceptionnelle aux dépens de l'hu- 
manité. Où en serions-nous si les habitants des régions 
équinoxiales, affranchis entre eux de toute rivalité, pou- 
vaient, en échange de leur sucre, de leur café, de leur 
coton, de leurs épiceries, exiger de nous, non point la res- 



S72 IUHMONIES ÉCONOMIQUES. 

titution d'un travail égal au leur, mais une peine égale à 
celle qu'il nous faudrait prendre nous-mêmes pour pro- 
duire ces choses sous notre rude climal? Quelle incalcula- 
ble distance séparerait les diverses conditions des hommes, 
si la raec de Cadmus était la seule qui sût lire; si nul 
n'était admis à manier une charrue à moins de prouver 
qu'il descend en droite ligne de Triptolème; si, seuls, les 
descendants de Gutenberg pouvaient imprimer, le fils 
d'Arkwright mettre en mouvement une filature, les neveux 
de Watt faire fumer la cheminée d'une locomotive! 

Mais la Providence n'a pas voulu qu'il en fût ainsi. Elle 
a place dans la machine sociale un ressort qui n'a rien de 
plus surprenant que sa puissance, si ee n'est sa simplicité ; 
ressort par l'opération duquel toute force productive, toute 
supériorité de procédé, tout avantage, en un mot, qui n'est 
pas du travail propre, s'écoule entre les mains du produc- 
teur, ne s'y arrête, sous l'orme de rémunération excep- 
tionnelle, que le temps nécessaire pour exciter son zèle, et 
vient, en définitive, grossir le patrimoine commun et gra- 
tuit de l'humanité, et s'y résoudre en satisfactions indivi- 
duelles toujours progressives, toujours plus également 
réparties : ce ressort, c'est la concurrence. Nous avons vu 
ses effets économiques, il nous resterait à jeter un rapide 
regard sur quelques-unes de ses conséquences politiques 
et morales. Je me bornerai à indiquer les plus impor- 
tantes. 

Des esprits superficiels ont accusé la concurrence d'in- 
troduire ['antagonisme parmi les hommes. Cela est vrai et 
inévitable tant qu'on ne les considère que dans leur qualité 
de producteurs; mais placez- vous au point de vue de la 
consommation, et vous verrez la concurrence elle-même 
rattacher les individus, les familles, les classes, les nations 
et les races, par les liens de l'universelle fraternité. 



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CONCURRENCE. 



Puisque les biens qui semblent être d'abord l'apanage de 
quelques-uns deviennent, par un admirable déeret de la 
munificence divine, le patrimoine commun de tous; puis- 
que les avantages naturels de situation, do fertilité, de 
température, de richesses minéralogiques et même d'apti- 
tude industrielle, ne font que glisser sur les producteurs, 
il cause de la concurrence qu'ils se font entre eux, et tour- 
nent exclusivement au profil des consommateurs, il s'ensuit 
qu'il n'est aucun pays qui ne soit intéressé ù l'avancement 
de tous les autres. Cbaquc progrès qui se fait à l'Orient 
est une rïehcsse en perspective pour l'Occident. Du com- 
bustible découvert dans le Midi, c'est du froid épargné aux 
hommes du Nord. La Grande-Bretagne a beau faire faire 
des progrès à ses filatures, ce ne sont pas ses capitalistes 
qui en recueillent le bienfait, car l'intérêt de l'argent ne 
hausse pas ; ce ne sont pas ses ouvriers, car le salaire reste 
le même ; mais, à la longue, c'est le Russe, c'est le Fran- 
çais, c'est l'Espagnol, c'est l'humanité, en un mot, qui 
obtient des satisfactions égales avec moins de peine, ou, 
ce qui revient au même, des satisfactions supérieures, à 
peine égale. 

Je n'ai parle que des biens; j'aurais pu en dire autant 
des maux qui frappent certains peuples ou certaines ré- 
gions, l'action propre de la concurrence est de rendre 
général ee qui était particulier. Elle agit exactement sur 
le principe des as.! u ronces. L'n fléau ravage-t-il les terres 
des agriculteurs, ce sont les mangeurs de pain qui en 
souffrent. Un impôt injuste atteint-il la vigne en France, 
il se traduit en cherté (le vin pour tous les buveurs de la 
terre : ainsi les biens et les maux qui ont quelque perma- 
nence ne font que glisser sur les individualités, les classes, 
les peuples; leur destinée providentielle est d'aller, à la 
longue, affecter l'humanité tout entière, et élever ou abais- 
sa. 



87i HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

ser le niveau de sa condition. Dès lors, envier à quelque 
peuple que ce soit la fertilité de son sol, ou la beauté de 
ses ports et de ses fleuves, ou la chaleur de son soleil, 
c'est méconnaître des biens auxquels nous sommes appelés 
à participer; c'est dédaigner l'abondance qui nous est 
offerte; c'est regretter la fatigue qui nous est épargnée. 
Dés lors, les jalousies nationales ne sont pas seulement des 
sentiments pervers, ce sont encore des sentiments absur- 
des. Nuircà autrui, c'est se nuire a soi-même; semer des 
ohstacles dans la voie des autres, tarifs, coalitions ou 
guerres, c'est embarrasser sa propre voie. Dès lors les pas- 
sions mauvaises ont leur châtiment comme les sentiments 
généreux ont leur récompense. L'inévitable sanction d'une 
exacte justice dislributivc parle à l'intérêt, éclaire l'opi- 
nion, proclame et doit faire prévaloir enfin, parmi les 
hommes, cette maxime d'éternelle vérité : l'utile, c'est un 
des aspects du juste ; la liberté, c'est la plus belle des har- 
monies sociales ; l'équité, c'est In meilleure politique. 

Le christianisme a introduit dans le monde le grand 
principe de la fraternité humaine. Il s'adresse au cœur, au 
sentiment, aux nobles instincts. L'économie politique vient 
faire accepter le même principe a la froide raison, et, mon- 
trant l'enchaînement des effets aux causes, réconcilier, 
dans un consolant accord, les calculs de l'intérêt le plus 
vigilant avec les inspirations de la morale la plus sublime. 

Une seconde conséquence qui découle de cette doc- 
trine, c'est que la société est une véritable communauté. 
MM. Owen et Cabet peuvent s'épargner le soin de cher- 
cher la solution du grand problème communiste; elle est 
toute trouvée : elle résulte, non de leurs despotiques com- 
binaisons, mais de l'organisation que Dieu a donnée à 
l'homme et à la société. Forces naturelles, procédés expc- 
ditifs, instruments de production, tout est commun entre 



_ . i .1 ! : l'"J i: ; 



CONCURRENCE. 379 
les hommes, ou tend à le devenir, tout, hors la peine, le 
travail, l'effort individuel. II n'y a, il ne peut y voir entre 
eux qu'une inégalité, que les communistes les plus absolus 
admettent, celle qui résulte de l'inégalité des efforts. Ce 
sont ces efforts qui s'échangent les uns les autres ii prix 
débattu. Tout ce que la nature, le génie des siècles et la 
prévoyance humaine ont mis d'utilité dans les produits 
échangés, est donné par-dessus le marché. Les rémunéra- 
tions réciproques ne s'adressent qu'aux efforts respectifs, 
soit actuels, sous le nom de travail, soit préparatoires, sous 
le nom de capital; c'est donc la communauté dans le sens 
le plus rigoureux du mot, à moins qu'on ne veuille pré- 
tendre que le contingent personnel de la satisfaction doit 
être égal, encore que le contingent de la peine ne le soit 
pas, ce qui serait, certes, la plus inique et la plus mons- 
trueuse des inégalités ; j'ajoute et la plus funeste, car elle 
ne tuerait pas la concurrence ; seulement elle lui donnerait 
une action inverse; on lutterait encore, mais on lutterait 
de paresse, d'intelligence et d'imprévoyance. 

Enfin la doctrine si simple , et, selon notre conviction , 
si vraie que nous venons de développer, fait sortir du 
domaine de la déclamation, pour le faire entrer dans celui 
de la démonstration rigoureuse, le grand principe de la per- 
fectibilité humaine. De ce mobile interne qui ne se repose 
jamais dans le sein de l'individualité, et qui la porte à 
améliorer sa condition , nnlt le progrès des arts , qui n'est 
autre chose que le concours progressif de forces, étran- 
gères, par leur nature , a toute rémunération. De la con- 
currence naît l'attribution h In communauté des avantages 
d'abord individuellement obtenus. L'intensité de la peine 
requise pour chaque résultat donné va se restreignant sans 
cesse au profit du genre humain, qui voit ainsi s'élargir, 
de génération en génération, le cercle de ses satisfaction», 



S76 HARMONIES ÉCONOMIQUES, 

de ses loisirs, et s'élever le niveau de son perfectionnement 
physique, intellectuel et moral; et par cet arrangement, 
si digne de notre élude et de notre éternelle admiration, on 
voit clairement l'humanité se relever de sa déchéance. 

Qu'on ne se méprenne pas à mes paroles. Je ne dis point 
que toute fraternité, toute communauté, toute perfectibilité 
sont renfermées dans la concurrence. Je dis qu'elle s'allie, 
qu'elle se combine a ces trois grands dogmes sociaux, 
qu'elle en fait partie, qu'elle les manifeste, qu'elle est un 
des plus puissants agents de leur sublime réalisation. 

Je me suis attaché à décrire les effets généraux et , par 
conséquent, bienfaisants de la concurrence ; car il serait 
impie de supposer qu'aucune grande loi de la nature pût en 
produire qui fussent à la fois nuisibles et permanents ; mais 
je suis loin de nier que son action ne soit accompagnée de 
beaucoup de froissements et de souffrances. 11 me semble 
même que la théorie qui vient d'âlrc exposée explique et 
ces souffrances et les plaintes inévitables qu'elles excitent. 
Puisque l'œuvre de la concurrence consiste à niveler, néces- 
sairement elle doit contrarier quiconque élève au-dessus du 
niveau sa tête orgueilleuse. On comprend que chaque pro- 
ducteur, afin de mettre son travail à plus haut prix , 
s'efforce de retenir le plus longtemps possible l'usage 
exclusif d'un agent, d'un procédé , ou d'un instrument de 
production. Or, la concurrence ayant justement pour mis- 
sion et pour résultat d'enlever cet usage exclusif a l'indivi- 
dualité, pour en faire une propriété commune, il est fatal 
que tous les hommes, en tant que producteurs, s'unissent 
dans un concert de malédictions contre la coiicwrmtce. lis 
ne se peuvent réconcilier avec elle qu'en appréciant leurs 
rapports avec la consommation ; en se considérant non point 
en tant que membres d'une coterie , d'une corporation , 
mais en tant qu'hommes. 



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CONCURRENCE. 377 
L'économie politique, il faut le dire, n'a pas encore assez 
fait pour dissiper cette funeste illusion, source de tant de 
haines, de calamités, d'irritations et de guerres ; elle s'est 
épuisée, par une préférence peu scientifique, à analyser les 
phénomènes de ia production ; sa nomenclature même, 
toute commode qu'elle est, n'est pas en harmonie avec son 
objet. Agriculture, manufacture , commerce, c'est là une 
classification excellente peut-être quand il s'agit de décrire 
les procédés des arts ; mais cette description , capitale en 
technologie , est à peine accessoire en économie sociale : 
j'ajoute qu'elle y est essentiellement dangereuse. Quand on 
a classé les hommes en agriculteurs, fabricants et négo- 
ciants, de quoi peut-on leur parler, si ce n'est de leurs 
intérêts de classe, de ces intérêts spéciaux que heurte la 
concurrence et qui sont mis en opposition avec le bien 
général? Ce n'est pas pour les agriculteurs qu'il y a une 
agriculture, pour les manufacturiers qu'il y a des manu- 
factures, pour les négociants qu'il se fait des échanges, mais 
afin que les hommes aient à leur disposition le plus pos- 
sible de produits de toute espèce. Les lois de la consom- 
mation, ce qui la favorise, l'égalise et la moralise, voilà 
l'intérêt vraiment social, vraiment humanitaire; voilà 
l'objet réel de la science; voilà sur quoi elle doit concentrer 
ses vives clartés ; car c'est là qu'est le lien des classes, des 
nations , des races, le principe et l'explication de la fra- 
ternité humaine. C'est donc avec regret que nous voyons 
les économistes vouer des facultés puissantes, dépenser une 
somme prodigieuse de sagacité à l'anatomie de la produc- 
tion, rejetant au fond de leurs livres, dans des chapitres 
complémentaires, quelques brefs lieux communs sur les 
phénomènes de la consommation. Que dis-je? on a vn 
naguère un professeur, célèbre à juste titre, supprimer 
entièrement cette partie de la science, s'occuper des moyens 



378 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

sans jamais parler du n'-sultul, et bannir de son cours tout 
ce, qui concerne la consommation des richesses,, comme 
appartenant, disait-il, à lu morale, et non à l'économie 
politique. Faut-il être surpris que le public soit plus frappé 
des inconvénients de la concurrence que de ses avantages, 
puisque les premiers l'affectent au point de vue spécial de 
la production dont on l'entretient sans cesse, et les seconds, 
au point de vue générât de la consommation dont on ne lui 
dit jamais rien? 

Au surplus, je le répète, je ne nie point, je ne méconnais 
pas et je déplore comme d'autres les douleurs que la con- 
currence inflige aux hommes; mais est-ce une raison pour 
fermer les yeux sur le bien qu'elle réalise? Ce bien, il est 
d'autant plus consolant de l'apercevoir, que la concurrence, 
je le crois bien, est, comme toutes les grandes lois de la 
nature, indestructible; si elle pouvait mourir, elle aurait 
succombé sans doute sous la résistance universelle de tous 
les hommes qui ont jamais concouru à la création d'un pro- 
duit depuis le commencement du monde, et spécialement 
sous la levée en masse de tous les réformateurs modernes. 
Hais s'ils ont été assez fous , ils n'ont pas été assez forts. 

Et quel est, dans le monde, le principe progressif dont 
l'action bienfaisante ne soit pas mêlée , surtout à l'origine, 
de beaucoup de douleurs et de misères? Les grandes agglo- 
mérations d'êtres humains favorisent l'essor de la pensée, 
mais souvent elles dérobent la vie privée au frein de l'opi- 
nion, et servent d'abri à la débauche et au crime. La 
richesse, unie au loisir, enfante la culture de l'intelligence, 
mais elle enfante aussi le luxe et la morgue chez les grands, 
l'irritation et la convoitise chez les petits. L'imprimerie fait 
pénétrer la lumière et la vérité dans toutes les couches 
sociales, mais elle y porte aussi le doute douloureux et 
l'erreur subversive. La liberté politique a déchaîné assez de 



CONCURRENCE. 



S79 



tempêtes et de révolutions sur le globe, elle n assez pro- 
fo 11 dénie ni modifié les simples et naïves habitudes des peu- 
ples primitifs, pour que de graves esprits se soient demandé 
s'ils ne préféraient pas la tranquillité à l'ombre du despo- 
tisme. Et le christianisme lui-même a jeté la grande 
semence de l'amour et de la charité sur une terre abreuvée 
du sang des martyrs. 

Comment est-il entré dans les desseins de la bo nié et de 
la justice infinies que le bonheur d'une région ou d'un 
siècle soit acheté par les souffrances d'un antre siècle ou 
d'une autre région? Quelle est la pensée divine qui se cache 
sous cette grande et irrécusable loi de la solidarité, dont la 
concurraice n'est qu'un des mystérieux aspects ? La science 
humaine l'ignore. Ce qu'elle sait, c'est que le bien s'étend 
toujours et le mal se restreint sans cesse. A partir de l'état 
social, tel que la conquête l'avait fait, où il n'y avait que 
des maîtres et des esclaves, et où l'inégalité des conditions 
était extrême, la concurrence n'a pu travailler à rapprocher 
les rangs, les fortunes, les intelligences, sans infliger des 
maux individuels dont, à mesure que l'œuvre s'accomplit, 
l'intensité va toujours s'alfaiblissanl comme les vibrations 
du son, comme les oscillations du pendule. Aux douleurs 
qu'elle lui réserve encore, l'humanité apprend chaque jour 
à opposer deux puissants remèdes, la prévoyance, fruit de 
l'expérience et des lumières, et l'association, qui est la pré- 
voyance organisée. 



Dans celte première partie de l'œuvre, hélas ! trop hâtive 
que je soumets ou public , je me suis efforcé de tenir son 
attention fixée sur la ligne de démarcation, toujours mobile, 
mais toujours distincte, qui sépare les deux régions du 
monde économique : la collaboration naturelle et le travail 
humain, — la libéralité de Dieu et l'œuvre de l'homme,— la 
gratuité et l'onérosité, — ce qui, dans l'échange, se rémunère, 
et ce qui se eède sans rémunération, — l'utilité totale et 
l'utilité fractionnelle et complémentaire, qui constitue seule 
la valeur, — la richesse absolue et la richesse relative, — 
le concours de forces chimiques ou mécaniques contraintes 
d'aider la production par les instruments qui les asservis- 
sent, et la juste rétribution due ou trovoil qui a créé ces 
instruments eux-mêmes, — la communauté et la propriété. 

Il ne suffisait pas de signaler ces deux ordres de phéno- 
mènes si essentiellement différents par nature. II fallait 
encore décrire leurs relations, et, si je puis m'exprimer 
ainsi, leurs évolutions harmoniques. J'ai essayé d'expliquer 
comment l'œuvre de la propriété consistait à conquérir 
pour le genre humain de l'utilité, à la jeter dans le 
domaine commun et à voler à de nouvelles conquêtes , de 
telle sorte que chaque effort donné, et, par conséquent, 
l'ensemble de tous les efforts, livre sons cesse à l'humanité 
des satisfactions toujours croissantes. C'est en cela que con- 
siste le progrès , que les services humains échangés, tout 



HABMONIF.S ECUNOMlgUES. 3X1 

en conservant leur valeur relative, servent <le véhicule ■'■ 
une proportion toujours plus grande d'utilité gratuite et, 
parlant, commune. Rien loin donc que les possesseurs de 
la valeur, quelque forme quelle offerte, usurpent et mono- 
polisent les dons de Dieu, ils les multiplient sans leur faire 
perdre ce caractère de libéralité qui est leur destination 
providentielle, la gratuité. 

A mesure que les satisfactions, mises parle progrès à la 
charge de la nature, tombent , à raison de ce fait même, 
dans le domaine commun, elles deviennent égales, l'inéga- 
lité ne se pouvant concevoir que dans le domaine des ser- 
vices humains qui se comparent, s'apprécient les uns par 
les autres et s'évaluent pour s'échanger. D'où il résulte que 
l'égalité, parmi les hommes, est nécessairement progres- 
sive. Elle Test encore sous un autre rapport, l'action de la 
concurrence ayant pour résultat inévitable de niveler les 
services eux-mêmes et de proportionner de plus en plus 
leur rétribution à leur mérite. 

Jetons maintenant un coup d'œil sur l'espace qui nous 
reste à parcourir. 

A la lumière de la théorie dont les bases ont été jetées 
dans ce volume, nous aurons à approfondir : 

Les rapports de l'homme , considéré comme producteur 
et comme consommateur , avec les phénomènes économi- 
ques ; 

La loi de la rente foncière; 
Celle des salaires ; 
Celle du crédit ; 

Celle de l'impôt, qui, nous initiant dans fa politique 
proprement dite, nous conduira à comparer les services 
privés et volontaires aux services publics et contraints; 

Celle de la population. 

Nous serons alors en mesure de résoudre quelques pro- 



382 HA H HOMES ECONOMIQUES. 

blêmes pratiques encore controversés : Liberté commer- 
ciale, machines, luxe, loisir, association, organisation du 
travail, etc. 

Je ne crains pas de dire que le résultat de cette expo- 
sition peut s'exprimer d'avance en ces termes : Approxi- 
mation constante de tous les hommes vers un niveau qui 
s'élève toujours; en d'autres termes : Perfectionnement 
et égalisation ; en un seul mot : Harmonie. 

Tel est le résultat définitif des arrangements providen- 
tiels, des grandes lois de la nature, alors qu'elles régnent 
sans obstacles, quand on les considère en elles-mêmes 
et abstraction Coite du trouble que font subir à leur action 
l'erreur et la violence. A la vue de cette harmonie, l'écono- 
miste peut bien s'écrier comme fait l'astronome au spectacle 
des mouvements planétaires ou le physiologiste en con- 
templant l'ordonnance des organes humains : Dïgitus Dei 
est hic ! 

Mais l'homme est une puissance libre, par conséquent 
faillible. Il est sujet à l'ignorance, à la passion. Sa volonté, 
qui peut errer, entre comme élément dans le jeu des lois 
économiques; il peut les méconnailrc, les oblitérer, les 
détourner de leur fin. De même que le physiologiste, après 
avoir admiré la sagesse infinie dans chacun de nos organes 
et de nos viscères, ainsi que dans leurs rapports, les étudie 
aussi à l'état anormal, maladif et douloureux, nous aurons 
àpénélrer dans un monde nouveau, le monde des perturba- 
tions sociales. 

No us nous préparerons à cette nouvelle étude par quelques 
considérations sur l'homme lui-même. 11 nous scraitimpos- 
siblc de nous rendre compte du mal social, de son origine, 
de ses cfFets, de sa mission, des bornes toujours plus 
étroites dans lesquelles il se resserre par sa propre action 
(ce qui constitue ce que j'oserais presque appeler une 



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HARMONIES ÉCONOMIQUES 583 

dissonance harmonique), si nous ne portions notre examen 
sur les conséquences nécessaires du libre arbitre, sur 
les égarements toujours châtiés de l'intérêt personnel, 
sur les grandes lois de la responsabilité et de la solidarité 
humaines. 

Nous avons vu toutes les harmonies suciales contenues 
en germe dans ces deux principes : Propriété, Liberté. 
Nous verrons que foules les dissonances sociales ne sont 
que le développement de ces deux autres principes anta- 
goniques aux premiers : Spoliation, Oppression. 

Et même, les mots propriété, liberté, n'expriment que 
deux aspects de la même idée. Au point de vue écono- 
mique, la liberté se rapporte à l'acte de produire, la pro- 
priété aux produits. lit puisque la valeur a sa raison d'être 
dans l'acte humain, on peut dire que la liberté implique et 
comprend la propriété. Il en est de même de l'oppression 
à l'égard de la spoliation. 

Liberté! voilà, en définitive, le principe harmonique. 
Oppression! voilà le principe dissonant. La lutte de ces 
deux puissances remplit les annales du genre humain. 

Et comme l'oppression a pour but de réaliser une appro- 
priation injuste, comme clic se résout et se résume en 
spoliation, c'est la spoliation que je mettrai en scène. 

L'homme arrive sur cette, terre attaché au joug du 
besoin qui est une peine. 

Il n'y peut échapper qu'en s' asscr vissant au joug du tra- 
vail qui est aussi une peine. 

Il n'a donc que le choix des douleurs, et il liait la 
douleur. 

C'est pourquoi il jette ses regards autour de lui, et s'il 
voit que son semblable a accumulé des richesses, il conçoit 
la pensée de se les approprier. De là, la fausse propriété ou 
la spoliation. 



58* HARMONIES ECONOMIQUES. 

La spoliation ! voici un élément nouveau dans l'économie 
des sociétés. 

Depuis le jour où il a fait son apparition dans le monde 
jusqu'au jour, si jamais il arrive, où il aura complètement 
disparu, cet élément affectera profondément lout le méca- 
nisme social; il troublera, au point de les rendre mécon- 
naissables, les lors harmoniques que nous nous sommes 
efforcé de découvrir et de décrire. 

Notre tache ne sera donc accomplie que lorsque nous 
aurons fait la complète monographie de la spoliation. 

Peut-être pensera-t-on qu'il s'agit d'un fait accidentel, 
anormal, d'une plaie passagère, indigne des investigations 
de la science. 

Mais qu'on y prenne garde. La spoliation occupe, dans la 
tradition des familles, dans l'histoire des peuples, dans les 
occupations des individus, dans les énergies physiques et 
intellectuelles des classes, dans les arrangements de la 
société, dans les prévisions des gouvernements, presque 
autant de place que la propriété elle-même. 

Oh ! non, la spoliation n'est pas un fléau éphémère, 
affectant accidentellement le mécanisme social, et dont il 
soit permis à la science économique de faire abstraction. 

Cet arrêt a été prononcé sur l'homme dès l'origine : 
" Tu mangeras ton pain fi la sueur de ton front. Il semble 
que, par tii, l'effort et la satisfaction sont indissolublement 
unis, cl que l'une ne puisse jamais être que la récompense 
de l'outre. Mais partout nous voyons l'homme se révolter 
contre cette loi, et dire h son frère : « A toi le travail ; 
à moi le fruit du travail, n 

Pénétrez dans In hutte du chasseur sauvage, ou sous la 
tente du nomade pasteur. Quel spectacle s'offre à vos 
regards! La femme, maigre, pale, défigurée, terrifiée, 
flétrie avant le temps, porte tout le poids des soins domes- 



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HARMONIES ÉCONOMIQUES. 



tiques, pendant que l'homme se berce dans son oisiveté. 
Où est l'idée que nous pouvons nous faire des harmonies 
familiales? Elle n disparu, parce que la force a rejeté sur In 
faihlessc le poids de la fatigue, et combien faudra-t-il de 
siècles d'élaboration civilisatrice avant que la femme soit 
relevée de celle effroyable déchéance! 

La spoliation, sous sa forme la plus brutale, armée de 
la torche et de l'épcc, remplit les annales du genre humain. 
Quels sont les noms qui résument l'histoire? Cyrus, 
Sésostris, Alexandre, Scipion, César, Attila, Tamerlan, 
Mahomet, Pizarrc, Guillaume le Conquérant; c'est la spo- 
liation naïve par voie de conquêtes. A elle les lauriers, les 
monuments, les statues, les arcs de triomphe, le chant des 
poètes, l'enivrant enthousiasme des femmes. 

Bientôt le vainqueur s'avise qu'il y a un meilleur parti à 
tirer du vaincu que de le tuer, et l'esclavage couvre la terre. 
11 a été presque jusqu'à nos jours, sur toute la surface du 
globe, le mode d'existence des sociétés, semant après lui 
des haines, des résistances, des luttes intestines, des révolu- 
tions. Et l'esclavage, qu'est-ce autre chose que l'oppression 
organisée dans un but de spoliation ? 

Si la spoliation arme la force contre la faiblesse, elle ne 
tourne pas moins l'intelligence contre In crédulité. Quelles 
sont sur la terre les populations travailleuses qui aient 
échappé à l'exploitation des théocraties sacerdotales, prêtres 
égyptiens, oracles grecs, augures romains, druides gau- 
lois, bramines indiens, muphlis, ulémas, bonzes, moines, 
ministres, jongleurs, sorciers, devins , spoliateurs de tous 
costumes et de toutes dénominations? Sous cette formelle 
génie de la spoliation place son point d'appui dans le ciel, 
et se prévaut de la sacrilège complicité de Dieu ! Elle n'en- 
chaîne pas seulement le bras, mais aussi les esprits. Elle 
sait imprimer le fer de la servitude aussi bien sur la con- 



386 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

science de Séide que sur le front de Spartacus, réalisant ce 
qui semble irréalisable : l'esclavage mental. 

Esclavage mental ! quelle effrayante association de mots ! 
0 liberté ! on t'a vue traquée de contrée en contrée, écra- 
sée par la conquête, agonisant sous l'esclavage, insultée 
dans les cours , chassée des écoles , raillée dans les salons, 
méconnue dans les ateliers, analhcmatisée dans les temples. 
Il semblait que lu devais trouver dans la pensée un refuge 
inviolable. Mais si lu succombes dans ce dernier asile, 
que devient l'espoir des siècles et la valeur de la nature 
humaine ? 

Cependant, à la longue (ainsi le veut la nature progres- 
sive de rhomme) la spoliation développe, dans le milieu 
même où elle s'exerce, des résistances qui paralysent sa 
force et des lumières qui dévoilent ses impostures. Elle ne 
se rend pas pour cela ; elle se fait seulement plus rusée, et 
s'enveloppant dans des formes de gouvernement , des pon- 
dérations, des équilibres, elle enfante la politique , mine 
longtemps féconde. Ou la voit alors usurper la liberté des 
citoyens, pour mieux exploiter leurs richesses, et tarir leurs 
richesses pour mieux venir a houl de leur liberté. L'activité 
privée passe dans le domaine de l'activité publique. Tout se 
fait par des fonctionnaires; une bureaucratie inintelligente 
et tracassière couvre le pays. Le trésor public devient un 
vaste réservoir où les travailleurs versent leurs économies, 
qui, de, là, vont se distribuer entre les hommes à places. 
Le libre débat n'est plus la règle des transactions, et rien 
ne peut réaliser ni constater la mutualité des services. 

Dans cet état de choses , la vraie notion de la propriété 
s'éteint, chacun fait appel à la loi pour qu'elle donne a ses 
services une valeur factice. 

On entre ainsi dans l'ère des privilèges. La spoliation, 
toujours plus subtile, se cantonne dans les monopoles, et 



HARHOMF-S ÈCOh'OMIQOES. 587 

se cache derrière les restrictions : elle déplace le courant 
naturel des échanges, elle pousse dans des directions arti- 
ficielles le capital, avec le capital le travail, et avec le travail 
la population ellc-mcinc. Elle fait produire péniblement, au 
nord, ce qui se ferait avec facilité au midi ; elle crée des 
industries et des existences précaires; clic substitue aux 
forces gratuites de la nature les fatigues onéreuses du tra- 
vail; elle fomente des établissements qui ne peuvent sou- 
tenir aucune rivalité, et invoque contre leurs compétiteurs 
l'emploi de la force; elle provoque les jalousies internationa- 
les, flatte les orgueils patriotiques, cl invente d'ingénieuses 
théories, qui lui donnent pour auxilia'rcs ses propres 
dupes; elle rend toujours imminentes les crises industrielles 
et les banqueroutes ; elle ébranle, dans les citoyens, toute 
confiance en l'avenir, toute foi dans la liberté, et jusqu'à la 
conscience de ce qui est juste. Et quand enfin la science 
dévoile ses méfaits, elle ameute contre la science jusqu'à 
ses victimes, en s'écriant : à l'utopie ! Bien plus, clic nie 
non-seulement la science qui lui fait obstacle, mais l'idée 
même d'une science possible, par cette dernière sentence 
du scepticisme : Il n'y a pas de principes! 

Cependant, sous l'aiguillon de la souffrance, la masse 
des travailleurs s'insurge, elle renverse tout ce qui est au- 
dessus d'elle. Gouvernement, impôts, législation, tout est à 
su merci, et vous croyez peut-être que c'en est fait du 
régne de la spoliation; vous croyez que la mutualité des 
services va être constituée sur sa seule base possible, et 
même imaginable : la liberté. Détrompez-vous; hélas! 
cette funeste idée s'est infiltrée dans la masse : que la pro- 
priété n'a d'autre frigine, d'autre sanction, d'autre légiti- 
mité, d'autre raison d'être que la loi, et voici que la masse 
se prend à se spolier législativement elle-même. Souffrante 
des blessures qui lui ont été faites, elle entreprend de 



588 HARMONIES ÉCONOMIQUES. 

guérir chacun de ses membres en lui concédant un droit 
d'oppression sur le membre voisin ; cela s'appelle solidarité, 
fraternité. « Tu as produit; je n'ai pas produit; nous 
sommes solidaires; partageons. »~u Tu as quelque chose; 
je n'ai rien; nous sommes frères; partageons. » Nous 
aurons donc à examiner l'abus qui a été Tait dans ces der- 
niers temps des mots association, organisation du travail, 
gratuité du crédit, etc. Nous aurons à les soumettre à cette 
épreuve : renferment-ils la liberté ou l'oppression? En 
d'autres termes : sont-ils conformes aux grandes lois éco- 
nomiques, ou sont-ils la perturbation de ces lois? 

La spoliation est un phénomène trop universel, trop 
persistant, pour qu'il soit permis de lui reconnaître un 
caractère purement accidentel. En cette matière, comme 
en bien d'autres, on ne peut séparer l'étude des lois natu- 
relles de celle de leur perturbation. 

Maïs, dira-t-on, si la spoliation entre nécessairement 
dans le jeu du mécanisme social comme dissonance, 
comment osez-vous affirmer l'harmonie des lois écono- 
miques ? 

Je répéterai ici ce que j'ai dit ailleurs : en tout ce qui 
concerne l'homme, cet être qui n'est perfectible que parce 
qu'il est imparfait, l'harmonie ne consiste pas dans l'ab- 
sence absolue du mal, mais dans sa graduelle réduction, 
le corps social, comme le corps humain, est pourvu 
d'une force curative, ris medicatrix, dont on ne peut étu- 
dier les lois et lïnfailliblc puissance sans s'écrier encore : 
Digitus Dei est hic! 

■ 

1-1 N. 



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